Faut-il prescrire des comportements aux élèves en matière d’éducation aux médias ?

Par Nathalie Papleux (@napapleux profil LinkedIn).

Rédigé dans le cadre du Cours de Philosophie et éthique de la communication, Master 1 en éducation aux médias, IHECS, année académique 2013-2014.

Safety First - Road Safety For Children - (England, 1942)
Safety First – Road Safety For Children (England, 1942)

La question est de savoir s’il faut envisager de prescrire des comportements ou au contraire laisser une autonomie aux citoyens en la matière[1]. Faut-il édicter des règles, établir une charte des bons ou mauvais comportements face aux médias ? Ou peut-on se dispenser d’une approche normative en optant pour une position purement descriptive, explicative, laissant aux élèves la liberté de choisir librement des comportements ? D’emblée, des tensions vont s’établir entre descriptif et normatif ; émancipation, autonomie et esprit critique ; conséquentialisme et déontologisme ; liberté et sécurité, et nous allons le voir, des glissements peuvent être opérés de l’un à l’autre.

L’exemple de Child Focus : une approche essentiellement protectrice

Depuis sa création, l’approche de Child Focus est celle d’une approche « vaccinatoire » qui vise à protéger les jeunes des risques et dangers des nouveaux médias. La Fondation s’intéresse à la question d’Internet et des réseaux sociaux en publiant des études ou en diffusant des spots, radio ou télé, destinés à mettre en garde les jeunes contre les dangers du Web. La Fondation prodigue une série de conseils à respecter pour éviter les pièges et ainsi « protéger » ceux qu’elle considère comme fragiles par rapport à ces médias : les jeunes. Il s’agit donc d’une éthique normative, prescriptive.

Que penser de cette approche ? Il convient tout d’abord d’être pragmatique et de s’interroger sur le contexte de production de ces messages, sur les liens entre l’émetteur et le récepteur et sur les effets produits. Ce contexte peut nous aider à analyser les contenus.

Child focus est née à la suite d’une affaire judiciaire qui a bouleversé la Belgique tout entière : la disparition de deux fillettes, Julie et Mélissa, enlevées par Marc Dutroux et son complice en 1995 à Grâce-Hollogne. Les nombreux dysfonctionnements qui sont apparus dans l’enquête sur ces enlèvements ont conduit les parlementaires à diligenter une commission d’enquête qui a finalement abouti à une refonte totale des services de police et de justice du pays. Parallèlement à ces travaux, des milliers de personnes ont manifesté dans la rue pour dénoncer ces dérapages judiciaires et réclamer une meilleure protection des enfants. L’exemple d’associations américaines actives dans la recherche d’enfants disparus a inspiré la Belgique et c’est ainsi que la Fondation pour enfants disparus et sexuellement exploités (Child Focus) a vu le jour en 1998 en Belgique. C’est donc dans un contexte de protection, de sécurité et de recherche du risque zéro (« plus jamais ça ») que les missions de la Fondation ont été définies.

On comprend mieux dès lors pourquoi l’approche de Child Focus se veut protectrice.

Toujours dans l’esprit des événements de l’époque, Child focus voulait protéger les enfants de la pédophilie et des réseaux qui se développeraient sur la toile. Une fois de plus, cette idée de réseaux pédophiles a alimenté les rumeurs les plus folles à l’époque. Les membres de ces réseaux cherchaient, disait-on, à enlever nos enfants pour assouvir les appétits sexuels de « grosses légumes intouchables ». Vraie ou fausse, cette idée presque métaphysique de l’existence de réseaux organisés de pédophilie enlevant des enfants n’a jamais été démontrée. Elle a divisé le public, la presse, la justice, les forces de police en deux camps opposés : « les croyants et les incroyants ». Elle a malheureusement aussi divisé les parents des victimes d’enfants disparus. Sans nouvelles depuis des années, certains parents étaient parmi les plus fervents défenseurs de cette idée ; et c’est un peu compréhensible puisque l’enfermement dans un réseau permet d’alimenter l’espoir d’un enfant toujours vivant quelque part sur la planète. Certaines forces de police, en vérifiant des pistes de ce genre, semblaient elles-mêmes les accréditer. Quelques journalistes ont également enquêté sur ces réseaux pédophiles sur Internet, dénonçant leur existence tout en fustigeant les enquêteurs de plusieurs pays d’organiser l’impunité des auteurs par laxisme, incompétence voire complicité.

