Analyse des présupposés moraux d’Enora Malagré à l’égard de la téléréalité

Titre original : « Analyse de la grille de lecture d’Enora Malagré sur la téléréalité et les présupposés moraux qu’elle véhicule ».

Par Alyson Hernalesteen (@AlysonHe).

Rédigé dans le cadre du Cours de Philosophie et éthique de la communication, Master 1 en Éducation aux médias, IHECS, année académique 2013-2014.

Enora Malagré

Enora Malagré

L’émission Touche Pas à Mon Poste est un programme français qui est désormais diffusé sur Plug Rtl en différé. Chaque jour, des chroniqueurs passent en revue les programmes des chaines françaises et, notamment, les émissions de téléréalités. Chaque chroniqueur possède une « spécialisation » (cinéma, production, média, journalisme, etc.) et donne son opinion par rapport à des séquences.

Pour cette analyse, j’ai décidé de me centrer plus particulièrement sur Enora Malagré, animatrice et chroniqueuse en télévision et radio.

Son point de vue par rapport à la téléréalité est négatif : elle déteste ça.

Son premier argument est de dire que cela est dangereux pour les jeunes et qu’il ne faut pas les exposer à ce genre d’absurdité. Elle pousse l’argumentation plus loin en disant que cela pourrait abrutir les jeunes et les faire adopter des comportements semblables dans la vie quotidienne sans qu’ils ne s’en rendent compte.

Je pourrais, tout d’abord, relier ces arguments aux propos d’Isabelle Stengers. En effet, elle pense que « le risque éminent par rapport à la jeunesse consiste à penser à leur place ce qui est bon pour eux, sur fond d’un idéal de non-risque » (Lecomte, 2014).

Derrière les propos d’Enora Malagré, nous pourrions comprendre que les jeunes ne sont pas autonomes et qu’ils ne sont pas capables de reconnaitre une forme de manipulation (si l’on considère que ces émissions ont pour vocation de manipuler le public). Il faudrait les couper de tout ce qui pourrait engendrer un comportement déviant et, par extension, limiter leur liberté. Il existe donc une forme de tension entre l’idée de liberté et d’autonomie que l’on veut octroyer aux jeunes et leur sécurité. En effet, le fait d’imposer des interdits et obligations se voit parfois justifié par le fait que le jeune n’est pas encore responsable de ses actes et décisions (Lecomte, 2014).

Enora Malagré a, à plusieurs reprises, souligné le côté aliénant de ces téléréalités. Je pourrais relier cela à une forme de déterminisme. Le déterminisme (en philosophie morale) « consiste à dire que des lois extérieures déterminent l’individu, ses actes et ses pensées » (Lecomte, 2014). Le déterminisme social, quant à lui, met l’accent sur une forme d’aliénation où un système dominant exercerait un contrôle sur les individus. Ces lois extérieures seraient incarnées dans ces émissions. Elles produiraient sur les jeunes un pouvoir, elles orienteraient leur manière d’agir (notamment en véhiculant des stéréotypes culturels, en réifiant les individus dans des rôles, etc.). Elles limiteraient leur liberté, leur autonomie.

Quand Enora Malagré déplore et demande le boycott de ce genre d’émission, elle a un comportement prescriptif, normatif. En effet, elle adopte un discours disant aux jeunes ce qu’ils doivent faire (à savoir de ne pas regarder ces émissions) [*]. Ce glissement entre le descriptif/explicatif et le prescriptif/normatif n’est pas toujours négatif. Cependant, il faut être conscient de l’existence d’autres paramètres que la seule observation qu’elle peut faire des émissions. Dans ce cas, il faut tenir compte de postulats moraux qu’elle soutient et véhicule (a priori sur les filles ayant fait de la chirurgie esthétique, les hommes cherchant l’amour à la tv, les personnes faisant des fautes de français, les hommes trop sûr d’eux, etc.).

