Enjeux et délimitations d’un cours de philosophie et éthique de la communication

Avant de commencer à préparer mon cours, Patrick Verniers, Président du Master en éducation aux médias, m’a demandé quels étaient pour moi les enjeux de ce master, et comment, à mon sens, un cours de philosophie et éthique de la communication pouvait s’y articuler.

D’abord, j’ai régulièrement observé de grands écarts entre des pratiques académiques (les études sur les médias et leurs usages, ainsi que les théories critiques à leur égard) et certaines initiatives pédagogiques de terrain. Je pense que cette formation est une opportunité de réduire ce genre d’écart et de maximiser les échanges entre des sphères complémentaires, qui sont malheureusement parfois déconnectées l’une de l’autre.

Ensuite, le fait de penser l’éducation aux médias s’inscrit dans une réflexion qui concerne la relation d’apprentissage, et même plus largement notre rapport au savoir et à son utilité sociale. Pour moi, cela consiste à s’interroger sur les présupposés didactiques explicites ou implicites qu’une personne ou une collectivité se donne pour éduquer. Autrement dit, un des enjeux majeurs d’une formation à l’éducation aux médias consiste à analyser de manière critique son propre rapport individuel ou social à la connaissance ou aux savoirs et à la communication de ceux-ci. Nous sommes ici à un niveau épistémologique.

Enfin, à mon sens, lorsque l’on prétend vouloir éduquer, et a fortiori lorsqu’il est question d’éducation aux médias, on adhère implicitement à un postulat d’émancipation citoyenne, c’est-à-dire à l’idée selon laquelle enseigner a une portée résolument éthique, liée à l’agir humain. Concrètement, l’éducation aux médias soulève des questions affectives, relationnelles, sociales, culturelles, juridiques et politiques qui sont autant de problématiques cruciales par rapport à l’autonomie de chacun et à l’expression harmonieuse de celle-ci.

Cahier des charges : objectifs, compétences et thématiques

Objectifs génériques

  • Mener une réflexion pédagogique en référence à des auteurs, courants et concepts de prédilection en matière de philosophie
  • Appréhender une situation médiatique ou éducative au sein d’une réflexion philosophique, en multipliant les perspectives
  • Déterminer des repères éthiques en rapport à une problématique préalablement exposée

Compétences du référentiel de compétences du Master

  • Prendre un recul critique par rapport au sens et à la pertinence de sa pratique (réflexion praxéologique). Par extension, situer ses propres tendances philosophiques et morales par rapport à quelques grands paradigmes épistémologiques et éthiques, en tant que futur éducateur aux médias

Cette posture réflexive est essentielle. Comme le pense Renee Hobbs, relayée par  @Educmedias, l’éducation aux médias [EAM] pourrait s’apparenter à de la propagande si elle ne se remettait pas elle-même en cause (cf. également Les apprentis sorciers de l’éducation aux médias).

Si l’éducation aux médias [voire l’éducation à « l’esprit critique », voire l’éducation en général] n’est que le vecteur des idéologies ambiantes des enseignants à un moment donné, a-t-elle véritablement du sens ?

  • Analyser et interpréter les enjeux de ce à quoi font référence les médias. Par extension, distinguer les présupposés et enjeux philosophiques et moraux d’un dispositif éducatif ou médiatique en référence aux concepts abordés aux cours
  • Identifier et mobiliser des modèles théoriques pour développer un point de vue critique

Thématiques

La philosophie est à considérer ici en fonction de deux acceptions.

D’une part, c’est une discipline qui interroge des objets (thèmes) qui lui sont propres : la vérité / le vrai (épistémologie), la liberté / le bien (éthique), le beau (esthétique), ainsi que l’être / l’existence (métaphysique).

D’autre part, c’est une démarche de pensée, un type d’analyse marqué par une attitude de questionnement.

Ce cours tâche de mobiliser ces deux facettes de la philosophie.

