Doctrines et courants en épistémologie

Paul Ricoeur

Paul Ricoeur

Doctrine : « ensemble de principes, d’énoncés, érigés ou non en système, traduisant une certaine conception de l’univers, de l’existence humaine, de la société, etc., et s’accompagnant volontiers, pour le domaine envisagé, de la formulation de modèles de pensée, de règles de conduite ».

Une idéologie correspond quant à elle à un « ensemble plus ou moins cohérent des idées, des croyances et des doctrines philosophiques, religieuses, politiques, économiques, sociales, propre à une époque, une société, une classe et qui oriente l’action ».

Nous ajouterons avec Ricœur (L’idéologie et l’utopie, Paris : Seuil, 1997 (1986)) qu’une idéologie comporte une dimension de dissimulation d’elle-même : elle est le processus par lequel un individu ou une classe témoigne de sa condition tout en ignorant qu’il en rend compte.

Les idéologies représentent un enjeu fondamental. En effet, dans la mesure où elles orientent l’action de manière « inconsciente », la prise de conscience et l’analyse de celles-ci permet d’élargir la réflexion philosophique.

Dogmatisme, relativisme et pragmatisme, entre doutes et évidences

Le dogmatisme est la doctrine selon laquelle l’homme peut aboutir à des certitudes, marquées par leur incontestabilité (des dogmes). Exemples de dogmatismes parmi différents courants :

  • Rationalisme : certitude incontestable <= raison
  • Empirisme : certitude incontestable <= expérience sensible
  • Positivisme : certitude incontestable <= science
  • Théisme(s) : certitude incontestable <= Dieu

Ces certitudes sont objectives, évidentes et universelles. Seules celles-ci doivent être enseignées. Dans le sens courant, une attitude dogmatique fait référence au comportement d’une personne qui essaie d’imposer ses idées, comme si elles seules étaient valables.

En réalité, ces affirmations (« la source de la vérité est Dieu », « la source de la vérité est notre expérience sensible », « la source de la vérité est notre raison »…) sont de l’ordre de la métaphysique.

Ce qui est remis en cause, c’est la notion de certitude absolue, qui serait indépendante de notre langage (un cadre conceptuel particulier, un échange intersubjectif) ou de notre condition d’être humain percevant.

Il n’est pas question de dire que ces différents courants ont tort ou raison, mais de cerner la distinction entre une chose que l’on tient (provisoirement) pour vraie (avec ou sans preuve), c’est-à-dire une croyance, et une évidence indiscutable, dont personne ne pourrait ou ne devrait douter, voire qui devrait s’imposer à tous comme seule certitude possible.

Les dogmatismes reposent sur des postulats, c’est-à-dire des propositions que l’on choisit de tenir pour vraies, auxquelles on choisit de croire (par exemple, notre propre existence, l’existence du monde ou encore le fait que nous ne sommes pas dans un monde d’illusions).

Il suffit qu’une personne émette un doute pour que quelque chose ne soit pas une évidence. Personne n’a à ce jour prouvé de manière tangible que les individus qui adhèrent aux doctrines précitées ont tort, tout comme personne n’a à ce jour prouvé qu’ils ont raison (sans devoir recourir à un ensemble de postulats). La question peut donc toujours être discutée.

A partir du moment où une chose n’est pas évidente (au sens d’indiscutable, qui entraine directement l’assentiment) pour une seule personne, elle ne l’est pas dans l’absolu. Il suffit qu’il y ait une personne qui discute pour contredire l’indiscutabilité d’une assertion.

Par ces réflexions, ce qui est remis en cause, c’est le caractère « indiscutable » des positions dogmatiques.

Le relativisme est la doctrine selon laquelle toute vérité est relative. Sous sa forme radicale, il dit qu’il n’y a aucune vérité. De ce fait, il est auto-contradictoire (la phrase « il n’y a aucune vérité » est-elle vraie ? Si oui, elle se contredit elle-même). Le relativisme radical est par ailleurs intenable en pratique, dommageable au niveau moral et il rejoint le dogmatisme. Il existe un relativisme cognitif, épistémologique (relatif à la connaissance) et un relativisme moral (relatif à l’action humaine : « tout se vaut »).

Le relativisme est une position auto-contradictoire. Si « toutes les positions se valent », alors les deux positions consistant à dire (1) que « toutes les positions se valent » et (2) « il y a des positions qui ont plus de valeur que d’autres » se valent, ce qui est une contradiction.

