Guerre(s) et philosophie

La guerre est l’un des thèmes qui me préoccupe le plus. Comme pour l’amour, il m’est difficile d’écrire à ce sujet.

Se positionner directement a priori contre les guerres est délicat par rapport à ces individus qui n’ont d’autre choix que de se battre ou de mourir ou voir leurs proches torturés ou décimés ; ceux qui n’ont d’autre choix que de résister, lutter pour survivre contre un arbitraire inique.

[Bob Dylan – Blowin’ in the wind > Voir aussi Masters of War]

Aussi, face à des menaces, certains ne manqueraient pas de trouver cette position candide : être pour la paix semble moins courageux que de déclarer une guerre défensive.

L’idée d’une « guerre noble », un argument de propagande

Un souci majeur est que dans les discours, la guerre est toujours défensive. Une guerre n’est jamais déclarée pour attaquer, mais toujours pour se défendre, pour défendre ses biens [Principes élémentaires de propagande de guerre – cf. aussi cette note en commentaire].

Par ailleurs, le guerrier patriotique est régulièrement associé à un homme courageux et viril. Cette représentation est fort ancrée dans la culture populaire (des héros mythologiques à certains Comics, par exemple).

« Most of us have been conditioned to regard military combat as exciting and glamorous – an opportunity for men to prove their competence and courage. Since armies are legal, we feel that war is acceptable; in general, nobody feels that war is criminal or that accepting it is criminal attitude. In fact, we have been brainwashed. War is neither glamorous nor attractive. It is monstrous. Its very nature is one of tragedy and suffering ».

Le Dalai Lama, « The Reality Of War » (2015).

Pourtant, des penseurs ont pris ouvertement des positions face à la guerre.

D’autres personnalités publiques, des artistes entre autres, l’ont fait également. Cet article a pour objet de croiser les dénonciations faites vis-à-vis de la guerre, tout en montrant en quoi ce n’est pas stupide, philosophiquement parlant, de s’ériger face à elle. La violence, que ses racines soient identitaires, culturelles, communautaires ou autres, ne peut être raisonnablement considérée comme bonne en soi.

[Greenday – Wake me up when September ends]

Dans l’absolu, aucune guerre n’est bonne en soi

Au regard de la pensée de grands philosophes (cf. Doctrines et courants en philosophie morale) et dans l’absolu, aucune guerre n’est bonne en soi.

Commençons en examinant l’impératif catégorique de Kant :

« Agis de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action soit érigée en une loi universelle ».

Sur base de ce principe, Kant explique grosso modo que le mensonge, par exemple, ne répond pas à l’exigence de l’impératif catégorique, parce que nous ne pourrions vouloir que le mensonge soit une manière de faire universelle. C’est une morale du respect.

Kant écrit également que l’impératif catégorique est désintéressé et qu’il a pour spécificité de considérer l’humanité en chacun des individus comme une fin en soi et non comme un moyen. L’action morale, contrairement à l’action intéressée (ou hypothétique, axée vers un but en dehors de l’action elle-même), est orientée vers la moralité en elle-même, vers le bien. Peu importent les conséquences de l’action. Vulgairement, nous pourrions dire que le fait de sacrifier des êtres humains au nom d’une cause est aux antipodes d’une action morale telle que thématisée par Kant.

Nous ne pourrions vouloir que la guerre soit une manière universelle de régler un conflit, d’établir la paix ou la démocratie ; de même qu’il me semble difficilement concevable que l’on puisse vouloir subir une guerre (en être la cible) au nom des buts de quelqu’un d’autre. Les soldats y sont réduits à des moyens en vue d’un but hypothétique, intéressé.

La morale du « devoir » kantien a des points de désaccords avec les morales qui prennent en compte les conséquences des actes posés pour juger si ceux-ci sont bons ou mauvais.

