Didactique, éducation, pédagogie : veille documentaire 2016-2017

Je recense ici des ressources consultées ou découvertes en 2016-2017.

« L’école, c’était mieux avant » – La revue nouvelle

Wikipédia et Vikidia en 2016 : évolutions et pistes pédagogiques – prof’ doc’

Un travail conséquent de Gilles Sahut sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia permet de faire le point sur ce type de document bien particulier.

Avec une thèse soutenue en novembre 2015 à l’université de Toulouse, dirigée par Marlène Coulomb-Gully [1] et André Tricot [2], Gilles Sahut, enseignant en information-documentation dans la même université, et donc docteur en Sciences de l’information et de la communication, nous invite à redécouvrir « Wikipédia, une encyclopédie collaborative en quête de crédibilité » [3].

L’école contre les théories du complot, éducation aux médias et propagande

A propos du statut ambigu de l’éducation aux médias. Cf. Questions philosophiques d’éducation aux médias, Présupposés moraux en éducation et en journalisme, Sur la réflexivité dans les pratiques d’éducation aux médias et à l’information. Un risque éminent par rapport aux éducations à « l’esprit critique » et a fortiori à tout ce qui prétend « émanciper » ou encore revêtir un rôle de contre-pouvoir.

« Apprendre en s’amusant » ne serait pas amusant pour 80% des enfants interrogés

Un article daté de 2014 du Gorafi… mais qui donne tout de même à réfléchir, à mon avis !

Pompidou sur la révolte de la jeunesse universitaire et le PCF

Débat parlementaire en plein coeur de mai 68 : passage sur le malaise de la jeunesse étudiante qui ne respecte plus les valeurs de « l’effort » et réponse à l’intellectuel du PCF Pierre JUQUIN en matière de liberté des droits de l’homme en Europe de l’Est.
Ah, cette jeunesse qui ne respecte plus rien et est corrompue par les nouveaux médias !
Cela concerne les grands-parents de « la jeunesse » d’aujourd’hui. On y parle de la radio, notamment…

L’information-documentation et l’EMI (dossier) – prof’ doc’

A travers ce dossier, retrouvons les liens entre information-documentation et éducation aux médias et à l’information (EMI), à travers trois références analysées. Étudions ensuite la place de l’information-documentation dans les programmes scolaires.

1. De l’osmose à l’intégration

2. Le référentiel EMI

3. La matrice EMI de Toulouse

4. Les programmes de cycle 2 et 3

5. Les programmes de cycle 4 et de lycée

Les présupposés moraux des méthodes d’intervention efficaces face au harcèlement scolaire | Université de Paix asbl

Fondements des méthodes contre l’intimidation

Mythical Retention Data & The Corrupted Cone

« Have you ever seen the following “research” presented to demonstrate some truth about human learning » ?

Des modèles et des concepts en question pour une didactique de l’Information-Documentation et proposition d’une matrice curriculaire dynamique

« In this research, we will ask ourselves how to address the « educational models » and suggest a « curricular matrix » model for Information-Documentation in order to move beyond what we characterize as « steps models ». We will initially be illustrating the dominance of « steps models ». We will then address the conditions under which the development of didactics models and systems are made. We will end with a « curricular matrix » model proposition by implementing its functionality ».

Un modèle pour repenser l’éducation critique aux médias à l’ère du numérique

Comment s’éduquer au cinéma aujourd’hui ?

Alors que le grand chantier de l’enseignement artistique est loin d’avoir produit les effets espérés, l’activisme de terrain des enseignants en cinéma et des associations trouve des relais féconds sur la toile.

La mise en mots de la culture informationnelle et sa traduction dans les textes français relatifs à l’Education aux Médias et à l’Information

Dossier : esprit critique et complotisme

Conception, réalisation et évaluation d’un module de formation : « Développer l’esprit critique par rapport au complotisme »

En 2017, l’Université de Paix asbl a réalisé un module de formation sur le thème du complotisme, en réponse à un appel à projets « éducation aux médias » de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La finalité de ce projet était de créer un module « clef sur porte » et de le mettre à disposition d’acteurs de terrain (éducateurs, enseignants, etc.).

Voici les ressources créées :

Dispositif pour éduquer face au complotisme de Média Animation – Theoriesducomplot.be

Ce dispositif se démarque tant au niveau technique qu’au niveau du contenu. Je souligne notamment la qualité de la section 3, à propos des archétypes de l’argumentation complotiste.