  • Notions, concepts et courants en philosophie (épistémologie et éthique), appliqués à des questions de communication (notamment éducative) : pluralisme, relativisme, objectivité / subjectivité / représentations, vérité / vérisimilitude, croyances, etc.
  • Courants et paradigmes des théories de la communication (pragmatisme, structuralisme, fonctionnalisme, Ecole de Francfort – Adorno, Horkheimer, études culturelles, systémique…) et en philosophie du langage.
  • Postulats, penseurs et thèses philosophiques dans le domaine de l’éducation, et plus spécifiquement dans celui de l’éducation aux médias : constructivisme, citoyenneté, justice sociale, déontologie, pari d’éducabilité, esprit critique, autonomie… Exemples d’auteurs : Piette, Romainville, Gonnet, etc.

Ce cours vise l’application de ces concepts et des pensées des auteurs à des questions de communication (et a fortiori de communication éducative), notamment aux niveaux du sens (la signification et la raison d’être) et des présupposés.

Délimitations : un équilibre à trouver

La philosophie en tant que démarche consiste notamment à interroger la raison, les enjeux, le but / la finalité / l’utilité et d’autre part le sens, la signification.

Une attitude philosophique consiste par conséquent à analyser et critiquer les présupposés, les représentations sociales (y compris ses propres préjugés)

Elle se caractérise également par une position « méta », qui met à distance.

Deux extrêmes peuvent être relevés en philosophie :

  • « Académisme » : verbeux, abscons, marqué par des arguments d’autorité (surabondance de citations), abstrait, déconnecté du réel
  • « Philosophie de comptoir » : Simplisme, évidences et dogmatismes, relativisme, manque de rigueur, particularismes, non généralisable ou biaisé

Une réflexion qui s’applique aussi à la philosophie ? Source : « Sujet volant non identifié », par Janine_BD

La philosophie est traversée de questions sur sa propre pratique : peut-on philosopher sans les philosophes ? « Kant n’avait pas lu Kant ». Dès lors, pourquoi l’étude de Kant fait-elle aujourd’hui partie d’une sorte de passage initiatique obligé vers la pratique de la philosophie ? Faut-il lire obligatoirement les philosophes « classiques » pour philosopher ? Quid d’une uniformisation de la pensée philosophique ?

Défis

Pièges
Questionner, analyser, déconstruire N’être « que » dans le questionnement, ne pas prendre position
Développer une pensée « libre », autonome, indépendante En rester à l’opinion, manquer de rigueur
Développer une pensée « générique », à visée « universelle » Se situer à un niveau d’hyper-abstraction, voire de généralisations abusives
Développer une pensée conceptuelle Utiliser un jargon verbeux, académisme

Entre ces deux extrêmes, l’approche philosophique proposée ici est dialectique, c’est-à-dire qu’elle propose une sorte de « grand dialogue » entre penseurs d’hier et d’aujourd’hui (pluralisme, perspectivisme) : y participent tant Socrate, Arendt, Kant et Hegel que Watterson, en y faisant intervenir pourquoi pas des références socioculturelles, des scientifiques (sciences sociales, notamment) ou encore des figures médiatiques contemporaines et événements d’actualité. Par référence à différents courants, concepts et auteurs, il s’agit d’éclairer une problématique selon différents angles.

Autrement dit, ce cursus propose une articulation et des liens entre des réflexions plus spontanées, concernant des thématiques concrètes, et un moment de mise en perspective avec des pensées plus formalisées.

La démarche choisie ici est donc relative à un parcours de philosophie pratiquée. Elle a une portée résolument éthique : elle-même n’a de sens qu’en tant qu’elle est liée à l’émancipation humaine, citoyenne. Elle vise à élargir les champs de compréhension du monde et d’action dans celui-ci.

En somme, comme nous l’avons esquissé, la philosophie est ici à envisager comme un processus d’analyse du sens des choses, de leurs présupposés, des postulats, des valeurs, des idéologies ou encore des croyances qui les sous-tendent.

Pour questionner le sens (la signification et les enjeux) des choses, la philosophie a parfois recours à un niveau de formalisation, une conceptualisation. Celle-ci correspond à un mouvement de mise à distance et d’abstraction : s’il n’est pas question d’utiliser un vocabulaire volontairement difficile d’accès, il est cependant nécessaire de respecter une certaine rigueur terminologique (Grice souligne d’ailleurs le principe de coopération dans la communication : en théorie, tout individu qui communique le fait pour être compris par son audience. Cela implique une éthique (ici, normative), supposant notamment une certaine clarté).