L’utilitarisme, quant à lui, prend en compte d’une part les plaisirs et les biens, et d’autre part les douleurs et les souffrances occasionnés par une action morale. Les auteurs qui se rattachent à ce courant tâchent de quantifier la somme des biens et la somme des douleurs, afin de calculer les actions qui permettent de maximiser les plaisirs et de diminuer les souffrances pour le plus grand nombre.

Nous pourrions facilement déduire de ce type de raisonnement que toute chose étant égale par ailleurs, la guerre n’est pas souhaitable.

Mill énonce par ailleurs un principe de non-nuisance :

« L’objet de cet essai est de poser un principe très simple, fondé à régler absolument les rapports de la société et de l’individu dans tout ce qui est contrainte ou contrôle, que les moyens utilisés soient la force physique par le biais de sanctions pénales ou la contrainte morale exercée par l’opinion publique. Ce principe veut que les hommes ne soient autorisés, individuellement ou collectivement, à entraver la liberté d’action de quiconque que pour assurer leur propre protection. La seule raison légitime que puisse avoir une société pour user de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres. Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. […] Le seul aspect de la conduite d’un individu qui soit du ressort de la société est celui qui concerne les autres. Mais pour ce qui ne concerne que lui, son indépendance, est, de droit, absolue ».

John Stuart MILL, De la liberté, trad. Laurence Lenglet à partir de la traduction Dupont White, Gallimard, 1990 (1859), p. 74-75.

C’est un principe utilitariste dans la mesure où il prend en compte les conséquences d’un acte posé sur un ou plusieurs individus. On note qu’il n’exclut pas une certaine forme de violence (le recours à la force), alors que la violence semble totalement contraire à l’impératif catégorique.

Cependant, le point de vue de Mill l’institue en tant qu’ultime recours en fonction des circonstances. Cette notion est très importante, et nous y reviendrons, dans la mesure où une stratégie de propagande de guerre consiste justement à présenter les faits de manière à laisser croire à la population qu’il s’agit de la seule et unique solution possible pour assurer la protection du plus grand nombre…

[Fischerspooner – We Need a War]

En somme : d’une part, la guerre (tout comme la violence) est contraire à une morale du devoir. D’autre part, les conséquences de la guerre la rendent non-souhaitable, dans l’absolu (une démonstration par l’absurde est que la guerre est souvent déclarée pour éviter plus de morts, plus de souffrances, justement occasionnés par la guerre).

Dans ce raisonnement, nous ne faisons même pas intervenir des notions telles que les inévitables crimes de guerre (Wikipédia) [edit 04/2015 : tous « camps » confondus, cf. par exemple « Les terribles viols des Alliés occidentaux en Allemagne en 1945 »], qui accentuent le coté dramatique et incontrôlable des conséquences négatives…

> Lire aussi cet article du Dalai Lama : « The Reality Of War » (2015).

La guerre est inutile en soi, c’est-à-dire qu’en tant que telle, elle n’amène rien. Elle est toujours orientée vers des finalités extérieures, liée à des circonstances particulières. Elle vise des conséquences, sans certitude de les atteindre, tout comme elle brasse inévitablement un lot de sacrifices et de douleurs.

Morts dues aux conflits armés depuis 1400, par Max Roser
Morts dues aux conflits armés depuis 1400, par Max Roser. Pour lire correctement cette visualisation, prenez en compte les variations d’échelle sur la gauche.

Bien sûr, une fois encore et au regard de l’Histoire, il est possible que l’entrée en guerre de certains peuples ait permis de mettre fin à des atrocités ou des idéologies meurtrières.

Cela aurait peu de sens de tenir un propos absolu tentant de prouver qu’aucune guerre n’est légitime. Le propos ici est simplement d’affirmer que dans l’absolu, et aussi peu subtil que cela puisse paraitre aux yeux de pédants, la guerre n’est pas une bonne chose en soi. Il me semble dommage que de tels propos soient disqualifiés sous prétexte qu’ils sont aussi ânonnés lors des concours de beauté[1]… Tant mieux si c’est une évidence morale pour certains. Personnellement, j’ai tendance à croire que s’il y a ne serait-ce qu’une seule personne pour qui cela n’est pas évident, ce n’est pas évident tout court.