Je profite de la sortie de cet outil pour développer une réflexion. Je m’interroge depuis un certain temps de manière plus générale sur ce que regroupe cette notion de « théorie du complot »…

Concrètement, le terme de « théorie(s) du complot » me questionne depuis que je le vois passer. Ma préoccupation majeure est qu’il me semble que ce terme fait référence à des réalités multiples, qui diffèrent en fonction de celle ou celui qui l’utilise. Dans les faits, tant des thèses relatives à un complot franc-maçon reptilien semblent mises sur le même pied que des remises en question d’accointances politiques, économiques ou encore de « versions officielles » de gouvernements pratiquant de la propagande. Dans quelle mesure l’éducation aux médias, lorsqu’elle diffuse le film ou le livre d’Halimi sur « les nouveaux chiens de garde », n’alimente-t-il pas une sorte de logique ou de rhétorique complotiste, en insistant sur l’importance de regarder le « dessous des cartes », les coulisses, ce qui est « caché »… ?

Il me semblerait intéressant de distinguer davantage :

  • Les contenus des théories du complot (dont on ne peut prouver qu’ils sont vrais ou faux)
  • La « logique » complotiste, la rhétorique fallacieuse qui y est liée (que Pascal pourrait qualifier de « paranoïde »)

Je vois que cela est fait dans le dispositif, et en même temps il y a beaucoup d’éléments qui concernent la « reconnaissance » de ces « théories », alors que la section « argumentation complotiste » me semble moins fournie, alors que pour moi c’est la plus fondamentale dans le cas de la logique complotiste.

En effet, je ne comprends pas bien en quoi c’est utile de distinguer ces « théories » de simples « rumeurs » ou de « désinfo » ? En quoi cela aide-t-il à en évaluer la véracité ou la pertinence ? N’est-ce pas justement une question de rhétorique, comme la suite l’explique ?

J’en ai également parlé avec Thomas C, responsable de la chaine « zététique » de vulgarisation scientifique « La Tronche en Biais ». Pour lui, ce qui caractérise une théorie complotiste est son « irréfutabilité » (ce qui est d’ailleurs très bien expliqué dans la section 3 du site !) : en fait, il est « impossible » de prouver qu’elle est fausse, parce que par définition elle postule que la vérité est « cachée » et « inaccessible », et qu’au fond tout élément pouvant la réfuter n’est qu’une preuve supplémentaire que l’on nous ment ou nous manipule. « Une instance occulte tire les ficelles dans l’ombre ». Elle est donc d’autant plus efficace si l’on trouve des éléments pour se disculper. Le complotiste inverse la charge de la preuve. Tout cela est d’ailleurs expliqué sur le site dans le point 3.

Simplement, il me semble que le risque est que celui-ci passe au second plan par rapport à une disqualification simpliste de thèses alternatives sur base des éléments d’identification d’un complot.

En effet, pour moi, le concept de « théories du complot » n’est pas pertinent à lui seul pour discréditer une thèse invraisemblable. Devenu mot fourre-tout, utilisé à toutes les sauces (un peu comme « esprit critique »), c’est surtout l’absence de preuve observable qui caractérise les thèses non fiables. Ce que je veux dire par là, c’est que l’éducation à une critique de l’information en général, on éduque a fortiori à remettre en cause ce qui n’est pas fiable. Et donc, pas besoin du « concept » de « théorie ». Ce qui intervient ici, c’est la rhétorique complotiste.

Dans quelle mesure ne peut-on pas se contenter des notions de « fausseté », de « vraisemblance », de « réfutabilité », sans créer une catégorie qui peut servir à discréditer ce qui « déplait » à un pouvoir en place, par exemple ? Je pense que ceci est d’autant plus préoccupant dans un contexte où le politique encourage la disqualification des discours dissidents. Comme le dit l’auteur de la chaine « Hygiène Mentale », un complot n’est pas nécessairement faux. Par exemple, les révélations de Snowden ou de Wikileaks démontrent des accointances, des collusions, etc. On pourrait citer Halimi encore.

Il existe des « complots » – au sens lexical – à différentes échelles, ce qui ne justifie pas pour autant d’adopter une « logique » complotiste.

