Médias : influence, pouvoir et fiabilité – Partie 1 – Chapitre 1 – Propagande et politique

Médias : influence, pouvoir et fiabilité – Partie 1 – Des critiques envers les médias

Le 30 octobre 1938, Orson Welles frappe fort en lisant à la radio son adaptation de La Guerre des Mondes, une nouvelle d’H. G. Wells. Son annonce aurait généré un affolement dans la population, créant un gigantesque embouteillage : des milliers de personnes auraient alors été véritablement convaincues que les extra-terrestres attaquaient la Terre. Ce qui est d’autant plus frappant avec cette histoire est que ce « vent de panique » serait lui-même un « canular », devenu une légende urbaine, orchestré par des journaux concurrents, voyant en la radio un adversaire déloyal.

Il ne s’agit pas là d’un cas de propagande à proprement parler. Néanmoins, cette anecdote esquisse deux grandes tendances.

  • La première consiste à considérer le potentiel d’influence des médias de masse, à l’aube de la seconde guerre mondiale. Plus de septante ans plus tard, la légende perdure, tandis que son impact réel est finalement peu connu…
  • La seconde ouvre la réflexion quant au rapport de confiance que les individus accordent à ces médias.

Cette anecdote est désormais fort connue. Déjà à l’époque, il est possible qu’Orson Welles ou les journaux qui ont dénoncé son « canular » aient contribué à créer une méfiance aujourd’hui instaurée par rapport aux médias de masse. C’est donc un événement assez paradoxal : d’une part, il montre le pouvoir des médias dans un certain contexte en 1938. D’autre part, il change ce contexte. C’est un élément historique qui a marqué le rapport des personnes aux médias de masse.

En guise de réflexion, notons qu’il est sans doute plus facile de se montrer critique a posteriori, à distance, que lorsque nous sommes confrontés directement à une dérive. Surtout si celle-ci se met en place progressivement.

Centre d’Autoformation et de Formation continuée – CAF, Education aux médias : décoder pour mieux comprendre, Décembre 2017 (cliquez pour agrandir).

1.1. La propagande nazie

A peu près à la même époque que le canular radio d’Orson Welles, plusieurs totalitarismes se mettent en place. En particulier, le mouvement nazi et sa propagande ont marqué l’histoire d’une pierre noire. C’est une dérive extrême d’un système qui a utilisé l’image et les médias de masse (radio, télévision, affiches) afin de manipuler la population. Réfléchir à leur propos, c’est se donner des outils de compréhension par rapport à l’ensemble des systèmes qui utilisent (ou pourraient utiliser) les médias afin de tromper la population.

La propagande est souvent envisagée et présentée comme un bourrage de crâne extrêmement coercitif, qui désigne explicitement des ennemis. On pourrait analyser à ce titre des affiches de campagne caricaturant et stigmatisant les juifs, invitant à la dénonciation, etc.

Ce n’est pas le cas des clichés de Walter Frentz, notamment du document intitulé Déportés travaillant au montage de fusées V2, réalisé à Dora en 1944.

Walter Frentz, Déportés, montage des fusees V2, Dora, Allemagne, 1944

Celui-ci ne diabolise a priori personne, n’incite pas à se battre et ne désigne aucun ennemi : il semble se contenter de montrer dix déportés travaillant dans un camp, un simple état de fait. Plusieurs éléments permettent de comprendre en quoi le travail réalisé par Walter Frentz relève cependant de la propagande. En effet, la propagande se définit comme une « action psychologique qui met en œuvre tous les moyens d’information pour propager une doctrine, créer un mouvement d’opinion et susciter une décision ». Pour simplifier, c’est une action de communication menée en vue de convaincre, différente de la simple rhétorique dans la mesure où elle est déployée par un système, soumise à une doctrine dominante.

La critique historique

Pour expliquer en quoi les photographies réalisées par Walter Frentz correspondent à cette définition, utilisons des éléments de la critique historique. Dans son ouvrage Critique de l’information, Michel Dorban (2000) nous offre une présentation de cet outil. L’historien explique que pour tout type de document, il existe deux types de critique : externe et interne.