> Dans son projet de fonder une éthique « minimale », Ruwen Ogien affirme que celle-ci pourrait se résumer à un principe : « Ne pas nuire aux autres, rien de plus »

Ceci rejoint l’impératif moral énoncé dans Le principe responsabilité (1979, p. 30) par Hans Jonas :

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ».

Autrement formulé :

« Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie ».

Ce choix de faire référence à cette éthique minimale est un engagement de ma part. Nous pourrions tout aussi bien postuler qu’un Bien Souverain consiste à décimer l’humanité ou à détruire le monde. Mon repère n’est pas celui-là, et je pense que cela ne sert à rien de tergiverser à ce sujet.

Dans un entretien diffusé sur la BBC en 1959, Bertrand Russell énonce un principe moral similaire et tout aussi simple : « L’amour est sage, la haine est stupide […] Nous devons apprendre à nous tolérer. Nous devons apprendre à vivre avec des personnes qui disent des choses que nous n’aimons pas ».

[Extrait d’interview de Bertrand Russell sur la BBC, 1959]

D’autres postulats sont possibles. Nous pourrions complexifier inutilement notre discours, et nous perdre dans des considérations verbeuses, mais au final, c’est ce postulat qui nous semble le plus fertile humainement parlant (sur la notion de fertilité / d’utilité, cf. pragmatisme). Il implique que si la guerre peut être évitée, toute autre chose étant égale par ailleurs, alors c’est mieux de l’éviter.

[Metallica – One > Voir aussi Disposable Heroes et The Day That Never Comes]

C’est évidemment dans le « toute autre chose étant égale par ailleurs » que les propos visant à justifier des guerres vont puiser. Les justifications possibles de la guerre se situent a posteriori, c’est-à-dire en fonction de circonstances particulières, impliquant de se défendre pour survivre ou se protéger, ou encore de résister face à des injustices, par exemple.

Pour le dire de manière un peu simpliste peut-être, la seule justification possible de faire du mal (postulons-le clairement, en rappelant que c’est un choix), c’est d’éviter un mal qui lui est supérieur (résister contre un arbitraire sanguinaire, contre des injustices, etc.).

Un problème majeur à mon sens est que la position « défensive » (et les discours engendrant la peur vis-à-vis d’une instance désignée comme une menace en général) est l’une des postures argumentatives utilisées pour attiser les tensions et ériger une guerre probablement évitable (dans certains cas) en quelque chose de légitime aux yeux du peuple.

> A la lumière de ces considérations, il est possible de s’interroger sur les mots utilisés pour justifier le recours à la violence : la guerre « préventive », la « légitime défense », etc. Lire Doctrine de la guerre juste et Légitime défense

De manière générale, les arguments visant à légitimer une guerre a posteriori sont parfois fallacieux. Ci-dessous, nous en décrivons quelques-uns.

[Daniel Balavoine, dans l’émission 7 sur 7 en 1983 > Voir aussi ses clarifications le 5/11/1983 dans l’émission Champs Elysées de Michel Drucker]

La guerre comme fatalité

Puisque « la guerre, c’est mal » (prenons ceci pour acquis), ce type d’argumentation vise à la présenter comme si elle était inéluctable : « vous ne voulez pas la guerre, mais l’ennemi, le méchant, la veut. Il n’hésitera pas à vous tuer, mais aussi à tuer votre famille, vos enfants. L’ennemi tue des innocents. C’est lui ou vous ».

Dans quelle mesure cette prise de position qui « profite » à tous les dirigeants qui l’ont prise (en temps de guerre, le peuple a tendance à soutenir la figure d’autorité) est-elle légitime ? L’a-t-elle toujours été ?