Bref, quand Child Focus a commencé ses activités, l’association avait comme directeur Jean-Denis Lejeune, le père de Julie, une des fillettes assassinée par Marc Dutroux. Il croyait à la thèse des réseaux pédophiles et l’action de Child focus a donc été initiée sur ces postulats. Aujourd’hui, l’association se porte « partie civile » dans certains procès contre la pédopornographie sur Internet en tant que représentante et défenderesse des enfants sexuellement abusés. Elle publie régulièrement des brochures reprenant les comportements qu’elle estime devoir conseiller aux jeunes face au Web. Child focus a donc bénéficié (et bénéficie encore toujours) d’un large soutien de la population. Reposant sur des fondations nobles (la protection des enfants), largement saluées et partagées par une majorité du public, ses actions sont rarement remises en cause. La limitation de la liberté et de l’autonomie des plus jeunes se justifient par un objectif de sécurité publique. Une attitude partagée par un large public meurtri, blessé et indigné par les autorités qui n’avaient pas été capables de protéger les plus faibles. L’idée d’une institution, dirigée par un des parents des fillettes, capable de remplir un rôle que les autorités n’avaient pas pu honorer résonnait donc positivement aux attentes du public (« le socio affectif précède nos sens »).

Ce virage sécuritaire a corollairement développé un autre problème : celui du risque éminent, développé par Isabelle Stengers, qui consiste à penser à la place des jeunes ce qui est bon ou mauvais pour eux, limitant ainsi leur liberté et leur esprit critique.

Depuis lors, l’association s’intéresse aux activités sur la toile en partant du principe qu’Internet présente un danger pour les jeunes : celui de tomber sur des pervers, sur les pédophiles qui peuplent le réseau. Elle estime que les jeunes ne sont pas assez armés, pas assez responsables et critiques pour se protéger eux-mêmes. Les adultes doivent donc les encadrer et leur apprendre les bons et mauvais comportements sur la toile.

Mais le danger décrit par Child Focus est-il avéré ? Devons-nous vraiment protéger nos enfants des nouveaux médias ? Quels sont réellement les dangers et les risques ? Les jeunes sont-ils à ce point vulnérables ? N’y a-t-il pas d’autres possibilités de développer une autonomie et de responsabiliser les jeunes sans leur dicter des comportements ? Apprendre et éduquer pour rendre autonome.

De ce point de vue, on peut reprocher à Child Focus de ne développer qu’un seul point de vue : Internet constitue un danger. Une vision quasi dogmatique qu’elle cherche d’ailleurs à certifier par des études sur l’état de la prostitution infantile sur Internet (« Sur la corde raide du Net, étude exploratoire sur les jeunes, Internet et le sexe payant », Child Focus, Fondation Roi Baudouin, Bruxelles, novembre 2008).

Une approche pluraliste et perspectiviste permettrait de relativiser cette position alarmiste. Pluraliste par la diversité des éclairages tant philosophiques, psychologiques, sociologiques, économiques, sémantiques, que juridiques. Les études sociologiques, les analyses psychologiques, le questionnement philosophique ou l’apprentissage des règles juridiques permettent de relativiser les risques et les dangers que représenteraient les nouveaux médias et surtout de découvrir qu’il existe d’autres réalités « positives » sur Internet. Cet outil n’est pas qu’une source de dangers. L’interdisciplinarité offre des grilles de lecture différentes qui montrent différentes réalités, moins effrayantes car les points de vue sont multiples et variés. Ils ont l’avantage de permettre une mise à distance, ils encouragent la dialectique et le développement d’une pensée critique.

Qu’en est-il des usages par les jeunes ? Sont-ils souvent confrontés à des pédophiles sur Internet ? Ont-ils vraiment des comportements qui visent à rencontrer des étrangers sur la toile ? Une analyse plus socioconstructiviste, qui tient compte des usages, permettrait également de relativiser l’approche de Child Focus. Les études existantes et les chiffres de criminalité ne démontrent pas pour l’instant une augmentation de la pédophilie infantile sur Internet. Quant aux usages, les jeunes ont plutôt tendance à fermer leurs cercles d’amis, à ne pas inviter d’étrangers et ont plutôt tendance à être naturellement prudents et méfiants. Le danger existe mais laisser croire qu’Internet ne se limite qu’à un espace dangereux est une vision réductrice de la réalité.