De plus, en se passant de la notion de « théorie du complot » tout en éduquant à des rhétoriques fallacieuses comme la rhétorique complotiste, il me semble qu’on rouvre le champ du questionnement, qu’on élargit celui-ci, puisqu’en fait toutes les pourritures argumentatives identifiées dans le site ne sont – malheureusement – pas l’apanage des « théories du complot ».

Malgré certains raccourcis abusifs de l’auteure (qui témoignent notamment d’une méconnaissance voire de malhonnêteté intellectuelle), quelques réflexions quant au rapport de l’éducation à l’esprit critique aux théories du complot sont abordées dans l’article suivant*. Comme le terme « fake news », l’appellation « théorie du complot » est utilisée par certains pour disqualifier leurs opposants.

* Concernant cet article, je prends quelques distances avec certains raccourcis de l’auteure. Je le rejoins quant à l’usage galvaudé et problématique des « théories du complot », ainsi que vis-à-vis du zèle du monde politique et éducatif à vouloir « lutter contre les théories du complot ». Attention néanmoins que critiquer les biais complotistes ne revient pas nécessairement à valider la presse maintream. Il comporte néanmoins à mon sens un zeste de malhonnêteté intellectuelle et/ou de méconnaissance à l’égard de l’éducation aux médias en Belgique. En reprenant quelques citations, l’auteur interprète de manière abusive ce qui est proposé, même si on ne peut lui donner tort sur toute la ligne.

Ce que je veux dire est que croire à un complot ne revient pas nécessairement a être dans l’erreur, même si un certain nombre de thèses complotistes sont farfelues et suivent des schémas biaisés communs. Par conséquent, quelle est la pertinence de « décortiquer » des théories particulières ? Peut-on mettre sur le même pied un site qui remet en cause une version « officielle » et un autre qui promeut une théorie alternative belliqueuse et/ou loufoque ?

Dans un article récent, je développe la thèse que ce ne sont peut-être pas tant les croyances particulières que nos rapports à ces croyances qui posent le plus problème (c’est aussi un peu la thèse principale de mon premier livre).

Développer la capacité à changer de point de vue : les enjeux de la « décentration »

En somme, il me semblerait plus opportun de parler de complotisme ou de conspirationnisme (en y apposant éventuellement un terme comme « radical » ou « systématique ») pour cibler la rhétorique et les comportements ou biais cognitifs qui posent problème autour des « théories » du complot, c’est-à-dire d’insister davantage sur la distinction entre le contenu des théories et les raisonnements dysfonctionnels qui peuvent les accompagner [et donc de mettre davantage en évidence la section 3 dans l’outil proposé].

On peut enfin élargir les considérations de plusieurs manières :

  • Par rapport aux contenus, s’ils sont faux et/ou haineux, on peut y appliquer des stratégies à ce sujet, sans se limiter aux thèses dites complotistes
  • Par rapport aux « logiques » (pas logiques, justement !), je crois que ce qui serait intéressant serait de développer davantage la réflexion sur l’adhésion à ces théories, sur les raisons de l’adhésion et sur les argumentaires fallacieux (rhétorique typique, techniques et langages habituellement utilisés…) qui y sont liés. Il me semble enfin que tout cela pourrait prendre place dans un dispositif plus large, et dans un discours qui l’accompagne.

Médias : influence, pouvoir et fiabilité – Partie 2 – Chapitre 1 – Des paradoxes des critiques par rapport aux médias

En effet, vous l’aurez compris, ce qui me gêne n’est pas tant le concept de « théories du complot » (pour peu qu’on le délimite comme vous l’avez fait) que l’usage qui en est fait par ailleurs, avec une focalisation (institutionnelle notamment) que je trouve malsaine (au-delà de nos frontières surtout). Parce qu’en somme, des argumentaires fallacieux et des discours faux et/ou désignant des bouc-émissaires, il n’y en a pas que dans les « théories » du complot…

A la suite de cet avis, des discussions et éclairages :

Pour Yves Collard :

« C’est vrai que la théorie du complot peut être abordée de multiples manières : rhétorique, politique, psychopathologique, et même corporatiste (la doxa journalistique sur ce thème :-)). Son rapport au développement de l’esprit critique doit être questionné, on pourrait la désigner sous le vocable d’esprit hypercritique, et les vrais complots existent […] Pour ce qui est de la question de l’argumentation, c’est un point de vue que je défends assez largement un peu partout : en termes éducatifs, analysons les productions dites complotistes comme un genre informatif spécifique, ne nous attachons pas à déterminer ce qui est vrai ou faux »