Si l’être humain a un penchant naturel pour la guerre (soyons pessimiste, sachant qu’une paix mondiale absolue n’a jamais été observée historiquement à ma connaissance), ou même, que sa finitude lui fait parfois commettre le pire, n’est-il pas d’autant plus important de prendre la parole et d’agir pour construire et maintenir une paix durable ? Si la paix n’est pas un acquis, qu’elle est quelque chose de fragile, ne faut-il pas justement redoubler d’effort et de vigilance pour l’instaurer et la faire durer ?

> Il est possible de douter de l’humanité et de sa propension à vivre en paix, mais il y a du sens à faire le pari d’y croire. Cf. Des réflexions contemporaines : l’absurdité, l’être inhumain

> [Edit 2016] Lire aussi le texte de Francis Briquemont, Un monde en paix. Une utopie réaliste ? (La Libre, 2016). Cet article s’appuie notamment sur l’ouvrage du même titre, par Jean Cot (Général français), Un monde en paix. Une utopie réaliste, 2016.

Ce n’est pas parce que la paix est difficile à mettre en place et à maintenir que la guerre est une fatalité. Au contraire, en voyant la violence comme quelque chose d’inévitable, il est probable que tout ne soit pas tenté pour l’éviter, justement. Il faut prendre le postulat inverse : la guerre est bel et bien l’ultime recours, après s’être assuré que toutes les voies pacifiques ont été authentiquement approfondies.

> Mise en perspective : Liste des guerres contemporaines (Wikipédia)Liste des guerres (Wikipédia)

La peur comme ressort de la haine

En lien avec l’argument de fatalité, la justification d’une guerre s’accompagne souvent de la création d’un climat de peur. Or, tout spectateur de Star Wars sait que c’est la peur qui mène au côté obscur !

A ce niveau, et plus sérieusement, la réalité dépasse parfois la fiction, comme en ce qui concerne la vente d’armes à feu, aux États-Unis notamment. L’idée, c’est que n’importe qui peut avoir une arme à feu. Vous qui n’en avez pas, dans ce contexte, vous êtes vulnérable (imaginez un méchant voleur s’introduire dans votre maison une arme au poing…). Donc achetez un fusil. C’est un argument circulaire : puisque le monde est dangereux (parce que les gens ont des armes à feu), achetez des armes à feu.

De manière générale, le spectre de la peur est un moteur pour les discours sécuritaires, et les privations de libertés et les aliénations qui en découlent.

Il faut garder à l’esprit que l’absurde est par définition incontrôlable. Un désaxé qui pète une case et qui se fait sauter la cervelle avec un explosif fait maison dans un lieu public, c’est cru, mais cela peut arriver, et cela arrivera quel que soit le nombre de policiers ou de militaires dans les rues, et quel que soit le nombre de caméras de surveillance. Un mec qui sort une arme pour décimer des innocents choisis au hasard, également. La probabilité est a fortiori plus grande si le système répond au risque en armant encore davantage les citoyens…

Là où je veux en venir, c’est qu’en réalité le fait de s’armer en réponse à une peur est contre-productif, parce que cela alimente une société qui fonctionne sur la peur. Lorsque cette peur participe à la désignation arbitraire d’un ennemi, celle-ci est d’autant plus dommageable.

Le vécu d’expériences « traumatisantes » peut contribuer à créer des peurs, et par conséquent des réactions « sécuritaires » démesurées.

Il est intéressant de comprendre les processus à l’œuvre dans le fait de croire quelque chose de faux (du genre des amalgames) : il suffit parfois d’une seule expérience pour changer la vision du monde de quelqu’un, pour peu qu’elle ait été suffisamment marquante. Si une personne de telle ou telle communauté vous frappe ou vous insulte dans la rue, vous allez peut-être associer cette expérience désagréable à cette communauté. Il arrive que des individus procèdent à des inductions sur base d’un nombre restreint d’expériences, surtout lorsque celles-ci sont marquées émotionnellement. C’est celles que l’on retient.

