L’homme (psychologie sociale)

L’humain selon le prisme d’expériences en psychologie sociale

Les philosophes ne sont pas les seuls à avoir alimenté la réflexion sur des causes possibles de la cruauté. La psychologie sociale, notamment les célèbres tests expérimentaux de Stanley Milgram et de Solomon Asch ont eux aussi apporté des éléments intéressants à considérer.

1. Stanley Milgram : l’obéissance à l’autorité et l’état agentique[1]

Le test de Milgram. Vidéo reconstituée.

Les tests bien connus de Milgram concernent l’obéissance des gens à une autorité légitime. A la base, Milgram essayait de comprendre comment tant d’hommes ont pu participer au régime nazi.

La plupart de ses « cobayes » (65%) ont suivi les ordres de pseudo-médecins en blouse blanche qui leur commandaient d’électrocuter un homme, de plus en plus fort, même lorsque ce dernier leur implorait d’arrêter, jusqu’à lui infliger virtuellement une dose potentiellement mortelle. La soumission à l’autorité légitime est le point de vue que l’on retient de ce test pour expliquer le mouvement nazi. C’est mésestimer le fait que Milgram couple cette idée avec le concept d’« état agentique », c’est-à-dire un état dans lequel un sujet se sentirait « neutre », déchargé de la responsabilité de ses actes, pris dans un processus (dans des rouages) qui le dépasse(nt) et dont il n’a pas le contrôle.

Si la méthodologie et les conclusions des tests de Milgram sont à prendre avec des pincettes (cf. infra), on peut les lier au point de vue d’Arendt à propos de la « banalité » du mal. En effet, la thèse de Milgram consiste à dire qu’en situation de « simple rouage », de « simple robot » qui exécuterait les tâches, un individu a tendance à se décharger de sa responsabilité et devient alors susceptible de commettre des actes immoraux, sans vraiment « y réfléchir » (sachant que d’autres justifications peuvent être invoquées a posteriori), au sens d’exercer son jugement moral par rapport à ses actes.

La question de la responsabilité est également proche des considérations d’Hans Jonas : dans la mesure où il est possible désormais de contribuer à détruire l’humanité en appuyant sur un bouton, l’homme est d’autant plus responsable.

Hans Jonas – Le principe responsabilité

Probablement peu d’entre nous ont l’impression qu’ils auraient participé au massacre nazi. Au contraire, plusieurs se plaisent sans doute à penser que nous l’aurions combattu, parce que nous avons conscience de l’ampleur du désastre, et de son atrocité.

Banalite-du-mal-nazis

La question est de savoir si un individu qui regroupe des juifs dans un train, une seconde qui les presse à entrer dans une douche, une troisième qui appuie sur un bouton et une dernière qui est chargée d’enterrer des corps sans vie se sentent responsables de la mort de ces personnes. C’est aussi la problématique d’une « guerre presse-boutons » qui est sous-jacente à ce questionnement : dans la mesure où l’homme est réduit à un simple « agent », déshumanisé, déresponsabilisé, fait-il encore attention à ce qu’il fait [2] ?

Dans le sens commun, ce type de considération semble mettre en cause l’autorité en général, et non le manque de réflexion personnelle. On peut toutefois retenir aussi qu’un individu peut se sentir déresponsabilisé lorsqu’il exécute des ordres, avoir moins de problèmes de conscience, moins d’attention envers autrui, à ce qu’il fait et ce qu’il ressent.

Soulignons néanmoins que plusieurs cobayes de Milgram ont arrêté l’expérience avant son terme, d’autres en sont ressortis « traumatisés » par leurs actes, même en sachant a posteriori que les décharges étaient virtuelles. Les conclusions suivant cette expérience sont donc à relativiser (elles sont d’ailleurs souvent sorties de leur contexte et généralisées de manière abusive) : une forme de « conscience morale » s’est bien manifestée chez la plupart des sujets (parfois pour trouver des prétextes, des justifications), mais les actes moraux n’ont pas toujours suivi.

NB : à noter qu’une analyse des méthodes qui auraient été utilisées par Milgram semble remettre en cause la portée scientifique de ses observations. Cf. Revisiting Milgram’s obedience experiment : what did he actually prove ? (english, 2013) ou encore L’art de l’électrochoc : les mensonges de l’« expérience de Milgram » (2014).