Suite à cela, j’ajoute que « C’est entre autres grâce à l’outil de Média Animation (auquel Yves Collard a contribué) que j’ai pu mettre des mots sur des choses qui me préoccupent depuis longtemps quant à cette problématique. Je trouve très riches justement toutes les distinctions qui y sont proposées et qui permettent justement de bien délimiter de quoi l’on parle et quels sont les enjeux. Il s’agit d’un genre médiatique particulier et en ce sens l’éducation aux médias a un rôle à y jouer. Ce serait dommage d’éluder cette question, d’ailleurs ! Là où je suis rassuré par les propos d’Yves Collard, c’est sur cette question du focus. Lorsqu’il le désigne comme un genre médiatique particulier, de même lorsqu’il s’agit d’étudier les mécanismes d’un phénomène social, cela rejoint – il me semble – ma préoccupation de s’intéresser au complotisme comme à un genre spécifique, une dynamique, un processus, et non s’attaquer à des thèses spécifiques en fonction d’un « agenda » qui serait connoté idéologiquement. Cela m’importe beaucoup parce que pour moi le dispositif en tant que tel ne pose pas problème : c’est plutôt comment on le situe, par quel discours on l’entoure, que « méta-communique-t-on » à propos du complotisme lorsque l’on présente ce dispositif ? Ce n’est pas un outil pour se débarrasser de la question, au contraire… Et je trouve important de le préciser ».

Baptiste Campion ajoute :

« Sur le plan de la recherche académique, ces différentes dimensions sont assez clairement distinguées, et même généralement étudiées dans des cadres disciplinaires différents (histoire, rhétorique, psychologie et psychologie sociale, etc.). La difficulté, c’est de savoir ce qu’on peut faire de ces différentes dimensions dans un contexte social et sociétal donné. Car l’essor de la thématique « théories du complot », et en particulier de l’éducation ou de la « lutte » contre celles-ci, est en partie la conséquence d’une mise à l’agenda issue de différents secteurs de la société: politique, enseignement et dans une certaine mesure « médias ». Bien que j’essaie de travailler sur cette thématique, je suis le premier à admettre que le terme de « théorie du complot » pose problème. Si dans une approche rhétorique académique —donc à diffusion restreinte parmi un public de spécialistes— cela ne pose pas de vraies difficultés et sert à regrouper sous une étiquette des discours qui partagent certaines caractéristiques discursives et argumentatives, ça devient franchement glissant voire contreproductif dès lors que ça passe dans l’espace public: le terme est flou (ou en tout cas utilisé pour désigner des choses différentes, comme tu le dis), il est connoté et par conséquent stigmatisant (le complotiste étant l’autre, celui qui n’est pas d’accord avec moi, un qualificatif disqualifiant: il suffit de voir comment il est lancé comme anathème sur certains forums) et donc potentiellement contreproductif (puisque les gens les plus sensibles à ces théories ne se reconnaissent pas dans le terme ou y voient un instrument symbolique de police de la pensée dirigé contre eux et destiné à disqualifier leur thèses — preuve évidemment qu’elles dérangent donc qu’elles sont justes) ou vide de tout sens (ça devient la tarte à la crème de tout qui prétend faire de l’éducation critique, et du reste tout le monde —ou presque— lance son programme, en réponse aussi à des demandes sociales). Pour moi il est indispensable d’éduquer à ce qu’impliquent ces théories (leurs thèmes, leur rhétorique, les mécanismes cognitifs impliqués, etc.), mais il est aussi indispensable d’aborder de manière critique et constructive les cadres et étiquettes sous lesquels on le fait, autant que les méthodes ».

Je constate l’importance de la dimension contextuelle, à laquelle Yves Collard et Baptiste Campion semblent tous deux attentifs, qui fait qu’effectivement si le focus sur ce thème correspond à un « agenda », cela n’empêche pas des acteurs de se le réapproprier pour en faire quelque chose qui est mis en perspective. Cela me parle fort, par exemple, quand Yves Collard fait référence au « genre » complotiste au sein des autres genres : ainsi, celui-ci est une porte d’entrée pour l’analyse, mais cette même analyse est transposable à d’autres genres, qui ont leurs particularités. De même, lorsque Baptiste Campion identifie des usages problématiques du terme (notamment contreproductifs) en invitant à questionner le cadre et les étiquettes sous lesquels ils adviennent, cela répond aussi à des choses qui me tracassent.

