Lutter contre la haine de l’autre : le dialogue nuancé, face aux extrêmes

Il y a une chose que les radicaux ne font pas : laisser la place à l’autre. C’est toujours leur liberté d’expression qui compte. Leur territoire face à l’autre.

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Je crois que pour lutter contre l’obscurantisme dogmatique, il faut sortir du registre de l’évidence, de l’« indiscutabilité », du « convaincre ». Un pas consiste donc à laisser place à la position de l’autre (y compris celle face à laquelle vous êtes le plus en désaccord), ce dont les personnes revêtant une attitude dogmatique sont incapables.

Argumenter. Correctement. Expliquer, encore et encore. On n’en aura jamais fini d’expliquer. Mais l’enjeu n’est-il pas de taille ?

Faut-il censurer les propos racistes ? (2014)

Du coup, cela vaut peut-être aussi moins le coup de vouloir convaincre une personne qui affiche sa haine d’autrui que d’écrire quelque chose de constructif pour les « publics » éventuels de ces échanges… A ce sujet, certains gagneraient probablement à réfléchir davantage à qui ils s’adressent lorsqu’ils s’expriment. Cela leur éviterait d’adopter un vocabulaire qui pourrait être jugé comme pédant par leurs interlocuteurs, par exemple.

Jusqu’où peut-on dialoguer ?

Encore une fois, nous souhaitons prendre distance avec un certain angélisme naïf. Face aux discours de haine, nous pouvons adopter des postures diverses.

Comme nous l’avons vu précédemment, nous pouvons dénoncer les discours en tant que tels, nous en indigner. Si cette posture ne suffit pas, il n’empêche qu’elle représente une forme de désapprobation sociale qui peut avoir une force intrinsèque. Autrement dit, le simple fait de prendre position face aux propos haineux et aux discriminations représente en soi une piste d’action. Pour Karl Popper, il peut d’ailleurs être risqué de tolérer les discours intolérants.

Nous proposons par ailleurs de nombreuses ressources permettant de réfuter la plupart des propos haineux, mais également de déconstruire les mécanismes à l’origine de ceux-ci.

Une question est de savoir jusqu’à quel point « faire droit » à l’interlocuteur dans le dialogue. Faut-il le laisser s’exprimer pleinement ou au contraire lui « clouer le bec » ? Faut-il le ménager et tâcher de l’amener par lui-même à nuancer ses propos en douceur, ou au contraire l’humilier et le ridiculiser, si possible publiquement, afin qu’il n’ose plus jamais les tenir ?

Cette question est à la fois éducative et éthique. D’une part, il s’agit de se demander ce qui est le plus efficace, pédagogiquement parlant, pour faire qu’un individu « intolérant » change d’avis. D’autre part, il s’agit de savoir si une méthode plus ou moins « coercitive » (censure, ridiculisation, etc.) est moralement justifiable.

En ce qui nous concerne, nous tâchons toujours de privilégier un dialogue « ouvert » dans un premier temps. Par défaut, il s’agit de montrer qu’une écoute mutuelle est possible, et donc de « montrer l’exemple » en quelque sorte. Néanmoins, comme nous l’écrivons dans Pour une éthique de la discussion, un dialogue authentique est soumis à des conditions de possibilité. Il n’est pas possible d’avoir un dialogue authentique avec une personne qui en refuse les « règles du jeu ». Stratégiquement, il est important de continuer à se montrer exemplaire, ne serait-ce que pour les « audiences » de personnes indécises qui assistent à l’échange. Toutefois, nous n’excluons pas le recours à des méthodes rhétoriques plus « musclées ».

Sortir de la posture dogmatique de « l’indiscutabilité »

De plus, si l’intention est de faire changer d’avis votre interlocuteur, je pense qu’il est préférable de privilégier une discussion au calme plutôt que ces pugilats publics où des gens s’attaquent sans se lire par commentaires interposés.

Développer la capacité à changer de point de vue : les enjeux de la « décentration »

Prenez votre interlocuteur entre 4 yeux, écoutez-le, demandez-lui pourquoi il tient des propos choquants. Qu’il raconte ce qu’il a dans les tripes, ce qui le fâche, lui fait peur ou le chagrine. Peut-être nuancera-t-il de lui-même ses propos (confronté à sa propre dissonance cognitive, expliquant d’ailleurs que certains disent « je ne suis pas raciste, mais… »). Ensuite, expliquez-lui, en privé, pourquoi vous êtes en désaccord.

Par ailleurs, comme nous l’avons vu dans la partie sur la place des faits dans la lutte contre les discours de haine, dans des domaines aussi complexes que l’économie, les sciences sociales et la politique, il importe de sortir d’une approche monolithique des faits. Nous l’avons dit à plusieurs reprises : ce n’est pas tant telle ou telle idée fausse qui pose problème qu’un rapport « simpliste » à la réalité. L’enjeu n’est donc pas tant de contredire cette approche que de la nuancer en prenant en compte plusieurs dimensions du problème.

Si malgré toutes ces précautions, votre interlocuteur n’a pas quelque peu nuancé ses propos, qu’il apparente toujours la discussion à la guerre et qu’il continue à vous troller du haut de toute sa mauvaise foi et sa haine, peut-être alors que tout cela a été vain

> Un travail de fond et de forme : des enjeux de société

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