La philosophie diffère donc de l’opinion. Toute opinion n’est pas philosophique. Tout d’abord, parce que la philosophie est de l’ordre du questionnement, de l’approfondissement de concepts, de problématiques. Elle vise la construction. Ensuite, elle fait appel à une rigueur, une conceptualisation. Enfin, elle a des thèmes qui lui sont propres. Cependant, elle n’est pas réservée à des pseudo-élites.

Pensée philosophique

(// morale des vertus et du « juste milieu » selon Aristote)

Manque ou absence de conceptualisation Conceptualisation Hyper-conceptualisation
Opinion « brute », jugement subjectif Pensée éclairée de thèses, idées, autres avis Restitution de thèses apprises
Absence de questionnement, de prise de recul Questionnement Sur-questionnement, perte dans le questionnement

La métaphore de l’artiste est parfois utilisée : par la confrontation à certaines techniques (gammes en musique, anatomie en dessin, etc.) et à certains courants, l’étudiant en art explore différentes voies et peut en parallèle définir son propre style.

Une pensée dynamique

Dans la mesure où la philosophie vise l’application de la réflexion à des problématiques concrètes et interroge les idéologies ambiantes (ainsi que nos propres présupposés), elle est similaire à la pensée critique visée par l’éducation aux médias : il s’agit d’une pensée dynamique, en acte(s), qui n’est pas acquise une fois pour toutes.

Une pensée « figée » est d’ailleurs selon nous un bel oxymore.

Elle est par conséquent également un outil face aux généralisations abusives, aux contenus fallacieux, à la prise de conscience et la révélation d’idéologies (connotations implicites) / fausses évidences, etc. Elle procède entre autres par herméneutique (interprétations du sens, lecture plurielle, lecture « symbolique » ; hypothèses, etc.).

En quelque sorte et toutes réserves gardées (par rapport aux maximes et autres aphorismes souvent réducteurs), permettons-nous une citation de Levi-Strauss : « le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses, c’est celui qui pose les vraies questions ».

A quoi cela sert-il d’enseigner la philosophie ? Pourquoi le faire ? Peut-on enseigner la philosophie ? Peut-on apprendre à philosopher ? Faut-il apprendre les philosophes pour philosopher soi-même ?

Ces questions ont leur place dans un cours de philosophie. L’enseignement de la philosophie pourrait lui-même être une sorte de propagande s’il n’était pas un enseignement réflexif, qui se remet lui-même en question.

Avant d’écrire des essais majeurs pour la philosophie, Kant n’avait pas lu Kant. De même que dans le domaine de l’art (et de la pédagogie), la philosophie est quelque chose qui serait de l’ordre d’une appropriation et d’un parcours individuels.

Cependant, comme dans l’art, il peut être intéressant de s’initier à des courants, à des méthodes, à des pratiques spécifiques.

Pour me positionner en première personne, je dirais que je vois la philosophie comme une démarche de discussion. « Discuter » avec certains grands auteurs m’a pour ma part permis de mettre des mots sur des choses que je n’aurais peut-être jamais pu (me) formuler sans eux.

Bien sûr, les partenaires de discussion potentiels ne sont pas uniquement dans les livres…

Le fait de mobiliser les réflexions auxquelles j’ai été confronté dans des discussions et échanges réels m’a permis par ailleurs de les intégrer et les comprendre plus en profondeur.

Au niveau de la rétention d’informations (mémorisation), il y a un enjeu à ce que la philosophie (et les contenus d’enseignement en général) ne restent pas des « lettres mortes », des mots dans un cahier, déconnectés du réel… (Cf. entre autres Marc Romainville : lien entre l’échec que représentent les savoirs morts et la logique qui sous-tend l’approche par compétences).

Ce cours de philosophie représente donc également une opportunité de combiner différentes approches pédagogiques.