Concepts et tensions en épistémologie

Objectivité / subjectivité et intersubjectivité

Cette distinction attire l’attention sur des objets (du monde) et des sujets qui pensent et perçoivent ces objets.

L’objectivité est de l’ordre du factuel, de l’« observable ». L’objet du monde (et donc son objectivité) est en théorie indépendant de l’observateur. Une thèse scientifique qui prétend à l’objectivité prétend en général à l’universalité, c’est-à-dire qu’elle prétend décrire une loi (mathématique, naturelle) qui vaut pour le monde dans sa globalité. Elle s’applique à tous les objets du monde.

La subjectivité est de l’ordre de l’opinion, du jugement, et est donc spécifique à celui qui juge, elle en dépend. Elle a trait à la particularité.

Selon le constructivisme (en épistémologie), une observation est déjà un jugement. En réalité, toute pensée ou communication de celle-ci implique un sujet pensant. A cette dichotomie sont parfois préférés des termes moins radicaux. L’intersubjectivité est de l’ordre de la prise en compte des jugements, ainsi que de leurs relations entre eux. Un jugement a une existence réelle, c’est une réalité.

La philosophie de Gadamer (pour qui la prise en compte des préjugés peut mener à un plus grand niveau de compréhension) et le pluralisme (dans une certaine mesure) font appel à cette notion.

Vérité / fausseté, vraisemblance et fiabilité

  • La vérité est une question métaphysique
  • La vraisemblance ou fiabilité est le résultat d’un jugement d’évaluation (scientifique, par exemple)

Cette notion de vraisemblance rétablit la place de l’humain dans le système : la vérité en tant que telle (déconnectée de tout sujet qui aurait à juger de celle-ci) n’a pas de sens. C’est toujours bien un sujet ou une collectivité de sujets pensants qui se mettent d’accord pour considérer qu’il existe des choses plus vraies que d’autres. En sciences, par exemple, cela se traduit par la question du consensus et de la confrontation à d’autres thèses existantes.

Par ailleurs, cette vraisemblance est évaluée selon les relations qu’entretiennent les représentations ou signes entre eux et avec le réel. Ces rapports sont de plusieurs types :

  • Adéquation : une thèse n’entre pas en contradiction avec les états ou événements du monde desquels elle prétend rendre compte. L’expérimentation scientifique, l’analyse des faits, l’enquête judiciaire ou encore le « fact checking » journalistique cherchent à valider ou non l’adéquation entre les discours et le réel.
  • Consensus : une thèse fait partie ou non des thèses acceptées par une communauté donnée.
  • Cohérence : une thèse n’entre pas en contradiction avec les thèses admises à un moment donné.

Vulgarisation, communication des savoirs

Des considérations précédentes découle la notion d’échelle de fiabilité / vraisemblance. Une représentation est plus ou moins fidèle au réel. La question de la vulgarisation se situe entre le concept de fidélité (au réel, aux thèses admises ou acceptées) et celui de communicabilité. Vaut-il mieux communiquer une information fidèle à 90% et ne se faire comprendre par personne, ou bien une information fidèle à 70% et se faire comprendre par tout le monde ?

Le principe de coopération implique en tout cas la prise en compte des « récepteurs » lors de la réflexion à propos des « contenus » à communiquer. Comme le pense Umberto Eco, le sens est le résultat d’une co-construction entre « émetteurs » (et leurs intentions) et « récepteurs » (et leurs interprétations, inférences). Si être fidèle à la réalité correspond à être mal compris, peut-on s’autoriser d’être moins fidèle tout en expliquant que le réel est plus complexe ?

La question de la vulgarisation se situe donc au croisement de l’épistémologie (la question de la connaissance) et l’éthique (la question de l’agir humain). Voir aussi Liens entre vérité et liberté.

Éléments de philosophie du langage et théories de la communication

Cette partie de la philosophie s’interroge sur le(s) lien(s) entre langage et vérité, langage et pertinence, représentations (signes) et monde réel. Autrement dit, elle pose la question du rapport entre les signes ou symboles, le monde et les représentations ou perceptions de celui-ci.

Pour les paradigmes des théories de la communication en particulier, voir notamment l’article synthétique suivant : PIROTTON, G., « Approches pragmatiques – modèles de la communication ».

Trois domaines peuvent être distingués : la sémantique, la syntaxique et la pragmatique.

Sémantique

Analyse du sens des signes, de leurs significations et structures ; liens entre les signes et ce qu’ils représentent.

Syntaxique

Analyse des liens entre les signes entre eux, la façon dont ils se combinent pour créer des énoncés et les règles formelles qui en découlent (« grammaire »).

Pragmatique

Analyse des liens entre les signes et les usagers, le contexte d’énonciation.

A ne pas confondre avec le pragmatisme (courant de pensée selon lequel la question de la vérité se situe dans le champ de la croyance), la pragmatique est un domaine d’étude du langage.

La pragmatique réintroduit la question de la relation entre les signes et les usagers. Un mot ou une phrase peuvent avoir différentes significations en fonction du contexte dans lequel ils sont utilisés.