A ce niveau, je pense que l’on peut agir en développant la logique des individus face aux mauvais arguments : l’induction est un raisonnement non valide, mais c’est un fonctionnement humain. Afin de dépasser une idée fausse, il faut prendre conscience non seulement de sa fausseté (en rencontrant des situations qui l’infirment), mais aussi éventuellement de ce qui a mené à construire cette représentation.

Les discours identitaires

La peur prend une dimension supplémentaire lorsqu’elle se cristallise sur un autre, un individu ou des communautés qui ne sont pas comme nous.

[Tarmac (reprenant Brassens) – La ballade des gens qui sont nés quelque part]

J’ai écrit plusieurs articles sur les phénomènes de stigmatisation, et de manière générale sur les problèmes liés à la notion d’identité, notamment lorsque ce concept est utilisé pour créer arbitrairement un ennemi commun (un bouc émissaire) à une collectivité, dans plusieurs domaines (la question des communautarismes, les impacts de telles dynamiques d’étiquetage en termes d’exclusion sociale ou dans l’enseignement, etc.). Je me contente donc ici d’y renvoyer.

> A propos des dynamiques sociales liées au concept d’identité, cf. La problématique de l’identitéL’identité selon BrubakerIdéologies et communautarismes : le cas belgeIdéologies, communautarismes et arrogance

Il m’importe ici de souligner la pertinence de questionner la notion d’identité (ou identification) collective, ce processus qui crée un « nous » et un « eux ». Celui qui fait dire que vous êtes « avec nous » ou « contre nous ».

L’unité n’est pas un mal en soi. Elle est parfois le résultat de sentiments louables, et peut se manifester de manière pacifique. Cela peut renforcer la cohésion sociale. Cependant il peut aussi amener à des comportements grégaires.

L’opinion publique semble relativement malléable avec le temps, notamment sur les questions identitaires : un « allié » peut ainsi vite devenir un ennemi (ou du moins un « infréquentable »), et vice versa.

> A ce sujet, lire par exemple « Vous croyez que ce sont les États-Unis qui ont le plus contribué à la défaite nazie ? Détrompez-vous » (Slate, 2014) et « [L’enseignement de l’ignorance] Quelle est la nation qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne en 1945 ? » (2014)

La compréhension des processus à l’œuvre dans la création d’étiquettes me semble fondamentale en éducation ou pour comprendre la société.

Pierre Desproges : « L’ennemi est bête : il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui » !

L’absence de recherche authentique d’une entente

Dans son livre sur les métaphores dans la vie quotidienne, George Lakoff remarque que « la discussion, c’est la guerre ».

Concrètement, il constate que les mots du langage pour parler de la discussion empruntent souvent des images issues du vocabulaire de la lutte, de la confrontation (« défendre ses positions », « attaquer un argument », etc.). Une conséquence est que même lorsqu’il est question de dialogue, l’échange est parfois appréhendé de part et d’autre comme une lutte, une situation de laquelle il ressort nécessairement des « gagnants » et des « perdants ».

Il semble intéressant, surtout lorsqu’il est question de la recherche d’une entente permettant d’éviter la guerre, de sortir d’un tel schéma idéologique. Il s’agit de rechercher la construction coopérative tant que celle-ci est possible (à l’encontre des discours simplistes).

> Je développe les réflexions sur les conditions d’un dialogue constructif dans mon article Pour une éthique de la discussion

Cela conforte en outre l’idée de la guerre comme dernier recours, lorsque toutes les voies ont manifestement été investies, qu’il n’y a aucune autre alternative pour se protéger face à un risque de grande ampleur (c’est un raisonnement utilitariste, mais je pense que la morale kantienne a ses limites sur le terrain).

Bien entendu, je ne nie pas que c’est très difficile et très délicat à jauger : il est trop tard si « l’ennemi » a procédé au lancement d’un missile nucléaire sur des milliers d’innocents…

Rappelons à ce sujet que deux missiles nucléaires ont été lancés à ce jour dans l’Histoire de l’Humanité.