De plus, prétendre ne jamais s’engager, ne jamais juger, ne jamais « trancher » ou choisir est un leurre. Le relativisme extrême est intenable pragmatiquement (nous agissons toujours selon l’idée que certaines choses sont plus vraies que d’autres, lorsque l’on utilise une technologie par exemple : on présuppose que « ça fonctionne », et on tient donc cela pour plus vraisemblable que l’hypothèse d’un monde tout à fait chaotique et imprévisible). De même, j’évite de me faire rouler dessus par un camion parce que j’ai le présupposé que je risque d’en mourir. Or, le relativisme radical voudrait que cette croyance n’ait pas plus de valeur qu’une autre.

Cette position implique une attitude de fermeture à la remise en question (« puisque « chacun sa vérité », tu as ta vérité et moi la mienne »).

Elargi à sa formule « il n’y a pas de vérité » (scepticisme, nihilisme), il se présente en réalité comme la seule vérité digne de ce nom (« j’estime vrai qu’il n’y a pas de vérité »). Non seulement il est contradictoire, mais il rejoint qui plus est le dogmatisme (idée qu’il n’y a qu’une seule vérité, qu’un seul principe supérieur à partir duquel on juge). Cette critique s’applique très bien au quotidien à ceux qui prétendent rejeter en bloc tous les dogmes : ne se fondent-ils pas eux-mêmes dans un moule ?

Enfin, caricaturées, les propositions telles que « à chacun sa vérité », « il n’y a pas de vérité », « toutes les croyances se valent », etc. sous-entendraient par exemple que « exterminer les juifs » ou « violer et torturer des enfants » et « vivre pacifiquement ensemble » ou « respecter son prochain » sont des vérités/croyances équivalentes.

Le pragmatisme (Peirce, Putnam, Dewey, James) reconnait que certaines choses ne peuvent être démontrées sans recourir à des postulats.

Elles impliquent l’expérience humaine (usages, perception, croyances…), ainsi que le recours à des langages humains, des systèmes de représentation particuliers, le tout dans une communauté humaine également. Elles ne peuvent donc être considérées comme des évidences absolues, déconnectées de l’être humain.

Celles-ci font l’objet de croyances, d’actes de foi, ou du moins de confiance (pour utiliser un terme moins connoté, tout en précisant que ces termes ont une racine latine commune).

Ce courant fait pourtant le pari d’en considérer certaines comme vraies (ou du moins, plus vraisemblables que d’autres) dans la mesure où si elles le sont effectivement, cela ouvre le champ d’action humaine possible. Il s’agit en somme d’un engagement. En particulier, les théories scientifiques sont acceptées en fonction de leur efficacité explicative / prédictive.

Le pragmatisme n’est pas à confondre avec la pragmatique (linguistique). Cf. Eléments de philosophie du langage et théories de la communication.

Scepticisme et zététique

Le scepticisme propose de suspendre son jugement. Sous sa forme radicale, le scepticisme rejoint le relativisme : il applique un doute systématique à tous les énoncés.

La zététique peut être entendue comme un scepticisme méthodologique pour évaluer l’information (cf. MONVOISIN, R., Pour une didactique de l’esprit critique : Zététique et utilisation des interstices pseudo-scientifiques dans les médias, Université Grenoble 1 – Joseph Fourier, 2007). Il s’agit de suspendre temporairement son jugement par rapport à un déficit de preuve (cf. e. a. la notion de charge de la preuve). Le doute est ici un outil au service de la quête de la connaissance fiable.

Par rapport à l’explication d’un phénomène, la zététique invite à utiliser le « rasoir d’Occam » selon lequel « les entités ne doivent pas être multipliées par-delà ce qui est nécessaire » (parcimonie des hypothèses) : « lorsqu’il y a plusieurs hypothèses en compétition, il vaut mieux prendre les moins « coûteuses » cognitivement ». La zététique s’attache au « comment ? » et laisse le « pourquoi ? » à la métaphysique.

Le doute zététique applique également la formule suivante : des déclarations / prétentions extraordinaires requièrent une preuve extraordinaire (« Extraordinary claims require extraordinary evidence » (Sagan)).

Perspectivisme et préjugés (Nietzsche, Gadamer)

Le perspectivisme, lié quelque part au constructivisme, signifie que tout savoir repose sur une perspective donnée, un certain point de vue. Concrètement, ces points de vue façonnent la manière dont la réalité est perçue : on ne voit pas la même chose selon le lieu à partir duquel on regarde.