Pour Grice, les interlocuteurs procèdent à des inférences pour reconstituer la signification d’une proposition dans un contexte donné. La communication a par ailleurs une portée performative : dire « je promets », c’est déjà poser l’acte de promettre (Cf. la formule d’Austin : « Quand dire, c’est faire »). Elle a également des effets. Tout acte de langage a une force illocutoire : d’office, quand on dit quelque chose, il y a ce qui est dit, mais aussi ce qui est en train de se réaliser quand on le dit.

> Applications de cette distinction

Les courants et doctrines en philosophie du langage et dans les théories de la communication se focalisent en général sur un ou plusieurs de ces domaines.

Un parallèle peut aussi être dressé entre d’une part les notions d’adéquation, de cohérence et de consensus et d’autre part celles de sémantique, de syntaxique et de pragmatique.

Structuralisme, linguistique et sémiotique (Saussure, Barthes, Peirce)

Le structuralisme est un courant de pensée duquel découle le modèle signifiant – signifié (Saussure) : la signification est le résultat de la correspondance entre l’image acoustique et le contenu (concept) qui lui-même renvoie directement au monde. Elle peut aussi procéder par connotations et implicites (Barthes).

Peirce propose quant à lui un modèle « triadique » : representamen (pure forme matérielle) – objet (objet de pensée) – interprétant (représentation mentale du lien entre le representamen et l’objet). Par ce fait, il réintroduit l’activité cognitive des individus dans le processus de représentation, de communication et d’interprétation du monde. Un parallèle peut être effectué avec les thèses constructivistes, dans une certaine mesure.

Dimensions / concepts / critères de la communication

  • Emetteur, locuteur, producteur, auteur
  • (Re)diffuseur, relai
  • Intention(s), cible
  • Message, signe, contenu, énoncé, énonciation, discours
  • Langage, langue, code
  • Canal, média, technologie, dispositif, information, bruit
  • Masse, récepteur(s), allocutaire(s), public(s)
  • Impacts, effets, feedback, appropriation et réappropriation, interprétation / perception
  • Transmission, médiation (présence d’un tiers, d’un intermédiaire), médiatisation (mise en média)
  • Interlocution, co-construction, contexte (dont temporalité), culture
  • Etc.

Prolongements : métaphysique, langage(s) et épistémologie

Permanence / changement

La question de la permanence et du changement est une question métaphysique (dès Héraclite et Parménide) : quelles sont les choses immuables ?

Celle-ci a de nombreuses applications contemporaines (par rapport aux technologies numériques par exemple) : quelles sont les révolutions ? Quelles sont les évolutions ? Qu’est-ce qui ne change pas ? Il y a également l’enjeu d’une mise en perspective historique de l’étude des médias et des phénomènes sociaux (cf. notamment mon article Nouveaux médias : de la passivité à l’interactivité ?).

Réel / virtuel (fictionnel)

Pour Platon, le monde sensible (celui que nous percevons avec nos sens) est virtuel. Platon a un rapport assez négatif vis-à-vis des images : l’art engendre en général des simulacres (copies de copies), le réel est dans les Idées.

Cette conception (et sa réappropriation) un peu mystique de la réalité est à tempérer, mais elle montre que le réel n’est pas nécessairement identifiable à notre monde sensible « extérieur ». Par extension, ce n’est pas parce que quelque chose se passe de manière « symbolique » (ou « médiate », « médiatisée »), que celle-ci est nécessairement virtuelle.

Pour certains, l’art, voire l’expérience symbolique en général (y compris par le jeu vidéo ?) est une manière d’appréhender le monde de manière plus authentique.

Entre nominalisme et réalisme (cf. doctrines et courants en épistémologie), une voie existe. Il s’agit de dire qu’une représentation du monde (même si elle est construite) n’est pas nécessairement de l’ordre du fictionnel : elle peut référer adéquatement au réel. Nos mots, nos symboles et nos médias ne produisent donc pas que du virtuel, déconnecté du monde. Aussi, notre interaction au monde, même « immédiate », implique un système de perception, de « construction » de notre expérience de celui-ci.

> Lire aussi : Stéphane Vial : « Il n’y a pas de différence entre le réel et le virtuel »

Anthropologie de la cognition et des langages

Pour Jack Goody et à sa suite des penseurs comme Pierre Lévy, nos systèmes de signes (langages), eux-mêmes en lien avec nos technologies symboliques, structurent nos représentations du monde. Pour Pierre Lévy, les nouvelles technologies appellent de nouveaux systèmes sémantiques.

La pensée n’est pas la même que l’on soit dans une culture de l’oralité, de l’écrit ou encore du multimédia et des réseaux : « Il n’y a pas que des innovations techniques ou sociales. Il y a eu dans l’histoire énormément d’innovations symboliques : l’écriture, l’alphabet, le système de notation des nombres, les langages scientifiques, les mathématiques, etc. ».

Les « intermédiaires » entre le monde et nos représentations structurent nos représentations : il s’agit de nos sens, de notre corporéité, mais aussi de nos « technologies de l’intelligence ».