Ca faisait longtemps. C’était dans une autre vie.

Ca faisait longtemps. C’était dans une autre vie.

Je m’adressais à toi et je te racontais Mon dialogue avec Dieu, puis Mon barbecue avec Satan. Je te faisais part de quelques bribes de mon quotidien avec La petite vieille dans le fauteuil ou encore cet après-midi passé avec une personne sans-abri. Je te racontais mes doutes et mes insomnies et finissais toujours malgré tout par laisser la place à une force optimiste qui, je le pensais, me dépassait.

Je croyais t’avoir perdu de vue, toi, mon interlocuteur qui n’existes pas.

P. Bruegel l’Ancien – Le triomphe de la mort (1562)

Il y a quelques années, j’ai rencontré deux mecs que j’adore écouter discuter. Je les contemple, admiratif et indécis à la fois. Laisse-moi te partager leur histoire. Comme au bon vieux temps.

Thomas avait toujours les sourcils froncés. Il me faisait penser à un prédateur – ou à une proie ? – toujours à l’affût de son environnement, prêt à réagir. Très souvent, il nous faisait part de ses observations assez sombres sur le monde et sur les gens.

Le visage de Jean-Jacques était également très expressif. Il partageait avec Thomas une faculté à analyser et à décortiquer le monde, ainsi qu’un questionnement sur sa place à l’intérieur de celui-ci. De prime abord, il était plus discret, mais il n’était pas rare qu’il s’enflamme après quelques minutes – et quelques bières.

Nous étions à notre bar habituel. Après avoir commandé les boissons, ce jour-là, c’était Jean-Jacques qui avait entamé la conversation.

Jean-Jacques : « Dans mon job, je suis de plus en plus amené à déléguer des tâches. Cela me pose de plus en plus de problèmes, moralement parlant. Je facture un montant au client et je rétribue le sous-traitant à hauteur de 20%. Tu ne trouves pas que c’est injuste, Thomas ? »

Thomas : « Oui, ça l’est, et en même temps, ces personnes y trouvent leur compte. Tu es plus malin qu’elles et le système est comme ça. Tu as réfléchi et tu as réussi à allouer des moyens de manière à maximiser les profits. Sans toi, les autres n’auraient rien. Tu préférerais te retrouver à leur place ? »

Jean-Jacques : « Ne penses-tu pas qu’on pourrait plutôt agir pour renverser le système ? »

Thomas : « Au plus j’avance, au plus je me dis que la plupart des gens ne méritent pas que l’on se batte pour eux. Toi et moi, nous remettons les choses en question, nous nous inquiétons de la moralité de nos actes au quotidien. Que font ces individus qui pourtant sont exploités ? Ils mangent dans la main qui tient le bâton utilisé pour les cogner. Ils en redemandent, voire ils cautionnent ce fonctionnement. Il suffit souvent de leur désigner un bouc-émissaire. »

Jean-Jacques : « J’ai l’impression qu’ils ne sont simplement pas conscients. »

Thomas : « J’ai l’impression qu’ils n’en ont rien à foutre, oui. Les messages à propos des inégalités, des violences et des dysfonctionnements du système existent. Il faut le vouloir, pour ne pas en être conscient. Pour moi, la plupart des personnes sont des complices coupables. »

Jean-Jacques : « C’est ce que tu penses de toi-même ? »

Thomas : « Oui, et je l’assume. Je préfère dépenser mon énergie pour être au-dessus de ce système. Tu sais quel est mon plus profond désir, là, actuellement ? Je voudrais déféquer sur leurs visages. Que les gens mangent ma merde et m’idolâtrent à la fois. »

Jean-Jacques : « Hum, je t’ai connu plus optimiste, tu as encore regardé le journal télévisé récemment ? »

Thomas : « Et lu des commentaires d’internautes sur des sites de presse, oui. »

A ce moment-là, un homme a bousculé Thomas, sans se retourner. Thomas a bondi de sa chaise, ses pulsations étaient palpables. Il avait une forme de rage latente qui semblait menacer d’exploser en permanence, mais qui n’explosait jamais vraiment.

J’ai cru qu’il allait partir, mais comme à chaque événement similaire, il était resté. Sa réactivité intense n’avait d’égale que son self-control. L’éruption volcanique était contrée aussitôt que le magma commençait à s’agiter. Il s’était rassis et avait bu une gorgée de bière.

Jean-Jacques : « Ca va, Thomas ? »

Thomas : « Ouais. Tu vois, c’est ce que je te disais. Je crois que 99% de la population ne pense juste qu’à sa tronche, ne se soucie pas d’autrui. Evidemment, comme toi, j’aspirerais à autre chose. Mais il faut être lucide. »

Jean-Jacques : « Ca fait 1% d’exception, c’est pas si mal, non ? »

Thomas : « Je savais que tu relèverais. Nous savons toi et moi que je n’ai pas de statistiques à disposition pour étayer mes propos. J’ai dit 99% pour ne pas dire 100%, parce que tu aurais tâché de me faire nuancer. Et en même temps, au plus profond de moi, je suis partagé, tu sais ? Je ne sais pas si moi-même, finalement, je ne me donne pas des excuses pour agir comme un connard. Je critique les autres, mais je ne suis pas certain de valoir plus qu’eux. J’ai l’impression que l’humanité est juste intrinsèquement pourrie. »

Jean-Jacques a froncé les sourcils à ce moment-là. C’est une chose que j’apprécie énormément chez lui. Il dispose d’une forme d’empathie bienveillante qui lui fait abandonner rapidement une posture d’argumentation pour simplement se montrer présent à l’autre.