La critique externe se subdivise en critiques d’authenticité, de provenance, d’originalité ou encore de restitution : il est question de remonter à la source du document, de chercher ses conditions de réalisation, son contexte (ne s’agit-il pas d’un faux, d’une copie, d’un simulacre, a-t-il été bien recopié dans le cas d’une duplication, bien traduit dans le cas d’une traduction, etc. ?). De nombreux éléments peuvent être pris en compte en guise d’indicateurs, notamment le support et le matériau utilisé pour réaliser le document (parchemin, photographie en noir et blanc, papier, cassette vidéo, peinture sur roche…).

La critique interne quant à elle s’attache à l’autorité de l’auteur (compétence, exactitude, sincérité), mais aussi à l’interprétation (le sens du document, parfois implicite), au contenu en tant que tel.

Dorban recommande en outre la confrontation des sources. En plus de cet aspect pratique de la critique, son ouvrage recense plusieurs types de questions à se poser lorsque l’on est confronté à un document : de quel type est-il ? Par qui a-t-il été réalisé ? Dans quels buts ? Est-on dans le registre des faits ou des valeurs et opinions ? Quels sont les publics attendus ? Etc.

Appliquons ces éléments de réflexion à la photographie des Déportés. Ce type de questionnement apparait comme d’autant plus pertinent depuis que la retouche et la composition d’images sont désormais à la portée d’un grand nombre d’individus : nous pourrions remettre en cause l’authenticité ou la provenance de différents documents que l’on attribue à Walter Frentz (en nous demandant par exemple s’ils ont bel et bien été réalisés en 1944 ou bien s’il s’agit de montages en 2011), mais gageons que ces données ont suffisamment été interrogées.

Qui est Walter Frentz ? Son « pédigrée » permet d’éclairer le contexte de réalisation de ses œuvres. En effet, il a collaboré très étroitement avec le régime nazi, en étant notamment le photographe « officiel » d’Adolf Hitler (HILLER VON GAERTRINGEN, H . G. (dir.), 2008). Parallèlement à cela, de nombreux autres documents historiques relatifs à cette époque mettent l’accent sur l’atrocité des camps et les conditions carcérales inhumaines. La photographie des Déportés, par exemple, ne montre pas cette réalité. Au contraire, on pourrait dire qu’elle offre à voir une scène sereine, où des personnes qui ont l’air en bonne santé travaillent sans être brimées, voire en toute liberté. Notons qui plus est que la photographie est en couleur, alors que cette technique est neuve à l’époque : ce caractère technique accentue probablement l’ambiance presque agréable, chaleureuse, du cliché. Les détenus propres travaillent dans le calme, sans surveillance. Ils ont un teint et une carrure qui pourraient témoigner de leur bonne santé.

C’est tout le contraire de ce qui est montré aujourd’hui à propos des camps de concentration, ces « camps de la mort » dans lesquels les prisonniers étaient affamés, frappés, enchaînés ou encore humiliés. La dissonance entre les deux « réalités » est flagrante. De là à dire que le cliché de Walter Frentz fait l’impasse sur la véritable vie quotidienne des camps, il n’y a qu’un pas. La critique historique met ici en évidence la force de l’hypothèse selon laquelle la photo Déportés relève de la propagande, destinée à persuader un public : grâce à des informations concernant l’auteur et à une mise en contexte historique, nous pouvons supposer que ce document est une mise en scène réalisée dans le but de tromper la population sur les véritables conditions de détention des déportés.

La propagande est d’autant plus difficile à contrecarrer qu’elle agit ici de manière suggestive, implicite. Elle se fait passer pour de l’information, un contenu « pur » qui présente simplement la vérité, c’est-à-dire la réalité telle qu’elle est. L’information se différencie de la propagande par son but. L’information vaut pour elle-même, alors que la propagande (qui peut être vraie) a pour but de convaincre et d’orienter l’action ou l’opinion. Il s’agit de la même différence entre la logique (la discipline qui a pour objet la quête de la vérité) et la rhétorique (l’art d’argumenter pour persuader).

Notons tout de même une première relativisation du pouvoir de l’image : a-t-elle réellement influencé les gens, ou n’a-t-elle fait que conforter les opinions d’esprits déjà endormis ou qui préfèrent fermer les yeux ? Etudier la propagande sans en étudier le contexte reviendrait à oublier tout ce système occulte et organisé qui n’a probablement pas facilité la réflexion critique.