Derrière ces postulats moraux, je soulignerai l’influence socio-affective car « la critique des médias (dont l’adhésion à des thèses alternatives) est elle aussi liée à des paramètres socio-affectifs ». Cela signifie que sa manière de parler de la téléréalité, des personnes qui regardent et celles qui y participent, est lié à son « ‘background’ de valeurs et croyances » (Lecomte, 2014).

Un autre argument contre ces émissions qu’elle adopte est de dire que les jeunes doivent s’intéresser à des choses plus importantes. Elle place alors certaines valeurs avant d’autres (à l’opposé du relativisme postulant qu’il n’y a pas des choses plus vraies que d’autres, et que tout se vaut). Dans ce cas, il s’agit d’un présupposé moral qui veut que l’on donne plus d’importance à la « vraie information », la connaissance « noble », le « savoir académique », qu’à la socialisation ou au plaisir. Pourtant, elle prône l’importance des émissions « intelligentes » alors que le programme auquel elle participe Touche pas à mon poste est en équilibre entre une dimension informationnelle et « sérieuse » et une dimension de socialisation et de divertissement. Ses propos sont d’ailleurs souvent contrebalancés par ceux de Jean-Michel Maire, autre chroniqueur de l’émission. Loin d’adopter une attitude de rejet comme peut le faire Enora Malagré, il ne cache pas apprécier ce genre d’émission et leur côté divertissant.

Pour terminer, je soulignerais une contradiction de cette chroniqueuse. Comme je l’ai dit en introduction, chacun a une spécialisation dans l’émission. Elle représente le côté « jeune » à travers ses goûts musicaux, sa manière de parler, etc. Pourtant, quand il s’agit de téléréalité, elle ne semble plus prendre en compte son public. Or, en communication, doit-on mettre cela de côté ?

Par rapport à ma propre pratique en éducation aux médias, il m’est difficile de savoir aujourd’hui comment je réagirai face à des jeunes.

Si je devais aborder le thème de la téléréalité, il y a plusieurs points sur lesquels je serais plus regardante en m’inscrivant dans une démarche de questionnement approfondie.

Tout d’abord, je ferais attention à ne pas être dans un mode prescriptif ou normatif [**]. Mon but ne serait pas de leurs faire adopter un autre comportement de consommation médiatique, mais de les interroger par rapport à ce qu’ils font. Je resterais donc dans un modèle plus descriptif de ce que sont ces émissions (Qui produit ? Pourquoi ? Quel public est visé ? Qu’est ce qui me fait penser ça ? Etc.). Progressivement, cela les amènera (je l’espère) à avoir une réflexion critique sur le contenu de ces émissions et sur leurs propres pratiques sans pour autant arriver avec un préjugé inébranlable et dire que la téléréalité c’est nul.

En effet, il faut garder en tête que ces jeunes regardent un programme qu’ils aiment. Il faudra donc faire en sorte lors de cette activité que les propos fassent droit à leur réalité. Comme le dit Bachelard, il arrive que « face au réel, ce qu’on croit savoir clairement, offusque ce qu’on devrait savoir ». Or, « les approches ‘transmissives’ ou ‘expositives’ sont efficaces quand le ‘nouveau savoir’ n’entre pas en contradiction avec les schémas et images mentales préalables de l’apprenant » (Lecomte, 2014).

Il ressort de ce premier point qu’il est nécessaire de prendre en compte le public, la personne à qui l’on parle et donc ce que chaque jeune a comme présupposés. Je peux donc faire un lien avec le constructivisme qui souligne que « la connaissance est inséparable de l’observateur ». Comme a pu souligner Piaget, « le savoir n’est pas un ‘contenu’ qui vient remplir un récipient vide : il fait l’objet d’une appropriation en fonction de ce ‘déjà-là’ cognitif » (Lecomte, 2014).

De cette manière, je pourrais pointer le principe de coopération de Paul Grice. Ce principe serait fondamental dans la communication, la conversation. Il s’agit de la prise en compte de son public (croyances et usages), dans ce cas de jeunes élèves, afin de favoriser la compréhension.