C’est la métaphore des lunettes : celles-ci ont un impact sur les perceptions. Le réel est complexe et peut être abordé de plusieurs façons différentes.

Ainsi, la connaissance procède par des postulats, des paradigmes, des préjugés (qui peuvent être tant des freins à l’enrichissement de la connaissance que des conditions de possibilité de cet enrichissement) qui sont autant de « lunettes » qui permettent d’appréhender la réalité.

Le chat du Cheshire dans Alice au Pays des Merveilles (image du film, basé sur l’œuvre de Lewis Carroll) : "je ne suis pas fou, ma réalité est juste différente de la tienne"

Le chat du Cheshire dans Alice au Pays des Merveilles (image du film de Tim Burton (2010), basé sur l’œuvre de Lewis Carroll) : « je ne suis pas fou, ma réalité est juste différente de la tienne »

Comme le pluralisme, cette thèse, radicalisée, est une porte ouverte au relativisme : « au fond, tout n’est que point de vue ». Elle ne l’implique néanmoins pas nécessairement. En effet, on peut reconnaître le caractère situé et « faillible » des croyances ou représentations tout en s’engageant pour dire que certaines sont plus pertinentes, significatives ou vraisemblables que d’autres.

Monisme, dualisme et pluralisme

Le monisme est la doctrine selon laquelle la réalité peut être expliquée en fonction d’une seule substance, un seul principe (par exemple, la matière, le donné « physico-chimico-biologique », voire un étant ou un élément en particulier).

Le dualisme suppose quant à lui deux principes bien distincts (par exemple, l’esprit et la matière, chez Descartes), tandis que le pluralisme défend qu’il y en a davantage (initialement, les atomistes, par exemple). En somme, le postulat pluraliste correspond à dire qu’il y a différents types de réalités à prendre en compte pour comprendre le monde. Il est à la base de l’interdisciplinarité. Une même réalité peut être perçue par plusieurs approches sans que toutefois celles-ci soient incompatibles.

Plus largement, le pluralisme est intrinsèquement lié au perspectivisme. Concrètement, le perspectivisme implique de dire qu’il existe plusieurs points de vue sur la réalité. Ceux-ci ont tous une certaine zone de signification, une pertinence limitée. Par conséquent, pour obtenir une perception plus complète de la réalité, pour enrichir la connaissance, il convient d’adopter plusieurs points de vue, de combiner les approches et les postulats.

C’est une alternative au relativisme : plutôt que de dire « il y a plusieurs points de vue, donc on ne peut pas trancher », il s’agit de dire « il y a plusieurs points de vue [dont certains plus pertinents ou vraisemblables que d’autres], donc combinons-les pour obtenir une vision plus juste / complète de la réalité ».

Ce pluralisme vaut tant sur le fond (pluralisme dans les contenus abordés, dans les thèmes, les théories, les visions du monde) que sur la forme (méthodes, approches pédagogiques en éducation).

Nominalisme et réalisme, la question des universaux

En lien avec le constructivisme (cf. infra) : les mots, concepts et autres signes ou images mentales représentent-ils le réel extérieur, en sont-ils des reflets fidèles, ou bien ne sont-ils que des mots ? La connaissance peut-elle exister sans sujet connaissant ?

René Magritte, La Trahison des images, 1929

René Magritte, La Trahison des images, 1929.

Pour les nominalistes, les concepts généraux sont une construction de l’esprit : à l’extérieur, seul le particulier existe. Toute catégorisation ou généralisation est une construction.

Pour les réalistes, les objets du réel peuvent être connus de manière générale, par abstraction notamment : les représentations mentales et concepts généraux correspondent à une réalité extérieure (une « essence » commune aux étants). L’hypothèse réaliste consiste à poser que nos mots, même s’ils sont le fruit de conventions, renvoient bien à la réalité. A l’aide de nos concepts, nous pouvons bel et bien décrire le réel.

(Socio)constructivisme

Deux exemples en préambule :

Kant : la réalité est perçue et construite par la raison. Selon Kant, nous ne percevons que les phénomènes (les choses appréhendées par notre système perceptif et cognitif, les « images » du réel réalisées par le filtre de nos sens, de notre entendement, la structure de notre raison), pas les noumènes (la réalité en tant que telle, indépendamment de nous ; la chose en soi). Autrement dit, la connaissance implique une activité de l’esprit.