> Lire aussi : Après Hiroshima et Nagasaki, soixante-dix ans d’essais nucléaires (Libération, 2015)Essai nucléaire (Wikipédia)

Cette notion de dernier recours est couverte d’un flou. Il y a donc des enjeux à la préciser, à en déterminer les conditions, ne serait-ce que de manière « officieuse ».

Ceux à qui cela profite ne sont pas en première ligne

Paul Valery (1871-1945), vers 1930.
Paul Valéry : « La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas ».

Dans « Bring your own bombs », le groupe System of a Down demande « Why do they always send the poor ? » (pourquoi envoient-ils toujours les pauvres ?). Ce ne sont pas les marchands d’armes, les magnats du pétrole ou encore les dirigeants qui sont en première ligne lors des conflits armés. Il est sans doute réducteur – espérons-le – de dire que seuls des intérêts égoïstes influencent les déclarations de guerre.

Le constat demeure cependant : certains ont le pouvoir d’impliquer des populations entières dans des guerres.

« […] mot à dire ou pas, le peuple peut toujours être forcé de suivre ses dirigeants. C’est facile. Il suffit de leur dire qu’ils sont attaqués, et dénoncer les pacifistes pour leur manque de patriotisme et les dangers auxquels ils exposent la nation. Et cela marche dans tous les pays ».

Propos de Hermann Göring, recueillis par Gustave Gilbert à Nuremberg, le 18 avril 1946. Extrait traduit de l’anglais de Nuremberg Diary, par Gustave Gilbert, publié en 1947 [Lire l’extrait sur Wikipedia en anglais].

> Lire aussi : Le premier article du New York Times sur Hitler : « Son antisémitisme n’est pas si violent » (Slate.fr, 2016)

[System of a down – BYOB]

Quel est le pouvoir de ces populations ? Quelle est la liberté de ceux qui ne veulent pas la guerre, qui sont impliqués sans le souhaiter ? Défendre une « patrie », une « nation », une « culture » ? Pour quoi, pour qui ? A qui cela profite-t-il ? Il s’agit là de questions ouvertes.

[System of a down – Boom ! > Voir aussi Serj Tankian – Harakiri]

D’autres justifications parfois fallacieuses

Je ne m’attarderai pas dans cet article sur d’autres justifications parfois fallacieuses utilisées pour justifier une déclaration de guerre : ainsi en est-il de la « démocratie », la justice, la liberté, la paix (…), notamment. L’Histoire montre que les guerres ayant cette visée « paternaliste ». De nombreux mèmes Internet cyniques illustrent ce phénomène…

En conclusion

L’enjeu de cet article était d’introduire une réflexion morale sur le « bienfondé » des guerres. Dans l’absolu, la guerre n’est pas souhaitable du point de vue de la morale. Elle trouve sa justification en tant que dernier recours dans le cadre d’une situation de légitime défense.

Un enjeu pour le citoyen est de s’informer et de garder une distance critique (un œil attentif, réflexif, tâchant de faire la part des choses) par rapport à une propagande guerrière qui utilise parfois des prétextes qui se révèlent fallacieux ou eux-mêmes belliqueux : guerres « paternalistes » ; désignation d’un ennemi, communautarismes et exacerbation des appartenances identitaires ; création et entretien d’un climat de peur accompagné de postures sécuritaires et liberticides ; mauvaise foi dans le dialogue et utilisation d’une rhétorique guerrière ; idéologies culturelles valorisant la lutte ; conflits d’intérêts ; présentation de la guerre comme une fatalité ; etc.

Autrement dit, il s’agit d’évaluer les circonstances.