Baptiste Campion :

« C’est pourquoi, notamment, je pense qu’au lieu de se focaliser sur l’objet « théories du complot », l’enjeu essentiel —comme on le disait avec Loïc Nicolas et Aurore Van De Winkel dans un workshop il y a quelques mois— est de parvenir à le problématiser: on raisonne comme s’il était évident que ces théories « posent problème », mais sans que le problème en question ne soit très clairement identifié: que les gens croient des trucs faux? que des trucs faux circulent dans les médias (sociaux, notamment)? que des gens ne sont pas équipés pour évaluer des messages médiatiques? que l’adhésion à telle ou telle théorie entraîne un rejet de certaines catégories de population ou de violence? (Etc.) Pour prétendre traiter le problème (en tant que problème social nécessitant une réponse éducative), il faut d’abord le diagnostiquer clairement, et force est de constater qu’on a très peu de choses là-dessus: les statistiques de croyance et d’adhésion sont rares, floues et discutables, les indicateurs problématique, on connaît peu la manière dont ces théories s’articulent à des pratiques médiatiques et culturelles, on a tendance à tout ramener à des problèmes de croyance et de conviction (souvent binaire on croit ou non), etc. Autrement dit, même si c’est provoquant, on ne sait pas vraiment ce qui pose problème dans ce phénomène médiatique et social, donc les réponses éducatives ne peuvent être qu’incomplètes, imparfaites ou dispersées, généralement empiriques et commanditées dans le cadre de politiques elles-mêmes floues (l’exemple de la France après l’attaque de Charlie Hebdo est intéressant: on dirait qu’il s’agissait de faire en sorte qu’on ne voie plus ces théories ou leurs partisans, bien plus que d’éducation – heureusement le dispositif a un peu évolué depuis, mais on reste quand même très fort dans une logique normative et prescriptive.

Il y a presqu’un an, Aurore Van De Winkel, Loïc Nicolas et moi publiions cette carte blanche qui appelait (notamment) les pouvoirs publics à financer des recherches visant à acquérir cette connaissance nécessaire en amont des actions de terrain plus ou moins bien pensées, mais pas nécessairement pensées dans le cadre d’une vision claire du problème »

Baptiste Campion, toujours :

« Maintenant, pour revenir au fond, sur le plan plus appliqué, indépendamment de cette question d’enjeu à identifier, ce n’est pas si évident. Les approches actuelles, comme celle des capsules de Média Media Animation ASBL, consiste à mettre de côté la question du vrai/faux pour se centrer sur des démarches critiques et réflexives: qu’est-ce qui fait que je vais y croire ou non ? quels sont les éléments dans lesquels je peux avoir confiance et pourquoi? etc. Cela a beaucoup de sens du point de vue de l’éducation aux médias (le but n’est pas de dire ce qu’on doit penser mais de favoriser l’autonomie critique), mais elles se heurtent quand même, dans certains contextes, à la question du vrai/faux. Je crois que dans les personnes citées ci-dessus, sauf peut-être ma grand-mère, il n’y en a pas une qui ne se soit retrouvée dans un contexte où l’on parle d’éléments formels du complotisme (le langage, l’argumentation, etc.) et où un participant débarque en disant que c’est bien beau tout ça, mais ça n’explique pas pourquoi les poutres d’acier du WTC ont fondu à 1000°C alors que le point de fusion de ce métal est supérieur à 1400°C, et que par conséquent tout le blabla éducatif empêche d’aborder les « vraies questions ». Toute la difficulté de la démarche éducative sur la question est d’éviter de trier le vrai du faux, mais avec des gens qui l’abordent, eux, sous cet angle. »

Oui, d’où mon insistance pour bien distinguer les perspectives choisies pour traiter le problème. En quelque sorte, si l’on discute du fond des arguments, on se heurte à la question de leur véracité. D’où une tension dans laquelle pourrait se trouver un éducateur lorsqu’il sort de l’analyse formelle pour relayer un avis sur l’une ou l’autre théorie… Ce qui parfois peut être une dérive observée dans certains dispositifs dits éducatifs.