Quels sont les avatars contemporains de la propagande ? Comment déterminer si nous pouvons nous fier ou non à une information ?

Par rapport à la propagande liée à la guerre, lire aussi « Guerre(s) et philosophie » (LECOMTE, J., 2015), et notamment comment Göring estimait manipuler les masses.

Guerre(s) et philosophie

Concernant la compréhension de la complexité des situations de guerre et des attentats : « Face à l’absurde des guerres et des attentats » (LECOMTE, J., 2016).

Face à l’absurde des guerres et des attentats

Critique historique : exemples de questions d’investigation

Nous pouvons dresser un panel d’éléments concrets à prendre en compte si l’on souhaite appliquer et étendre la critique historique à un document médiatique actuel (DORBAN, M., 2000 ; BOISVERT, J., 1999).

Lire aussi « « Real news », « fake news », à vous de juger » ! (WATHELET, E., 2017).

  • Questions concernant l’auteur

Est-il expert dans son domaine ? Est-il sincère, honnête, transparent ?

La problématique de l’expertise (compétences et connaissances de l’auteur) ne se résume pas à savoir si la personne est ou non universitaire par exemple. Il est question de se demander si celle-ci « sait » de quoi elle parle. Dans le cas d’un événement historique par exemple, un témoin direct pourra être considéré comme une source au moins partiellement fiable. De même, dans certains cadres, quelqu’un ayant acquis et expérimenté de manière rigoureuse des pratiques de terrain pourra tenir des propos tout aussi pertinents, voire plus, que certaines personnes possédant de nombreux diplômes.

Bien sûr, la réputation de l’auteur est un indicateur du bien-fondé de ses propos, et de comment les interpréter. Il n’est cependant pas question de limiter l’expertise à une carte de visite, à un curriculum vitae étoffé, mais bien à une connaissance du domaine transparente et vérifiable. C’est pour cette seconde raison, le fait d’être vérifiable, que l’on préférera bien souvent les sources scientifiques reconnues aux autres : l’auteur n’affirme pas seul son savoir, d’autres experts le valident et témoignent de l’utilisation d’une méthode rigoureuse (une publication dans une revue scientifique fait généralement l’objet d’une relecture par d’autres experts du domaine). A ce sujet, l’auteur donne-t-il suffisamment d’informations le concernant ?

Nous émettons une réserve et invitons à la plus grande vigilance face à l’argument d’autorité. L’argument d’autorité consiste à dire que parce qu’un individu est fort reconnu (il fait autorité sur un thème) prétend quelque chose, alors cette chose est vraie. Ce n’est pas un raisonnement valide. Cet argument est d’autant plus incorrect lorsqu’il est utilisé avec certains scientifiques ou philosophes pour des domaines dans lesquels ils ne sont pas compétents. Dans le cadre médiatique, les genres sont régulièrement mélangés : ainsi, dans certains talk-shows culturels, un chanteur peut être amené à présenter ses chansons, puis à donner son opinion politique et enfin à s’exprimer sur un ouvrage scientifique. Il arrive que certaines personnes, sans le vouloir parfois, fassent figure d’autorité ou de référence alors qu’ils disent des choses fausses ou que leurs propos sont mal interprétés, déformés, sortis de leur contexte ou raccourcis. Retenons que s’intéresser à la compétence de l’auteur et à sa reconnaissance n’est pas une condition suffisante pour établir la fiabilité d’une source.

Son honnêteté renvoie à son désir d’informer et de ne pas travestir la vérité. Une personne pourrait effectivement vouloir, consciemment ou non, convaincre d’une thèse plutôt que d’informer. Le cas typique d’une source qui veut persuader se trouve illustré dans la propagande. C’est aussi le cas dans la publicité ou le marketing. Un indicateur de la sincérité de l’auteur consiste à distinguer les sources et liens publicitaires : une source est d’autant plus fiable qu’elle n’est soumise à personne. Lorsqu’un vendeur vous présente une machine à lessiver, son but premier n’est pas d’informer, mais de vendre : l’information qu’il donne est filtrée en conséquence (selon son éthique, notamment). Un autre indicateur correspond à l’absence d’orientation politique, idéologique, sociale, religieuse qui pourrait être la cause des propos tenus. En bref, il s’agit de vérifier si l’auteur ne cherche pas, consciemment ou non, à convaincre plutôt qu’à informer.

