La confiance dans les médias : commentaires de l’enquête Kantar – La Croix 2018

Chaque année, le journal La Croix et l’institut de sondage Kantar TNS (ex-TNS Sofres) diffusent leur « baromètre de confiance des Français dans les médias ». A l’occasion du Baromètre 2018, j’ai répondu à 3 questions d’Estelle Prévost, étudiante en journalisme.

Que pensez vous du regain de confiance des Français dans les médias ?

D’abord, il faut noter qu’il s’agit toujours de déclaratif. Pour répondre, les gens doivent exprimer une évaluation de leur confiance par rapport aux médias. On ne mesure pas leur confiance effective, mais la confiance qu’ils déclarent avoir. Ce n’est pas pareil. En gros, si on me demande si je fais confiance à un inconnu dans la rue, je vais dire « non, certainement pas » (« je ne suis pas dupe » !). Pourtant, quand je vais croiser un inconnu dans la rue, je vais peut-être lui faire confiance, à tort ou à raison.

La posture de méfiance est plutôt chouette en tant que telle, parce qu’on peut dire « on ne me la fait pas, à moi » ! Je n’ai pas envie d’être perçu comme quelqu’un qui se laisse avoir, alors que ce n’est pas si stupide de se montrer méfiant même lorsqu’il n’y a pas de raison.

Bref, les individus ne sont pas toujours cohérents avec ce qu’ils déclarent. C’est la même chose lorsque les répondants disent qu’ils veulent « moins de people et davantage de politique ». Si on demande aux gens s’ils trouvent mieux les contenus d’Arte ou de TF1, ils vont dire qu’Arte est mieux. C’est socialement mieux considéré de dire que l’on préfère une émission « culturelle » à une émission de divertissement. Et pourtant, les audiences de TF1 écrasent totalement celles d’Arte (c’est ce que j’appelle « l’effet Arte » dans mon premier livre), et la presse people se porte mieux que celle d’actu politique, pour ne citer que ces exemples.

Médias : influence, pouvoir et fiabilité

Ensuite, il faut garder à l’esprit que le « regain » de confiance est quand même relatif. On est dans un sondage annuel auprès d’un panel de 1000 personnes. Une différence de 4% (pour la radio), ce n’est pas loin de la marge d’erreur. Il faut également savoir que les résultats sont très sensibles aux événements d’actualité, et donc fluctuants, comme en témoigne par exemple le « pic » de confiance en 2015, après les attentats de Charlie Hebdo. De plus, quand on regarde attentivement les données, nous constatons que la confiance a tendance à osciller à moyen terme. Une comparaison sur base de l’année qui précède est donc limitée, d’autant plus que le taux de confiance était particulièrement bas l’an dernier.

En somme, je ne dis pas que les 4% (ou les 7 % en ce qui concerne la télévision et la presse écrite) sont insignifiants, mais il faut les prendre avec des pincettes.

Terminons par une lueur d’espoir pour les journalistes : peut-être que ce que mettent en place certains organismes de presse « traditionnelle » en termes de « vérification de l’info » et de déontologie a un effet positif sur l’opinion des Français (exemples : Decodex, CrossCheck, Libé Désintox, etc.).

Autre hypothèse en ce sens : le baromètre de janvier 2018 sort un an après l’investiture de Donald Trump, et donc évalue de facto cette première année de mandat. Il est possible que le positionnement d’une partie de la presse face à la propagation de contenus faux, notamment sur le web, ait eu un effet sur la confiance à l’égard des médias traditionnels et sur la méfiance à l’égard des réseaux sociaux en ligne.

Le Decodex, un outil pertinent face à la désinformation et aux mensonges sur le web ?

Que pensez vous du déclin de confiance, à l’inverse, à l’égard des réseaux sociaux ?

La tendance est déjà un peu plus nette ici, d’autant que les réseaux sociaux en ligne sont considérés comme étant globalement les moins fiables des médias à propos desquels un avis est demandé.

On peut supposer que des personnes estiment progressivement qu’elles accordent trop de confiance aux médias sociaux, lorsqu’elles sont confrontées notamment à des contenus fallacieux (et d’autant plus depuis tout le foin autour de la propagation des « fake news »).

Par conséquent, il y a un effet « retour de manivelle » où l’on se dit que l’on peut déclarer être « pas dupe » par rapport aux médias sociaux, et de ce fait « lever certains (prétendus) boucliers » que l’on a face à la presse traditionnelle. En quelque sorte, la presse bénéficierait de la comparaison avec les réseaux sociaux en ligne : quitte à me méfier de certaines sources et à faire confiance à d’autres, la presse est quand même plus fiable que Monsieur Michu-de-la-Groseillère qui relaie un groupe Facebook de propagande frontiste.

Là encore, je m’interroge quant à la signification de cette méfiance déclarée. Elle témoigne peut-être d’une méconnaissance par rapport à des canaux qui sont finalement encore nouveaux pour certaines catégories de la population. Elle n’est en tout cas pas toujours le corollaire d’une faculté de discernement très pointue.