Cette manière de se poser par rapport au sujet et à son public, c’est opter pour un paradigme constructiviste et cela implique de tâcher de comprendre et de dépasser les représentations initiales des apprenants. Le but serait, comme je l’ai souligné ci-dessus, de prendre en compte ce qu’ils pensent de ce genre d’émission, de nuancer les représentations qu’ils pourraient avoir (Devient-on célèbre après ce genre d’émission ? Est-ce le seul moyen d’y arriver ? Combien de temps cela dure ? Est-ce représentatif de la ‘vraie vie’ ? Est-ce vraiment de la réalité ? etc.) et parvenir à les rendre plus critiques par la suite (Est-ce que ce genre d’émission véhicule des valeurs ? Suis-je d’accord avec cela ? Veulent-ils influencer mon comportement ? Quelles pourraient être leurs intentions ? etc.).

Un autre point qui me semble aujourd’hui important est de ne pas dénigrer ce genre de programme car « les médias engendrent d’autres choses que le savoir : socialisation, divertissement, etc. faut-il dénigrer cela ? » (Lecomte, 2014). Enora Malagré le fait sur la téléréalité parce que ce n’est pas un « savoir noble ». Nous ne pouvons prétendre ne jamais avoir de présupposés moraux mais, concernant ce domaine, je pense que pour en parler, il ne faut pas se limiter à un a priori. Il n’y a aucune honte à aimer ce genre de programmes comme il n’y en a pas si on ne les regarde pas.

Ce présupposé en moins me permettrait peut-être d’arriver devant une classe en adoptant un discours plus positif (ou du moins, un discours le plus neutre possible) sur le sujet traité. Un point important selon Renee Hobbs qui souligne que « les attitudes et croyances des enseignants vis-à-vis des médias influent profondément l’éducation qui en découle » (Lecomte, 2014).

Pourquoi ne pourrait-on pas aborder ce sujet en classe ? Je pourrais pointer plusieurs fonctions de ce genre de programmes : socialisation, divertissement (notamment idée de plaisir et de bonheur que l’on retrouve dans l’épicurisme, l’hédonisme et leurs réinterprétations contemporaines), en lien avec les raisons pour lesquelles ces émissions sont regardées et/ou décriées.

De plus, parler de développer son « esprit critique » en classe pourrait sembler lourd aux élèves, mais si on abordait le sujet avec, en exemple, quelque chose qui les touche cela ne les motiverait-il pas plus ? École vient de skholè en grec, et signifie « loisir », « temps libre », « repos ». Pourquoi ne pas réintroduire ce moment plus de détente dans ces interventions en éducation aux médias ? De cette manière, on chercherait également à donner plus de sens au savoir pour ces élèves.

En conclusion, je soulignerais, qu’en parlant des médias, il est important de varier les méthodes et les approches pédagogiques (démarche pluraliste) mais aussi être clair avec nos présupposés (faire preuve d’honnêteté, de transparence) et être dans une démarche réflexive, une démarche d’analyse de sa propre critique.

[Note 1 de Julien Lecomte] C’est un paradoxe : au nom de l’émancipation des jeunes (ceux-ci seraient aliénés par les médias), un risque est de tenir un discours qui ne soit lui-même pas propice à amener ceux-ci à faire la part des choses, de manière autonome.
A noter que même si Enora Malagré préférerait probablement que le type d’émission dont il est question ici n’existe pas, elle n’a pas véritablement de propos visant à interdire directement aux jeunes qui les consomment de le faire.

[Note 2 de Julien Lecomte] Sur la tension descriptif – normatif, lire aussi la contribution de Nathalie Papleux : « Faut-il prescrire des comportements en éducation aux médias ? ». Dire que l’éducation doit consister à décrire, ou que cette posture vaut mieux qu’une autre, c’est adopter un discours normatif. C’est faire un choix pédagogique qui a un impact sur les méthodes et contenus d’enseignement. Autrement dit, au fondement de la posture (qui se veut) descriptive, il y a du prescriptif.