Ne pas être en mesure d’identifier l’auteur, ses enjeux et ses compétences est un critère pour discréditer un document, ou du moins lui accorder un crédit relatif.

  • Questions relatives au document, à son contenu, à ses sources et à ses conditions de fabrication

S’agit-il d’une source primaire ou secondaire ? C’est la question de la déformation du message. En règle générale, il est préférable de se fier à la source première (« la » source) qu’à une source secondaire. La source première est celle de qui émane directement l’information. C’est le scientifique qui élabore sa thèse de doctorat. C’est le témoin direct d’une explosion qui la raconte dans le journal télévisé. Quelqu’un qui cite quelqu’un qui cite quelqu’un risque de dénaturer l’information, de la biaiser via son prisme. En plus de courir le risque de l’argument d’autorité, il y a un véritable danger de ne pas « coller » véritablement à la source.

Le document a-t-il fait l’objet d’une validation ? Dans le cadre d’un discours qui se veut généralisant, a-t-il respecté les méthodes et la rigueur scientifiques (MORIN, E., 1986) ? A-t-il été ensuite examiné et évalué par d’autres experts ? Le contenu du document est-il vérifiable, falsifiable ? Il s’agit d’un critère de scientificité attribué à l’épistémologue Karl Popper : les propos du document ont-ils été confrontés aux faits ? A-t-il été élaboré de manière méthodique, rigoureuse, dans les conditions expérimentales adéquates ? A-t-on les moyens d’essayer de les contredire avec des faits ?

Les règles et procédures établies par rapport à la validité de la démarche ont-elles été respectées ? Cette question est intéressante par rapport aux sondages d’opinion, et encore plus en ce qui concerne les témoignages et micros-trottoirs, par exemple.

La question de la validation par des tiers (des historiens ou d’autres témoins pour un témoignage, des autres scientifiques – les pairs – dans le cadre d’une recherche, etc.) ou du moins des traces de ce type de discussions dans la communauté scientifique sont des indicateurs de fiabilité. Il s’agit en quelque sorte du principe de recoupage des sources : plusieurs tiers, extérieurs à l’auteur, valident ou invalident une information. Pour évaluer un document, il convient par conséquent de ne pas se limiter à son seul contenu, mais aussi de rechercher des indicateurs à l’extérieur de celui-ci. Peut-on trouver d’autres sources d’information sur le même sujet ? Que disent-elles ? Lors de la confrontation des sources, il faut si possible tâcher de trouver des sources contradictoires.

Cet ensemble de principes correspond aussi à un critère de cohérence avec d’autres données qui concernent le même thème. La présence de conflits d’intérêt (idéologiques, politiques, matériels ou autres qui biaiseraient son discours, consciemment ou non) et le désaccord avec d’autres sources sont des indicateurs qui peuvent avoir une influence sur la fiabilité des documents. La question pourrait se traduire ainsi : « y a-t-il d’autres personnes, d’autres experts, qui pensent la même chose que la source analysée ? Le cas échéant, que disent-ils ? ».

Enfin, le contenu est-il argumenté, raisonné ? La présence de raisonnements logiques est un indicateur de pertinence d’un document.

Lire aussi « « Real news », « fake news », à vous de juger » ! (WATHELET, E., 2017).

Des dimensions de la communication (MEUNIER, J.-P., PERAYA, D., 2004)

Lorsqu’on en combine les grandes lignes, les théories de l’information et de la communication dressent un inventaire de pôles et d’éléments à analyser lorsque nous sommes confrontés aux médias. S’interroger quant à chacune de ces différentes dimensions nous parait être un prolongement réflexif intéressant de l’outil de critique historique.

Shannon et Weaver, dans ce qui est utilisé comme modèle « classique » de la communication, distinguent trois pôles fondamentaux :

  • Emetteur (producteur de contenu)
  • Contenu (message codé porté par un canal)
  • Récepteur (public, cible)

En tant qu’ingénieurs, ils s’attelaient surtout à veiller à l’efficacité de la transmission et du codage de messages, en luttant contre les bruits.