Les lignes suivantes sont issues et adaptées de HAEUW, F., « Méthodes et modèles pédagogiques » (2013). Pour les constructivistes, la connaissance est inséparable de l’observateur. Jean-louis Le Moigne formule ainsi l’hypothèse que « la connaissance implique un sujet connaissant et n’a pas de sens, ou de valeur en dehors de lui » (Les épistémologies constructivistes, Paris : PUF, 1995). Ernst Von Glaserfeld, plus radical (et de ce fait en nette opposition par rapport aux « positivistes » ou « essentialistes »), va même jusqu’à affirmer que ce que l’on appelle la réalité n’est qu’une construction de l’esprit, et que « la connaissance ne reflète pas une réalité ontologique objective, mais la mise en ordre et l’organisation d’un monde constitué par notre expérience » (« Introduction à un constructivisme radical » in WATZLAWICK, P., L’invention de la réalité, contributions au constructivisme, Paris : Seuil, 1988).

Le constructivisme n’est pas nécessairement nominaliste ou réaliste.

> Lire aussi : LEMIEUX, C., « Peut-on ne pas être constructiviste ? », Politix n°100, 2012/4.

Piaget développe un paradigme constructiviste dans l’apprentissage. Celui-ci implique la prise en compte des mécanismes de cognition, des représentations initiales (« schémas conceptuels » et/ou « images mentales » préalables. Pour approfondir ces considérations, cf. entre autres la notion de « schéma » (Rumelhart et Norman) ou encore celle de « modèle mental » (Johnson-Laird)). Le savoir n’est pas un « contenu » qui vient remplir un récipient vide : il fait l’objet d’une appropriation en fonction de ce « déjà-là » cognitif.

Les méthodes et modèles éducatifs « socioconstructivistes » qui en découlent sont à distinguer du constructivisme entendu comme approche de la connaissance, même si ceux-ci sont liés. Autrement dit, dire que nous appréhendons le monde à travers des représentations n’implique pas nécessairement de se limiter aux méthodologies dites socioconstructivistes en tant qu’enseignant (par exemple en n’ayant recours qu’à des pédagogies « actives »).

> Sur la multiplicité des contenus et méthodes didactiques, voir aussi Les apprentis sorciers de l’éducation aux médias (6) : contenus et méthodes

Au sujet des représentations, cf. aussi des exemples de présupposés épistémologiques dans des pratiques journalistiques, « non-transparence des médias ». Voir également la notion de « framing », « construction sociale » d’un phénomène (Goffman, Fodor, Lakoff, etc.).

Dialectique (Hegel)

Pour Hegel, la pensée procède selon une dynamique dialectique. En ce sens, il fait de la vérité quelque chose qui s’enrichit de sa propre critique, de la prise de distance. On a donc ici une pensée qui prend en compte les pensées qui lui sont opposées, qui tente de retirer quelque chose de ces oppositions, pour enfin les « intégrer » en elle-même. C’est une vision « cohérentiste » de la vérité, que nous relions ici au pluralisme.

Épistémologie des sciences et considérations contemporaines

Hume et Popper : induction et falsifiabilité / réfutabilité

L’induction (processus d’inférence d’énoncés génériques à partir de données particulières) n’est pas un raisonnement valide. Les énoncés génériques ne peuvent être vérifiés une fois pour toutes. Ceux qui pourraient être rendus faux par les faits sont scientifiques.

Kuhn et Lakatos : l’histoire des sciences montre des discontinuités (contre l’image d’un progrès continu), des ruptures

On parle de paradigmes (« conception théorique dominante ayant cours à une certaine époque dans une communauté scientifique donnée, qui fonde les types d’explication envisageables, et les types de faits à découvrir dans une science donnée »).

Lyotard, la postmodernité

La raison humaine est marquée de finitude et les savoirs scientifiques sont construits socialement.

Épistémologie(s) des démarches scientifiques, des sciences humaines et sociales, des sciences de l’éducation, etc. : méthodes spécifiques de construction des théories valides

  • Correspondance entre théories et faits : vérification et falsification
  • Respect des méthodes validées (honnêteté et validité du raisonnement, des outils et démarches de collecte, traitement et restitution des données)
  • Portée explicative des théories, utilité, fertilité
  • Articulation avec les théories existantes (cohérence), question des paradigmes
  • Consensus dans la communauté scientifique