Du reste, à mon avis, on peut aussi aborder de front la question de la véracité, ou du moins de la fiabilité d’une thèse, ce que je propose dans mon article pour lutter contre les propos faux et haineux… Ici s’ajoute la question de l’irréfutable, par rapport à laquelle les notions « sceptiques » (charge de la preuve, réfutabilité comme critère de démarcation, notions de logique et de rhétorique permettant de disqualifier des arguments fallacieux…) évoquées notamment dans les capsules de Média Animation peuvent s’avérer très précieuses… (cf. à ce sujet le travail didactique de Monvoisin, que vous avez p-e déjà lu) Une réflexion globale quant à l’idée de vérité pourrait justement prolonger cette réflexion… Cf. http://www.philomedia.be/lutter-contre-la-haine-de-lautre/http://www.philomedia.be/la-logique-face-aux-mauvais-arguments/http://www.philomedia.be/enjeux-epistemologiques-et-ethiques-des-medias-et-de-leducation-aux-medias/

Baptiste Campion ajoute à cela :

« Intellectuellement, je suis d’accord. Ce que j’essaie de dire, c’est que pratiquement c’est difficile à gérer (même si ça dépend du cadre, du public, etc.). Si tu parles de source ou de forme et que tu as dans les participants quelqu’un de convaincu que le fond du problème est la véracité de tel ou tel truc, c’est rapidement un dialogue de sourds. Soit tu contre-argumentes, et tu te fais généralement piéger (car il est plus motivé que toi, connaît mieux le sujet, a plus d’arguments —même faux, peu importe si tu n’as « rien en face »—, et en plus tu changes de posture), si tu parles de véracité et de fond, tu perds l’autre moitié des participants qui ne sont pas venus pour ça, etc. La seule bonne optique serait de prendre cette personne et de dire: « j’entends ton argument, on va le considérer sérieusement, on va essayer de vérifier, comment on fait? Allons-y, on se connecte sur le net et on bosse ». C’est faisable, mais si tu n’as que 5 personnes à former, une connexion internet et 2 heures devant toi rien que pour ça. Si tu as un grand groupe, ou que c’est un dispositif médiatisé (type capsules vidéos), ça devient à peu près impossible. C’est une des raisons pour laquelle aborder la question frontalement, sous cette étiquette, est difficile… »

J’y réponds ceci :

« En fait l’argument de la fusion de l’acier me semble recevable (pour peu que tout ce qu’il avance puisse être prouvé, pour que la t° ait été scientifiquement mesurée, par ex.), la question est de savoir ce que la personne en tire comme conclusion.

En l’occurrence, en quoi cela permet-il d’appuyer une autre version des faits sans recourir à d’autres hypothèses ad hoc, qui elles, sont au mieux fausses et au pire infalsifiables. Là, tout ce que l’on peut retirer de cela, c’est qu’éventuellement cela mériterait d’investiguer (la posture que prône par exemple le très militant ReOpen911), mais ça n’appuie en rien une thèse alternative. Si l’on applique le rasoir d’Ockham, on élimine toute prémisse non-vérifiable et on voit ce qu’il reste comme éléments. Ensuite, on prend l’explication la plus « simple » qui combine ces éléments : un avion percute une tour, elle s’effondre.

Thomas C. Durand invite à pousser le complotiste au bout de ses arguments, en lui montrant que justement, quel que soit le nombre de « preuves » qu’on lui apportera, il ne changera pas d’avis. La logique complotiste est insensible aux preuves. Du coup, il est important d’écouter ce qui est aux fondements de celles-ci, ce qu’il fait qu’il croit ce qu’il croit. D’après un article que j’ai lu récemment, le fait d’informer quant aux rhétoriques fallacieuses aurait un bon effet sur l’adhésion aux théories qui en découlent.

Après, je te rejoins totalement quant au caractère périlleux, délicat et difficile à mettre en pratique de l’exercice !

D’où encore une autre réflexion implicite dans mon questionnement : faut-il aborder « les théories du complot » de front, ou bien de manière « détournée » comme un genre qui adopte une rhétorique fallacieuse que l’on a pris la peine de déconstruire au préalable… ? »

Lire aussi : Définitions (complot, théories du complot, rumeur, complotisme…) et précautions d’usages, dans le dossier « Eduquer par rapport aux théories du complot » que j’ai développé avec Carmen Michels pour l’Université de Paix asbl.

Esprit critique et complotisme : définitions