2. Effet de masse et conformisme (Asch)

Ajoutons à cela les études menées par rapport à l’« effet de masse ». On pourrait évoquer l’intuition de la « psychologie des foules » (qui est en fait de la psychanalyse) par Freud ou Gustave Le Bon, ainsi que des données sociales parallèles. Ce qu’il faut en retenir, c’est que dans une collectivité de personnes, l’individu a tendance statistiquement à se conformer, c’est-à-dire à agir comme le groupe même en cas de désaccord avec ce dernier. Ces thèses peuvent entre autres mettre en lumière certains débordements dans les manifestations, souvent menés par un « agitateur ».

A cela, il faut ajouter la diffusion de responsabilité (aussi appelée dilution de responsabilité ou encore « effet du témoin ») qui s’opère dans les grands groupes de personnes (qui revient à l’idée d’état agentique et de suspension du jugement moral) : dans certaines situations, l’individu ne se sent pas responsable de ses actes et n’y exerce par conséquent pas son jugement moral.

Asch et la question du conformisme

L’étude de Asch est une excellente illustration du phénomène de conformisme. Cette expérience a le grand avantage de suivre une méthode plus rigoureuse (expérimentation) que celles qui ont mené aux considérations de Freud ou Le Bon (spéculations).

Voici la situation expérimentale : une personne (testée) est appelée à se présenter à un pseudo-test visuel, en présence d’autres personnes, qui sont en fait des « tricheurs ». Les tricheurs font semblant de se tromper à certaines questions visuelles, alors que la réponse est très facile à voir lorsque l’on a une vue correcte. Les tests de Asch montrent qu’il y a une tendance statistique à se conformer au groupe quand celui-ci se trompe, alors même que l’on n’est pas d’accord avec lui.


[1] MILGRAM, S., La Soumission à l’autorité : Un point de vue expérimental [« Obedience to Authority : An Experimental View »], Calmann-Lévy, 1994.

[2] On pourrait étendre la réflexion à l’acte d’achat, qui est de plus en plus « automatisé » : dans quelle mesure, ne se sent-on pas « détaché » de notre achat par les nouvelles technologies, et ne risque-t-on pas par conséquent d’acheter davantage sans réfléchir ? Je me permets cette analogie tirée par les cheveux à titre de réflexion.

10 Comments

  1. Mais non, toute l’éducation, l’essentiel de la culture, les médias, les discours politiques etcessaient de développer le jugement dont parle Arendt et cela ne sert à rien. Les atrocités nazis ou l’expérience de Milgram ne devraient pas être vues comme des cas exceptionnels, extrêmes. L’obéissance à l’autorité pour des motifs peu louables, l’abandon de sa liberté propre sont observés quotidiennement dans le milieu professionnel, dans la société. Ce qui signifie que les conditions sont déjà présentes dans une grande partie de la population pour que de telles horreurs se reproduisent.C’est la notion même d’autorité qu’il faudrait remettre en cause. Tant que l’autorité bénéficiera d’une telle aura, par essence, par principe, tant que l’obeissance sera présentée dès le plus jeune âge comme une vertu, rien ne changera.  

  2. Bonjour, et merci pour ce commentaire.

    Je ne vois pas bien où vous voulez en venir. Je ne crois pas que l’autorité en tant que telle soit positive ou négative. Pourquoi vouloir la diaboliser ? Les enjeux de l’expérience de Milgram sont certains, et il est normal de remettre certaines choses en question… Quid de l’autorité parentale, du « non » que l’on dit à l’enfant lorsqu’il dirige son doigt vers une prise de courant ? Toute autorité n’est pas condamnable.

    Il n’est pas question de réifier ce qu’Arendt dit en un discours politique démagogique, et c’est sans doute ce à quoi vous faites allusion. Seulement, derrière ce point de vue qui pointe la finitude humaine, le fait que tout homme peut commettre des atrocités, il y a de véritables enjeux.