Et l’éducateur aux médias dans tout ça ?

Éduquer aux médias, ce n’est pas que décrire, c’est aussi prescrire. Mais quelle posture adopter ? Une approche protectionniste ou une approche plus autonome basée sur un pluralisme des points de vue. Toutes les approches sont prescriptives et sont liées aux à priori et postulats moraux. Si l’enseignant est persuadé qu’Internet représente un danger, il aura tendance à transposer son idéologie aux apprenants et, par exemple, à n’utiliser en classe que les outils proposés par Child Focus (cf. Clicksafe.be). D’un côté, ces outils sont utiles pour délimiter un cadre d’actions notamment pour les plus jeunes. Ils leur donnent des conseils pour surfer « responsables » et en toute sécurité.

Mais d’un autre côté, est-ce que cela suffit pour développer l’acquisition d’un esprit critique tel que souhaité dans l’enseignement en Belgique ? Comment développer cet esprit critique si cela passe uniquement par l’apprentissage d’interdits et d’obligations ? Pour faciliter cette autonomie, il importe de croiser et multiplier les approches (au niveau du contenu et des méthodes) et de tenir compte du public à qui on s’adresse.

A qui parle-t-on ?

Nous en avons peu parlé jusqu’à présent mais le récepteur joue un rôle important pour l’éducateur aux médias. Si vous avez en face de vous un public d’adolescents adepte de nouvelles technologies, utilisateur de réseaux sociaux et de jeux vidéo, un discours protecteur risque de sonner faux à leurs oreilles. Et ils n’ont peut-être pas tort. Un examen attentif de leurs pratiques permettra de mettre en avant d’éventuels comportements problématiques ou au contraire de favoriser certaines attitudes. Par contre, si vous êtes face à un auditoire de parents rebelles à Internet et aux réseaux sociaux, un discours trop libertaire peut en heurter plus d’un. Le public adulte reste en grande partie hostile aux nouveaux médias, entre autres par méconnaissance des outils et par crainte de les approcher. Les discours médiatiques eux-mêmes incitent à la prudence. Et lorsqu’ils y sont confrontés, c’est trop souvent pour devoir éteindre des incendies qui les dépassent, des cas problématiques qui n’offrent qu’une image négative de ces technologies. Balayer d’un coup l’approche « vaccinatoire » serait nier l’existence de présupposés largement négatifs face aux nouveaux médias. C’est courir le risque de ne pas être entendu. L’importance de tenir compte de l’émetteur et du récepteur a été soulignée par U. Eco qui parle d’un contrat de coopération ou d’interprétation entre les acteurs.

Il importe donc de questionner ses propres croyances et préjugés mais également de tenir compte de ceux du public auquel on s’adresse. C’est une des tensions du constructivisme : le nouveau savoir ne peut prendre place dans la tête des apprenants qu’à la condition que des préjugés préexistent (afin de pouvoir juger les nouveaux savoirs – position défendue par Gadamer). Mais en même temps, ce que je crois savoir clairement peut offusquer ce que je devrais savoir (Bachelard). S’interroger sur les croyances et les préjugés de départ permet d’éviter qu’ils ne deviennent des freins à l’apprentissage.

L’idée est de partir des situations vécues pour lentement amener d’autres visions, d’autres points de vue et tenter de faire évoluer la posture de chacun. Il est utile de protéger dans certains cas, mais il est aussi utile de faire confiance aux ados dans d’autres situations. La tension entre déontologisme et conséquentialisme prend ici tout son sens. Tous leurs comportements sur Internet ne sont pas bons ou mauvais « en soi » (déontologisme). On peut faire de bonnes rencontres même en parlant à des étrangers ; on peut s’ouvrir l’esprit en partageant avec des inconnus. Bref, si les conséquences de l’action sont bonnes, alors l’action peut être justifiée (conséquentialisme).

