« Fake News » : Pourquoi partageons-nous des contenus faux ?

Nous entendons beaucoup parler des « Fake News ». Nous pouvons affiner ce terme : en effet, toutes les « infos fausses » véhiculées dans l’espace public ne sont pas diffusées ou partagées pour les mêmes raisons. A ce titre, la fiabilité n’est pas toujours la valeur première dans la circulation de l’information.

Désinformation ou erreurs de bonne foi ?

Il importe de distinguer d’abord deux types de contenus « mensongers ». Ici entre en compte l’intention de l’auteur du contenu. Ecrire un article volontairement faux est très différent de faire une erreur. De même, en tant que publics de différents médias, nous n’avons pas toujours les compétences pour vérifier toutes les infos. Il peut donc nous arriver de relayer des contenus erronés sans le vouloir.

Il arrive que des journalistes commettent des erreurs ou des approximations dans le traitement d’une information. Sur cette base, ils sont parfois accusés de rédiger des fake news au même titre que des acteurs qui désinforment sciemment leurs audiences, comme des sites ou forums de propagande, par exemple. Bien sûr, il n’est pas exclu que certains contenus émanant de titres de presse « mainstream » soient sciemment mensongers, mais il semble important de distinguer les négligences de la volonté consciente de manipuler.

On peut aller encore plus loin dans la déclinaison des usages informationnels, tant au niveau des producteurs de contenus que de ceux qui les « consomment » et désormais y réagissent, les partagent, etc. En l’occurrence : la vérité d’un contenu n’est pas toujours un critère décisif pour y adhérer ou le relayer !

« C’est peut-être faux, mais c’est marrant »

Un critère important dans la circulation d’une info est le plaisir, le divertissement ou encore les émotions qu’elle suscite. Cela explique les nombreux partages des slogans Facebook qui disent que les gens qui ont un prénom commençant par « J » sont scientifiquement plus beaux que les autres, ou encore que l’intelligence des femmes est statistiquement corrélée au fait d’aimer les Mojitos. Ca ne mange pas de pain. C’est vraisemblablement faux. Mais c’est marrant, ça divertit ou ça fait réagir. La fiabilité du contenu est secondaire.

I love Mojitos a des intérêts économiques à partager ce contenu, et nous le partageons parce qu’il nous divertit.

« C’est peut-être faux, mais ça peut toujours servir / mieux vaut prévenir »

Dans un ordre d’idées similaire, parfois, des contenus faux sont partagés « sait-on jamais », parce qu’il se pourrait qu’ils aient un impact sur notre quotidien. Autrement dit, on imagine qu’ils peuvent avoir une utilité pratique, ou du moins un impact sur notre quotidien (nous apporter du bien-être ou nous éviter une souffrance).

Ainsi en est-il des rumeurs concernant les camionnettes blanches qui rôdent près des écoles, des appels à la prudence envers ces véhicules immatriculés à l’étranger stationnés dans le quartier ou encore du conseil de se mettre de l’ail dans le vagin contre les mycoses…

Souvent, il s’agit de choses que nous n’avons pas les moyens de vérifier par nous-mêmes, comme dans le domaine (pseudo)médical notamment, face à des sujets qui suscitent la méfiance : « et si c’était vrai ? Mieux vaut prendre des dispositions ! »

A noter que dans tous ces cas, l’émotion de peur joue un grand rôle dans la circulation de ces contenus.

« C’est peut-être faux, mais ça aurait pu être vrai / ça sert notre vision du monde »

Dans le cas de la désinformation, il y a bien sûr la présence d’intérêts et œillères économiques, idéologiques et politiques.

Une utilisation fallacieuse de deux images au service d’une idéologie : plus de 250 000 partages, des milliers de réactions et de commentaires.

Ainsi, certains sites font un commerce d’informations volontairement fausses (et sensationnalistes, cf. critère précédent), parce qu’ils savent que celles-ci leur rapporteront du clic, et donc de l’argent.

D’autres véhiculent des contenus, peu importe leur véracité, tant que ceux-ci vont dans le sens de leur idéologie. C’est le cas par exemple de sites dits de « réinformation » qui relaient tous les articles qui dépeignent l’immigration comme un danger. Peu importe que ces articles soient vrais ou faux : la véracité est secondaire. Il n’y a pas de preuve d’un acte de violence commis par un migrant ? Peu importe : ça aurait pu exister et cela correspond à la vision du monde des personnes qui partagent ça, cela justifie leur manière de penser et d’agir.

La propagande, le marketing, le lobbying ou encore la communication politique par attaché de presse entrent dans cette catégorie : le vrai n’est pas la priorité, même si la vérité peut être un instrument tant qu’elle sert une vision du monde. Dans la phrase suivante, c’est la seconde partie qui compte : « Si ceci est vrai, alors nous avons raison de dire ce que nous disons et d’agir comme nous le faisons ».

« C’est peut-être faux, mais c’est un bon sujet de conversation (dans mes sphères) / c’est un marqueur social »

Le fait que l’on partage une actu est un acte fortement connoté en termes de socialisation et de positionnement social.

Pourquoi les articles qui parlent d’éducation font-ils souvent débat ? Parce que nous avons toutes et tous un mot à dire à leur sujet. C’est un sujet vendeur, parce que tout le monde peut intervenir dans la conversation. Typiquement, les rumeurs, par essence on ne sait pas si elles sont vraies ou fausses : « il parait qu’un couple de stars est en train de se séparer ». La presse people fonctionne souvent sur ce mode.

Un sujet « vendeur », vecteur de conversations avec des positionnements idéologiques marqués (Libération, 2018).

Lorsque des personnes critiquent une certaine presse en se déclarant « pas dupes » (« On ne me la fait pas, à moi ! »), souvent, ils témoignent davantage d’un positionnement social (« anti-système », rôle dans le système…) que de compétences poussées en vérification de l’information. En effet, il arrive que certains de ces individus partagent des contenus encore plus fallacieux, émanant de sources se revendiquant contestataires.

« Comme dab, on nous prend pour des cons » (sic) : un positionnement social avant de témoigner de compétences critiques pertinentes

> Lire aussi, à ce sujet : Médias : « manipulation » ! « On nous prend pour des cons » ! et T’as laissé ton « esprit critique » au placard !

Là encore, nous pourrions reprendre certains raisonnements qui se basent davantage sur une méfiance a priori et non sur l’examen critique des informations. Cela ne veut pas dire que ce positionnement est illégitime (nous avons bien des raisons de nous méfier de différentes acteurs politiques, économiques, idéologiques, etc.), mais que celle-ci ne témoigne pas toujours d’aptitudes concrètes à l’évaluation de l’information.

En conclusion

Pour terminer, ces éléments montrent qu’au-delà de la question de la fiabilité des contenus en tant que tels, il est intéressant d’interroger notre rapport social et affectif à ces contenus : pourquoi y adhérons-nous ? Pourquoi les partageons-nous ? Quelles sont les préoccupations derrière les messages relayés ?

La véracité n’est pas toujours le critère premier dans la circulation d’un contenu, de sorte que ce n’est pas parce que nous partageons un contenu vrai que nous le faisons toujours en raison de sa vérité.

Il apparait que pour se prémunir des « fake news », c’est important de comprendre aussi toute la dimension « humaine » derrière la propagation d’une information.

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