    Maintenant, que vous disiez que
    – l’éducation
    – la culture
    – le politique
    véhiculent ce genre d’enjeux (d’abord, j’aimerais savoir lesquels et comment ?) et qu’en plus cela ne sert à rien (là j’aimerais bien connaitre vos indicateurs), vous me laissez perplexe… Je pense qu’il y a toujours à l’inverse une vision archaique manichéenne où d’un côté il y a les ‘bons’ et de l’autre ‘les mauvais’

    Enfin vous dites que « les atrocités nazies ou l’expérience de Milgram ne devraient pas être vues comme des cas exceptionnels, extrêmes ». Il n’en est aucunement question dans cet article, au contraire ! Je pense justement que ce ne sont pas des cas à part et que cela concerne tout le monde.

    L’obéissance est à remettre en cause, mais pas toute obéissance.

  3. L’autorité est tellement nécessaire, depuis toujours, aux structures de la société, elle est l’objet d’un tel enjeu, d’un tel déferlement de discours aujourd’hui, qu’il est difficile de ne pas être conditionné.Il y a des glissements de sens dont il faut prendre conscience, et un bon sens à retrouver.Les glissements vont du besoin ou du nécessaire à la fonction, le statut, l’institution impliqués dans l’expression de ces besoins et aux personnes, figures qui représentent ces fonctions ou institutions.Alors clairement, l’autorité qui est à remettre en cause, est l’autorité attachée à une figure ou une fonction. Autorité permanente issue d’un système.Est-il nécessaire d’utiliser le mot autorité quand un savoir est demandé et transmis, quand une nécessité fait loi (n’importe qui empêcherait un enfant de 2 ans de s’approcher d’un ravin). Vous voyez bien que le fonctionnement d’une société nous a conduit à transformer en valeurs permanentes, en vérités détenues par des « autorités » des choses qui n’étaient que contingentes.Exemple extrême : dans un laboratoire de biologie ou un magasin de porcelaine, il est certain qu’il faut exercer beaucoup d’autorité sur un enfant de 3 ans.A l’inverse, des enfants Sakuddei vivent librement dans la nature sans recevoir aucun ordre.Notre société d’aujourd’hui est si compliquée, si sophistiquée, qu’elle est devenue monstrueuse et a besoin d’hypertrophier l’autorité.Il n’y a absolument pas lieu de défendre une autorité permanente au service d’un système de pensée. Il vaut mieux savoir s’y prendre avec elle, mais la considération, l’admiration ne sont pas de mise.  

  4. Je vous rejoins davantage sur ces éclaircissements.

    Vous comprendrez aisément que mon article ne vise pas à légitimer toute autorité. Comme vous, je trouve qu’il faut faire la part des choses, et les systèmes sont à remettre en cause. Maintenant, il faut rester constructif et ne pas sombrer dans l’autre extrême.

    Je pense qu’il n’y a pas lieu d’admirer un système, et qu’il faut être vigilant quant aux présupposés qu’il véhicule. Le mot « autorité » est parfois connoté (à noter que le terme utilisé par Milgram est « obedience« ). On peut choisir de se soumettre à une autorité extérieure ou bien n’obéir qu’à soi-même : l’obéissance ne dispense pas du choix.

    La preuve que ces choses ne nous « conditionnent » que d’une façon nuancée : nous en discutons et les remettons en cause, de façon constructive, dans un dialogue courtois. Je trouve que cela est très bon signe ! Cela signifie que les choses ne sont pas si figées et peuvent être remises en cause…

  5. Ne croyez-vous pas que l’autorité (cette dissymétrie entre des personnes) est dans la langue ? Je veux dire que le monde, en dehors de la nature, n’est rien d’autre que le produit d’une parole. Nous le construisons conformément à cette parole (La pensée, le sens)Il faut bien, sans doute, s’organiser. Je ne suis pas non plus pour la pagaille.Mais nous voyons toujours que les besoins à satisfaire de tous ordres laissent place à l’idéologie (préférence pour UNE certaine façon de les satisfaire) puis à la sacralisation de CETTE idéologie et de leurs représentants.La parole qui, au départ, proposait une certaine façon de fonctionner parmi d’autres, devient la parole détentrice d’une vérité puis une parole qui, par essence est valeur. Quand une parole et celui qui la prononce (peu importe qui il est) sont valeur par définition (science, religion), il n’y a plus de lucidité, de discernement possible.

