Lutter contre la haine de l’autre : s’indigner et dénoncer ne suffisent pas

Face aux discours de haine, vouloir « clouer le bec », s’indigner et dénoncer ne suffisent pas. Souvent teintées d’émotion et d’une posture morale de l’ordre de l’indiscutable, ces attitudes sont parfois contreproductives, notamment lorsqu’elles reproduisent à l’envers la logique identitaire contre laquelle elles s’insurgent.

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Un problème face aux idées « haineuses » réside dans le fait qu’elles s’accompagnent d’une rhétorique de « dénonciation » ou encore d’« indignation », très axée sur l’émotionnel, l’oral et le visuel (les images, les photos, les vidéos).

Les idées haineuses sont souvent difficiles à critiquer de manière constructive, dans la mesure où leur message n’est pas toujours clairement explicité. Au fond, aucune thèse n’est vraiment développée, étayée ou défendue : le propos repose sur la déconstruction et/ou « le choc des images », non la construction, du moins à un certain niveau (il y a en réalité plusieurs « couches » de discours, parfois antinomiques).

C’est une raison pour laquelle vouloir « clouer le bec » ou réagir émotionnellement peuvent être des comportements contreproductifs. En effet, ceux-ci risquent souvent de passer « à coté » de ce qu’ils veulent dénoncer.

Bien sûr, les mouvements de dénonciation et d’indignation ont parfois une force intrinsèque, ne serait-ce qu’en mettant en évidence les erreurs et en moquant les propos simplistes.

"Pourquoi on n'aide pas nos SDF avant ?! - Les contradictions de la fachosphère", par Nawak
« Pourquoi on n’aide pas nos SDF avant ?! – Les contradictions de la fachosphère », par Nawak
Pierre Kroll
Pierre Kroll

Ils montrent aussi que ces propos n’ont pas le monopole de l’espace public, que de nombreuses personnes sont en désaccord face à eux.

Cependant, ils en restent parfois à de l’émotionnel et procèdent eux aussi de manière fortement identitaire. C’est le cas par exemple des « groupes de dénonciation » ou des « statuts passionnés » que l’on peut croiser sur les réseaux sociaux, allant du renversement de position haineuse (« ces gens méritent de mourir ») à d’autres généralisations abusives (« l’humanité est vraiment pourrie ») en passant par de l’auto flagellation (« j’ai honte de ma communauté »). Ils peuvent aussi être mal compris, surtout lorsqu’il s’agit d’ironie, de second degré.

> Lire aussi : Aimez, indignez-vous, partagez, réagissez… : les injonctions émotionnelles (2016)

Je me souviens d’une discussion avec un individu se revendiquant ouvertement détenteur de l’esprit critique, dont le passe-temps est d’interpeller des croyants sur Twitter pour leur dire qu’ils ont tort de croire en une divinité, que Dieu n’existe pas. Au-delà du débat métaphysique que suppose un tel sujet, c’est surtout la forme qui nous intéresse ici[*]. Personne que je connais n’a changé d’avis face à un individu qui s’érige en redresseur de torts, voire qui tâche d’humilier son interlocuteur.

Pour prendre une autre illustration, je ne crois pas que des groupes Facebook qui pointent du doigt les propos haineux pour les dénoncer soient particulièrement efficaces pour que ces propos cessent, par exemple (d’autant que l’on sait que les services comme Facebook ont de plus en plus tendance à exposer les utilisateurs à des contenus auxquels ils sont susceptibles d’adhérer, renforçant potentiellement de nombreux clivages).

En somme, se contenter de « faire taire » les opinions fausses et/ou haineuses ne semble donc pas suffisant.

Un des problèmes souvent relevé est que la censure confine les auteurs des propos censurés dans leur rôle de victime (et la rhétorique qui l’accompagne) et éventuellement dans leur frustration. F. Desmet l’exprime de la sorte : « [Les stratégies d’interdictions et de censure] tendent même, par un effet pervers et inattendu, à cliver et radicaliser des positions qui l’invoquent rapidement de part et d’autre ; elles tendent également à crisper une partie importante de la population qui estime « qu’on ne peut plus rien dire » […] ».

Selon lui, un des enjeux se situe justement dans un travail de socialisation de fond, par l’éducation notamment.

Faut-il censurer les propos racistes ? (2013)

Cela pose la question de l’objectif de ces « stratégies » : s’agit-il de convaincre les indécis, de mobiliser face aux discours et comportements haineux, d’amener les haineux à se questionner ? Selon l’intention et la « cible » à qui il s’adresse, un même message peut être totalement pertinent ou non.

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Odieux Connard – Commencer l’année du bon pied (au cul)

S’il s’agit de faire entendre raison à des individus qui tiennent des propos haineux, qui font des « camps » et qui réagissent émotionnellement en dépit des faits et de la logique, alors il me semble inadéquat d’en rester uniquement à un stade « émotionnel » et « binaire », qui distingue juste les « bons altruistes » (« nous ») des « méchants haineux » (« eux »), et qui reproduit d’ailleurs une logique identitaire. Il s’agit de dépasser le simplisme pour faire droit à la complexité, à la nuance.

Bref, l’indignation et la dénonciation demeurent des manières de conforter une prise de position, mais ils n’entravent pas efficacement la montée de la haine, surtout lorsqu’ils reproduisent les schémas simplistes.

> La morale peut-elle être efficace ?

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*

[*] Imaginez quelqu’un qui vous aborde dans l’unique but de vous dire que vous avez tort, peut-être dans une de vos croyances les plus profondes. Cela n’a pas de sens. C’est soi-même tout confondre, alors que l’un des enjeux de l’athéisme militant se situe justement dans la critique de certaines dérives dogmatiques violentes, des erreurs ou encore des guerres liées à des mouvements religieux fanatiques. S’attaquer de la sorte dans l’absolu aux religions et à ceux qui ne font « que » croire, c’est non seulement contreproductif, mais en plus c’en est presque belliqueux.

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