La schématisation de Shannon et Weaver représente en quelque sorte les « modèles du code » : la communication consisterait à transmettre des messages codés par un canal. Le rôle du récepteur correspondrait à du décodage, de l’analyse de contenu. Il existe (au moins) deux autres grands modèles. Le premier est dit « pragmatique » : il s’intéresse à la relation entre partenaires de la communication (selon éventuellement un point de vue systémique), aux actes et aux effets. Le second est dit « cognitif » : il se focalise davantage sur les facultés et processus mentaux d’interprétation et d’inférence. Les frontières entre ces courants ne sont pas infranchissables, au contraire : ils se nourrissent mutuellement, de sorte que des écoles de sémio-pragmatique ou encore de sémiotique cognitive voient le jour. Pour approfondir cette question, lire entre autres Pirotton, G. (2011).

Identifier la cible du message (le récepteur hypothétique) peut donner beaucoup d’informations quant à la nature d’un document. S’il s’agit d’un spot pour l’alcool qui cible les jeunes, cela peut être une publicité ou au contraire un message de sensibilisation. Dans les deux cas, il s’agit de messages orientés, qui cherchent à convaincre et non spécifiquement à informer.

Cette vision des choses peut être complexifiée par les apports théoriques de Jakobson (1963) : sur base de ce traditionnel schéma de la communication (destinateur, message, destinataire), il ajoute les notions de contexte, de contact et de code, référent métalinguistique.

Au-delà des termes techniques, les caractéristiques qu’il relève permettent d’interroger des éléments comme la culture, le lieu, le moment… dans lesquels advient la communication.

Harold D. Lasswell (1927), dans le cadre de son analyse de la propagande, pose quant à lui la question suivante : « Who say What to Whom in Which channel with What effect ? » c’est-à-dire « Qui dit Quoi à Qui par Quel moyen avec Quel effet ? ». Par cette interrogation aux apparences anodines, il identifie en fait les cinq pôles suivants : le destinateur, le destinataire (le public, tellement cher à certaines théories marketing), le contenu du message, le canal et enfin les effets (l’efficacité et donc les critères d’évaluation).

Les distinctions pourraient encore être approfondies, complétées et nuancées, mais nous avons d’ores et déjà ici un panel intéressant de dimensions à analyser :

  • l’émetteur, le producteur (et/ou diffuseur) de contenu ;
  • le message, le contenu en tant que tel ;
  • le canal par lequel il transite (la technologie et ses impacts, le dispositif médiatique) ;
  • celui qui est supposé recevoir (la cible) ;
  • celui qui le reçoit effectivement (le public, l’audience, le récepteur, le consommateur) ;
  • le contexte (social, culturel, géographique, temporel) ;
  • les buts, intentions, finalités et effets potentiels ;

1.2. La communication politique

Les politiciens sont souvent pointés du doigt en ce qui concerne la manipulation des médias. En 2010 en Europe, il suffit de penser à la tutelle de Silvio Berlusconi sur les chaines privées italiennes (qu’il a lui-même lancées), ainsi que sur les chaines publiques (la « RAI ») via son élection. Serait-il parvenu au pouvoir sans sa mainmise sur de nombreux médias ? En France, Nicolas Sarkozy semble prendre des mesures contraignantes pour la télévision du service public, en décidant d’y supprimer la publicité, une colossale source de revenus. N’est-ce pas là un indicateur des enjeux que représentent les médias pour les politiciens ?

Comme la littérature (généralement orientée politiquement foisonne à ces propos, essayons ici de ne pas tomber dans la facilité en alimentant des controverses sans fin. La question des relations entre politique et médias ne touche pas seulement la France, l’Italie, l’Amérique sous George W. Bush ou les dictatures. Notons par ailleurs qu’il est trop facile de se limiter à ne pointer que certains faits, en n’adoptant à leurs propos qu’un seul type de lecture (au fond dominant et présenté comme une évidence).

Plutôt que de rentrer dans le jeu des polémistes, dressons un panel des faits qui posent question dans le cadre de notre démarche. L’idée est de mettre en exergue le lien entre le pouvoir politique et les médias. Pour ce faire, dans un premier temps, examinons les dépenses électorales de politiciens. Ensuite, reprenons quelques cas illustratifs (Italie, France et Belgique) et étudions-les davantage.