T’as laissé ton « esprit critique » au placard !

Il serait intéressant de questionner les raisons de cette relation plus ou moins méfiante des usagers aux médias sociaux. L’analyse pourrait aussi se décliner plus finement en fonction des supports, ainsi que des pratiques d’information effectives, qui sont elles-mêmes très variées. Cela vaut d’ailleurs aussi par rapport à tous les médias étudiés : deux radios, deux chaines de télévision, deux journaux « papier » ou encore deux réseaux sociaux en ligne peuvent être très différents l’un de l’autre, et les manières de les utiliser peuvent également être multiples.

Quels seraient les moyens des médias pour redonner confiance aux gens ?

Je citerais ici ce que j’ai répondu lors d’une autre interview :

Concrètement, d’un point de vue « moral » ou déontologique, l’idéal de la profession journalistique voudrait que tous fassent un travail de vérification minimum. Comme vous le sous-entendez toutefois dans votre question, celui-ci est parfois négligé, tantôt pour des raisons idéologiques, tantôt davantage pour des questions de rentabilité économique.

De ce point de vue, je ne crois pas que l’on puisse « rêver » d’un horizon dans lequel absolument toutes les rédactions pratiqueraient un fact-checking digne de ce nom. D’autant qu’à mon sens, celui-ci ne suffit pas. Il est intéressant de s’interroger également sur le choix des thèmes mis à la une, sur le traitement qui leur est accordé, etc. Bref, du point de vue de la déontologie, il y a un travail réflexif en profondeur à mener. Celui-ci nécessite un certain nombre de ressources que tous les acteurs de la presse n’ont pas nécessairement envie d’investir en ce sens. L’investigation demande du temps et des moyens, tandis qu’une « bonne » rumeur, une information sur le clash du week-end ou un buzz people permettront d’assurer les ventes et donc la pérennité du support…

Du point de vue économique, néanmoins, cela n’est pas non plus une fatalité. Je crois qu’il existe une véritable demande pour une information de fond. La confiance envers les médias dits « traditionnels » s’érode depuis des années, et de nouveaux acteurs émergent. Je peux paraître pessimiste quand je dis que j’imagine mal l’ensemble du système médiatique prendre le pli d’une vérification consciencieuse des informations. Cependant, je pense qu’il y a aussi une place à prendre à ce niveau, et que certains acteurs « traditionnels » peuvent faire le pari de jouer cette carte. Des initiatives en ce sens existent à la RTBF ou encore avec les cellules de fact-checking dans différents quotidiens français. Elles ont leurs limites, mais elles ont aussi le mérite d’exister et de témoigner d’une volonté de gens de la profession de travailler en ce sens. Une difficulté est que le blason du journalisme ne se redorera pas du jour au lendemain !

Désinformation et éducation aux médias : entretien

On note en effet plusieurs choses qui s’inscrivent dans des courants plus généraux : la confiance dans les médias, si elle semble s’améliorer dans ce baromètre, n’est néanmoins pas spécialement exceptionnelle. Par ailleurs, le public semble manifester une forme de désintérêt par rapport aux actualités. Je répète souvent que la méfiance ne s’est pas forgée en un jour : il serait donc illusoire à mon avis de croire que la confiance va pouvoir se reconstruire rapidement. C’est un travail de longue haleine. Quand quelqu’un me trahit, il m’est difficile de lui refaire confiance, et ma confiance peut vaciller au moindre nouvel événement qui me fait douter. C’est une erreur de considérer la confiance comme un acquis.

Cela rejoint aussi ce que je disais dans mon article relatif à l’efficacité et à l’éthique dans la communication :

Cependant, si les « bad buzz » ont peut-être un effet positif sur les ventes à court terme, rien n’est moins sûr sur le long terme : il est ainsi possible de discréditer progressivement un titre, une chaine ou un produit. Lorsqu’une chaine de télévision publique sacrifie des émissions culturelles au profit de séries pré-formatées qui ont du succès sur d’autres chaines, on est en plein là-dedans : quid de l’impact sur son image et sa réelle plus-value ? Dans quelle mesure cela ne nuit-il pas à la fidélisation de son public ?

Il y a aussi, chaque année, des sujets qui sont désignés comme étant ceux dont les médias « parlent trop ». Il me semble intéressant de noter que ce sont en général aussi les plus « vendeurs » : une certaine presse peut donc avoir tendance à « tirer sur la corde » de manière à épuiser le filon…

D’une part, cela me permet de boucler la boucle avec ce que je disais en début d’entretien : le comportement des publics est parfois paradoxal (« je voudrais moins de cela, mais je l’achète quand même »), et la fiabilité n’est pas le premier critère de consommation d’un média (comme en témoigne par exemple la consommation de la télévision, et en particulier du JT).

D’autre part, cela conforte l’idée selon laquelle il faut sortir d’une logique de rentabilité à court terme, et penser davantage aux effets à moyen et à long termes sur les gens.

Pour aller plus loin

Baromètre 2018 de confiance des Français dans les médias