Jean-Jacques : « Je te sens tiraillé entre cette idée que tu fais partie d’une humanité pourrie et l’envie de croire à autre chose… Es-tu d’accord que je te donne un avis à propos de ça ? »

Thomas : « Vas-y. »

Jean-Jacques : « Ce que tu me dis ne me laisse pas indifférent. Je ne crois pas être candide, j’ai les yeux ouverts et j’observe comme toi des choses atroces et absurdes commises par nos semblables. Je ne suis pas non plus un ange, j’agis parfois par pur égoïsme, pour mon seul bien-être. »

Thomas : « Son propre bien-être, c’est déjà pas mal. »

Jean-Jacques : « Je reprends ton « 99% ». Admettons. Admettons que 99% de l’humanité soit pourrie. Ce à quoi je veux croire, c’est que pour le 1% restant, ça vaut la peine de se bouger le cul. Et si, pour un seul être humain bon, ça valait le coup de se battre ? Plus loin encore : nous n’avons ni toi ni moi la certitude de connaître cet être humain, ni même qu’il existe. Et si, pour la seule probabilité qu’il existe un être humain bon, ça ne valait pas quand même le coup ? »

Thomas : « C’est un pari bien risqué. »

Jean-Jacques : « En fait, mon pari, c’est que cette bonté est potentiellement en chacune des personnes que je rencontre. Tu sais, plus je parle aux gens, plus je crois que nous sommes tous des écorchés. »

Thomas : « Personnellement, ça me conforterait plus dans l’idée que nous avons à surveiller nos arrières afin de ne pas être blessés. »

Thomas avait prononcé cette phrase avec un sourire en coin, son premier depuis le début de la conversation. Son visage avait ensuite rapidement repris son expression sévère.

Thomas : « Plus sérieusement, ce que tu me dis me fait penser à l’amour et à l’amitié, dont nous avons plusieurs fois parlé. Au quotidien, je reconnais que je fais ce genre de pari. Cela fait des années que nous nous côtoyons toi et moi, et que nous échangeons sur nos visions du monde. Je ne peux pour autant pas t’affirmer avec certitude que tout cela n’est pas guidé uniquement par des aspirations égoïstes ».

Jean-Jacques : « Je comprends ce que tu veux dire. En même temps, nous en retirons chacun notre compte, et je suis content que ça te permette parfois de passer un bon moment. Puisqu’on parle d’amour, comment ça va avec Marla ? »

Thomas : « Ca se passe bien. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur au quotidien que cela se termine, à cause des aléas de la vie. Je l’aime fort, et en même temps je n’arrive pas à nous faire totalement confiance. Nous ne sommes que des êtres humains et la vie peut se jouer de nous. »

Jean-Jacques : « Tu as l’air de tellement douter. Pourquoi ne pas avoir confiance, lâcher prise ? »

Thomas : « C’est bizarre que tu me dises cela. Je suis désolé d’être aussi abrupt, mais il me semble que tu n’es toujours pas remis de ta dernière rupture. Tu affichais une passion débordante, ça a duré plusieurs mois, et puis, comme pour la majorité des couples, ça s’est terminé… »

Jean-Jacques : « Je sais que tu ne dis pas ça pour me blesser. Tu as raison. Je me suis jeté à corps et à cœur perdus dans cette aventure et je suis tombé de haut. Je ne suis pas sûr pour autant que je n’aurais pas voulu vivre cette chute… »

Thomas : « Ton côté sadomaso. »

Cette fois, c’était Jean-Jacques qui retrouvait le sourire. Derrière ce qui ressemblait à un trait d’humour ironique, l’intention – consciente ou non – de Thomas était d’alléger la souffrance de son ami.

Jean-Jacques : « Ta comparaison avec l’amour et l’amitié résonne vraiment dans mes tripes, tu sais. Clairement, même si je me suis cassé la figure à plusieurs reprises, je préfère continuer à faire ce pari que de me résoudre à abandonner. »

Thomas : « Comment fais-tu pour avoir tant de confiance ? »

Jean-Jacques : « Ta question me surprend, après autant de temps à échanger ensemble. Je suis comme toi, mon ami, empli de doutes et d’angoisses… »

Thomas : « Oui, ma question était mal formulée, maintenant que tu me le fais remarquer. Comment fais-tu pour dépasser tes peurs et quand même t’engager dans ces paris fous ? »

Jean-Jacques : « Honnêtement, Thomas – et je me permets d’affirmer que nous sommes sans doute pareils à ce niveau. Honnêtement, donc : la vraie raison, c’est que c’est plus fort que moi. »

Jean-Jacques et Thomas sourirent et terminèrent leur bière.

Quant à moi, je les admirais toujours de l’extérieur. Nous étions arrivés à ce moment où le temps s’était arrêté. La conversation n’était pas terminée, mais elle aurait tout aussi bien pu se prolonger en silence.

Quand j’y repense, ils n’avaient pas vraiment résolu les questions qui les occupaient. La fois prochaine, ils allaient vraisemblablement tenir des propos similaires, sur ces mêmes sujets ou sur d’autres.

Au fond, pourquoi t’ai-je partagé ceci ?