Dépenses électorales de politiciens

Les dépenses électorales sont un indicateur de l’enjeu d’une forte présence médiatique pour un politicien. Affiches, apparitions télévisuelles, conseillers en communication, ou encore envois de courriers personnalisés font partie des frais coutumiers de la plupart des hommes et femmes politiques. Permettons-nous ici une approche du business qu’il y a autour de « l’image politique », par l’intermédiaire des budgets des campagnes.

En 2008, la campagne présidentielle aux USA oppose Barack Obama et John McCain. Les dépenses de campagne des candidats ont atteint une somme proche d’un milliard de dollars, selon le site OpenSecrets.org (information relayée notamment par les journaux L’Avenir et 7sur7).

En 2007, la course à la présidence en France se dispute entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Ils ont chacun dépensé environ 20 millions d’euros pour cette campagne (source : site du Sénat français). Il s’agit du plafond maximum de dépenses autorisées.


Candidat
Coût total
de la campagne
Nicolas Sarkozy 21 175 141 €
Ségolène Royal 20 815 003 €
François Bayrou 9 745 197 €
Jean-Marie Le Pen 9 360 632 €

 Dépenses électorales des principaux candidats à la présidentielle française en 2007

Pour les élections en Belgique en 2007, les dépenses se sont élevées au total à 20,5 millions d’euros. Yves Leterme, qui a ensuite été désigné Premier Ministre, en a eu pour 80 000 euros.

Ces chiffres témoignent de l’enjeu capital d’une élection. Ils illustrent l’importance accordée par les politiciens à leurs campagnes de communication, et par conséquent à leur image dans les médias. Le propos de notre ouvrage ne nécessite pas que nous polémiquions outre mesure à leur sujet, bien qu’ils suscitent débats et réactions. Une question en filigranes, tout de même : les résultats électoraux sont-ils proportionnels aux budgets de campagne respectivement accordés par les différents candidats ?

Plutôt que d’approfondir les chiffres, penchons-nous plutôt sur des cas typiques de politiciens dans différents pays.

1.3. Des médias sous la tutelle des politiques ?

Attardons-nous sur quelques études de cas : Nicolas Sarkozy (président français 2007-2012) ; Berlusconi, chef d’état italien (notamment désigné président du Conseil en 2008) et enfin le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel belge.

1.3.1. En France : Nicolas Sarkozy

Le rapport qu’entretient Nicolas Sarkozy avec les médias est tout aussi problématique que polémique. Dans un éditorial du trimestriel du Centre d’Action Laïque (CAL) de Liège, Hervé Persain (2011) force le trait :

« Le Président Sarkozy […] a compris très tôt tout le bénéfice qu’il pouvait tirer des médias : il les a non seulement utilisés pour servir ses intérêts politiques, mais il les a aussi façonnés à son image en exerçant son influence sur les désignations, mais également sur le métier des journalistes et des responsables des organes de presse français ».

Nicolas Sarkozy aurait une mainmise sur les médias français et les manipulerait à sa guise. Au-delà des accointances présumées ou revendiquées entre certains titres de presse et des orientations politiques (par exemple, Le Figaro serait plutôt sympathisant à droite), ce point de vue trouve son fondement dans plusieurs faits.

Nous sommes avant l’accès de Nicolas Sarkozy à la fonction de Président de la République. En 2006 déjà, Marie Bénilde relève plusieurs « coïncidences », notamment le renvoi d’Alain Genestar du poste de directeur de Paris Match, alors que celui-ci avait publié en couverture une photo de l’épouse de Nicolas Sarkozy avec son compagnon de l’époque. Elle épingle ensuite les accointances entre l’homme politique et Martin Bouygues (actionnaire de TF1) et Bernard Arnault (La Tribune, Investir, Radio Classique).

En 2007, le magazine Paris Match retouche une photo de l’homme d’état, en « gommant » ses « poignées d’amour ». Or, Paris Match appartient au Groupe Lagardère dont le patron, Arnaud Lagardère, est un ami de Nicolas Sarkozy (en 2011, le Groupe Lagardère détient entre autres les médias suivants : Paris Match, VSD, Gala, Voici, Elle et Europe 1).