Le contenu des normes, leur utilité et l’obéissance à ces règles vont largement dépendre des utilisateurs eux-mêmes et de leur degré d’autonomie. C’est ce que j’appellerais la métaphore de « la rue à traverser ». En dessous d’un certain âge, un enfant ne doit pas traverser la rue tout seul s’il n’est pas capable d’évaluer le danger avant de s’engager (le sens de circulation, d’où viennent les voitures, le temps nécessaire pour traverser, la vitesse des voitures à cet endroit, l’interdiction de traverser ou non à cet endroit, la présence de feux de signalisation…). Il convient donc d’apprendre les règles de sécurité routière (approche normative, déontologiste) mais également d’adapter son comportement à la situation (conséquentialisme). Si je traverse au « vert », mais qu’en même temps un chauffard brûle le feu rouge, il faut adapter son comportement et ne pas traverser. Il importe donc de tenir compte du contexte, d’adopter une attitude réflexive et de s’interroger sur le sens et le pourquoi de nos actions.

S’il faut prescrire, que prescrire ?

On aurait tendance à dire que c’est du cas par cas et laisser à chacun la liberté de décider « en âme et conscience ». Un existentialisme modéré guidé par la responsabilité pour notre être et pour le futur (Hans Jonas parle de la responsabilité de nos actes pour le devenir de la planète, pour le bien des futures générations). Mais cette approche autonome risque de ne pas répondre aux attentes de notre société actuelle qui réclame plus de sécurité laissant ainsi moins de place à la liberté.

Une méthode pédagogique pourrait consister à proposer des normes qui font l’objet d’un consensus tant de la part des parents que des adolescents. Car une norme qui n’est pas admise par la majorité de ceux à qui elle s’applique n’a aucune chance d’être respectée. Et si c’est le cas, c’est la norme qui doit être changée. Ce consensus suppose un dialogue entre les communautés et une approche réflexive. Il implique également une remise en question et l’acceptation d’une pensée évolutive puisque la révolution numérique n’est pas terminée et continue de produire des effets inattendus.

C’est finalement ce qu’Hannah Arendt appelle l’habitude à exercer son jugement. C’est une attitude évolutive, qui n’est pas figée et qui consiste à questionner régulièrement ses présupposés. C’est également une attitude proche de la pensée critique telle que Jacques Piette la préconise.

Dans ce domaine comme dans d’autres, il importe de partir du vécu, des représentations existantes pour faire évoluer la pensée. Que savons-nous d’Internet et des nouvelles technologies, comment les utilisons-nous, sommes-nous seuls pour les découvrir, y a-t-il des interdits posés par les parents ?

Ce constat de départ permet d’adapter sa pédagogie. Ensuite, combiner plusieurs pédagogies permettra de varier les approches. Jacques Gonnet dans son ouvrage  Éducation et médias met d’ailleurs l’accent sur ce pluralisme des méthodes pédagogiques. Jouer, analyser, théoriser, faire parler les émotions, créer sont autant de possibilités offertes à l’enseignant pour éduquer aux médias sans adopter une posture de « gendarme ». Chaque élève peut ainsi apprendre, décrire des comportements (bons ou mauvais) en fonction de différentes situations et décider d’adopter de manière argumentée, ceux qui lui semblent les plus appropriés. Cela suppose aussi une certaine maturité dans la pensée critique. L’âge des apprenants sera donc aussi un facteur à prendre en compte. Il peut être utile, dans un premier temps, d’imposer certains comportements, pour ensuite découvrir d’autres pratiques qui laisseront plus tard le choix aux apprenants d’assouplir leurs propres règles ou de les durcir.

Être clair avec soi-même

Reste que l’éducateur aux médias poursuit toujours un objectif. Il doit être conscient de ses préjugés et de ses croyances ainsi que de son processus de jugement au risque de véhiculer lui-même certaines idéologies qui ne susciteraient pas le développement chez les apprenants d’une pensée critique. Il pose le postulat que les élèves doivent apprendre à analyser, comprendre, décoder et se servir des médias pour s’émanciper dans la société de demain. Cela se traduit par une approche tant descriptive que normative, dans la mesure où elle implique des droits, des devoirs et des interdits. Une approche évolutive et réflexive qui doit conduire les citoyens à être actifs, critiques, autonomes et responsables.

[1] Cette question part d’un premier postulat : celui de l’existence d’une éducation aux médias dont la finalité est de développer la citoyenneté critique des élèves. Nous partons donc sur un présupposé, initié par les instances européennes, selon lequel l’éducation aux médias recouvre un savoir qui vaut la peine d’être enseigné.