J’ai du respect pour ceux qui ont fait que je suis libre aujourd’hui, et il ne me viendrait pas à l’idée de critiquer ces personnes, la plupart n’étant d’ailleurs plus là pour me répondre. En ce qui me concerne, je veux simplement ne pas mourir en soi-disant héros. Je ne veux pas avoir à trucider quelqu’un que d’autres auront désigné comme mon ennemi alors qu’il n’avait pas d’intention de me nuire ou de nuire à mes proches. C’est pour cela que j’écris, que je dialogue, que j’échange avec des gens…

Je veux croire que l’on peut contribuer à éviter des guerres, que l’on peut travailler en prévention. Se positionner contre la violence, tout en admettant sa possibilité dans des situations extrêmes, ce n’est pas seulement une position candide : c’est se positionner pour tout ce qui pourrait apaiser les tensions, résoudre autrement les désaccords, construire quelque chose de meilleur, qui ne passe pas par la destruction. Peut-être que je me trompe, et qu’un jour je devrai me défendre ou défendre ma famille face à quelqu’un à qui je n’ai rien fait. Tant que ce n’est pas le cas, je veux continuer à croire que je vivrai dans la paix et le dialogue, et à tout faire pour que ce soit le cas…

*

[Liste de chansons (en) anti-guerre (Wikipédia)]

[Représentation de la guerre dans l’art (Wikipédia)]

> Pour aller plus loin au niveau de la réflexion morale, je propose une éthique « minimale » à deux facettes, complémentaires, l’une qui définit le bien par la négative (un acte bon impliquant l’absence de nuisance à autrui, comme le suggère Ruwen Ogien) et l’autre qui définit le bien par la positive (un acte bon mobilisant une attention – to care – c’est-à-dire un type de jugement éthique orienté par l’idée soin, de vigilance – cf. amour et philosophie et l’attention, une piste d’engagement en éthique).

*

[1] En termes d’idéologies, c’est systématique : dans cette vision archaïque, la femme serait la cruche niaise, belle et pacifique, tandis que l’homme assoirait sa domination et sa virilité par une intelligence « maligne » et la violence. Un contrepied de cette idée reçue consiste à penser que non seulement la violence n’est pas un attribut de la virilité, mais qu’en plus le savoir, la connaissance et la réflexion ne mènent pas nécessairement à l’adoption de stratégies guerrières ou compétitives (cf. mon article sur les liens entre le savoir et la morale).

2 réflexions au sujet de « Guerre(s) et philosophie »

  1. En lien avec le sous-titre « Ceux à qui cela profite ne sont pas en première ligne »…

    « Bien sûr que les gens ne veulent pas de la guerre », dit Goering [Göring] en haussant les épaules. « Pourquoi de pauvres hères venant d’une ferme voudraient risquer leurs vies dans une guerre quand le mieux qu’ils peuvent en espérer, c’est de revenir dans leur ferme en seul morceau ? C’est bien naturel pour le peuple de ne pas vouloir la guerre. Que ça soit en Russie, en Angleterre, aux Etats Unis ou en Allemagne. Tout le monde sait ça. Mais ce sont les dirigeants d’un pays qui décident de sa politique, et c’est toujours très simple de traîner son peuple derrière soi, en démocratie comme en dictature ».

    « Il y a une différence », je fis remarquer. « Dans une démocratie, le peuple a son mot à dire sur le sujet, à travers ses représentants élus. Aux Etats Unis, seul le congrès peut déclarer la guerre ».

    « Oh, c’est exact et une bien belle chose, mais mot à dire ou pas, le peuple peut toujours être forcé de suivre ses dirigeants. C’est facile. Il suffit de leur dire qu’ils sont attaqués, et dénoncer les pacifistes pour leur manque de patriotisme et les dangers auxquels ils exposent la nation. Et cela marche dans tous les pays ».

    Propos recueillis par Gustave Gilbert à Nuremberg, le 18 avril 1946.

    Extrait traduit de l’anglais de Nuremberg Diary, par Gustave Gilbert, publié en 1947 [Lire l’extrait sur Wikipedia en anglais].

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