  6. C’est une piste de réflexion. Que proposeriez-vous en conséquence de celle-ci ? Je ne comprends pas bien si vous adoptez une position « fataliste » et/ou si vous envisagez de faire quelque chose ? Ou encore, peut-être trouvez-vous qu’il n’y a pas lieu d’agir ?
    Quelles pistes lanceriez-vous suite à vos constats ?

  7. Non, je ne suis pas fataliste. Le fataliste nie toute liberté : nous ne pourrions rien contre le destin, l’univers ou Dieu etc (Spinoza, selon moi, est fataliste).Mais je suis un peu pessimiste en regardant comment le monde évolue. Nous risquons d’être emportés.Nous avons fait de la pensée, de l’activité de penser comme des produits de la pensée, la référence ultime, absolue de l’être (ou, si vous voulez, de la conscience).Si l’on ne parvient pas, selon moi, à se déprendre de ce tropisme, cela risque de très mal se terminer.        

  8. Merci pour ces clarifications. Néanmoins vous ne répondez que partiellement à ma question. Vous pointez ce qui semble être à vos yeux une problématique sociétale et un enjeu clair par rapport à des risques. Mais, selon vous, comment pourrions-nous y parvenir ? Vous ne niez pas toute liberté, pensez donc que nous avons un certain pouvoir, malgré votre pessimisme au regard de l’évolution actuelle. Dès lors, que proposeriez-vous comme évolution alternative ? Repose-t-elle uniquement sur une prise de conscience ? Si oui, par quel moyen ? N’est-ce pas trop peu ?

  9. Cher Julien,
     « Mais, selon vous, comment pourrions-nous y parvenir? Vous ne niez pas toute liberté, pensez donc que nous avons un certain pouvoir, malgré votre pessimisme au regard de l’évolution actuelle ».
    Je ne chercherai jamais à définir la liberté. Ce qui me semble clair, c’est qu’il y a toujours plus de liberté possible que de pensées ou de raisons. En ce sens que la conscience est toujours plus grande que les pensées qui la traversent.
    « Dès lors, que proposeriez-vous comme évolution alternative? Repose-t-elle uniquement sur une prise de conscience? Si oui, par quel moyen? N’est-ce pas trop peu? »
    Je ne me permettrai pas de suggérer à d’autres personnes ma vision ou compréhension du monde ou de la vie. Ne serait-ce que justement parce que, à mon avis, c’est cette façon de faire le problème. Donc, vous voyez que je suis comme vous, sans solutions pour les autres.
    Dans l’idée de paix, ou dans l’idée de respect de l’être humain, il y a un sacré paradoxe : une idée n’est jamais porteuse de paix ou de respect puisqu’elle prétend s’imposer, faire vérité.

  10. Cher Jean Louis,

    Je pense qu’il ne faut pas hésiter à vous engager davantage. Vous dites « Je ne me permettrai pas de suggérer à d’autres personnes ma vision ou compréhension du monde ou de la vie. Ne serait-ce que justement parce que, à mon avis, c’est cette façon de faire le problème ».

    Je ne suis pas tout à fait d’accord. Je pense que la suggestion, au contraire, est enrichissante. Disons que c’est l’ouverture qui compte. « Voici mon engagement, et voici ses raisons, et ce n’est qu’un engagement parmi tels et tels autres possibles ». Il s’agit juste de ne pas le présenter comme une idée/idéologie figée mais comme une proposition. J’aime le mot « suggestion », car il est dénué de toute « imposition » à mon sens. Ainsi, je pense qu’une idée ne prétend pas nécessairement s’imposer ou faire vérité. Cela dépend aussi de comment on la présente et de comment on la reçoit.

    En outre, je pense qu’Internet peut favoriser l’émergence d’alternatives et aider à complexifier les échanges, les rendre moins unilatéraux…

    Je vous remercie en tout cas de l’attention portée à mon blog et de la conversation enrichissante que je mène avec vous. Vous pouvez me contacter par mail si vous désirez que nous poursuivions la discussion.

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