En 2008, un nouveau cas problématique est le coup de pied dans le budget des chaines publiques françaises, souvent désignées comme étant « à gauche » sur l’échiquier politique. Le gouvernement de Nicolas Sarkozy prend en effet la décision de supprimer la publicité sur France Télévision. Or, la publicité représente des millions d’euros de revenus pour une chaine de télé. Au-delà de l’idée de rendre les chaines du service public « plus culturelles » et « moins dépendantes d’une logique de marché », il s’agit peut-être aussi de leur retirer un moyen de financement, et donc d’une façon de les affaiblir, tout en les rendant plus dépendantes du pouvoir subsidiant (l’Etat).

En 2008 toujours, Eli Guedj souligne les fondements de différents soupçons d’ingérence du président Sarkozy aux sujets de ses rapports avec les médias et plus spécifiquement du départ forcé de Patrick Poivre d’Arvor (journaliste-phare de TF1 pendant 21 ans, alias PPDA) de TF1. Il rappelle ses relations complices avec plusieurs patrons de presse, ajoutant Vincent Bolloré à la liste de Marie Bénilde. Par ailleurs, il pointe des nominations à plusieurs postes clés des médias français, soulignant que celles-ci ne plaident pas en faveur de leur indépendance vis-à-vis du politique : Jean-Claude Dassier et Laurent Solly (l’ex-directeur de campagne du candidat Sarkozy en 2007) à la tête de TF1, Nicolas Beytout aux Echos, etc.

Fin 2011, Poivre d’Arvor s’en prend lui-même à l’indépendance de TF1, sur son site officiel. Condamné à verser 400 000 € à ladite chaine privée pour ne pas avoir respecté une clause de confidentialité signée lors de son renvoi en 2008, le journaliste mentionne une « éviction commandée » et accuse : « Voilà maintenant trois ans et demi que j’ai été chassé de cette entreprise [TF1], pour des raisons dont tout le monde sait qu’elles ne sont pas professionnelles mais motivées par « des intérêts supérieurs », comme me l’a dit un haut dirigeant de la chaine » (POIVRE D’ARVOR, P., 2011).

Encore en 2011, dans la lignée de ces propos, le film La Conquête met en scène Nicolas Sarkozy comme étant un homme politique à qui il suffit de donner quelques coups de téléphone pour parvenir à faire dire à la presse ce qu’il désire qu’on dise de lui.

Enfin, le pouvoir qui lui est attribué durant sa présidence lui donne des prérogatives sur les membres du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) français, du moins quant à leur désignation.

Bon nombre d’arguments semblent donc attester de l’omnipotence de Nicolas Sarkozy par rapport aux médias. Il suffit de lire par ailleurs les articles de presse, sur les blogs et autres publications à ce sujet, ainsi que le nombre de lectures et de réactions qu’ils suscitent. En 2011, c’est une affirmation relativement courante depuis l’élection de celui qui a un temps été appelé le « Super-président » en référence à son omniprésence dans les médias.

Or, bien que le propos soit que Nicolas Sarkozy manipule les médias et en conséquence l’opinion publique, ce dernier est en déclin dans les sondages durant la fin de son mandat. Alors qu’il a soi-disant la mainmise sur l’ensemble de la presse, l’opinion semble ne pas suivre, au contraire. En 2012, il est probable d’ailleurs qu’une partie substantielle des français aient opté davantage pour un vote « contre » Sarkozy que pour un véritable vote « pour » un autre candidat.

Tous les médias français (notamment Internet) acceptent-ils de manière univoque d’être aussi contrôlés et muselés qu’on le laisse entendre dans un grand nombre de sources, comme si absolument aucun journaliste ne pouvait se permettre une opinion contraire à celle du parti au pouvoir (pensons aux revendications pour des propos moins orientés idéologiquement, émises tant par des journalistes de Libération que du Figaro en 2011-2012) ? Même durant son mandat, la presse est-elle tellement à la botte du président qu’on le laisse croire dans certains articles ?

Déjà en 2006, le fait que des journalistes comme Marie Bénilde dégainent leur plume pour dénoncer ce phénomène n’est-il pas déjà une piste de nuance ? Il semblerait que les probables tentatives de mainmise sur la presse, qui ont peut-être marché un temps, se soient retournées contre Nicolas Sarkozy. Ses liens avec la presse sont interrogés régulièrement dans les médias eux-mêmes et par l’opinion publique.

En bref, pour beaucoup, il est un fait que Sarkozy manipule les médias. C’est un élément en défaveur de son image. N’y a-t-il pas eu dans les médias et parallèlement à l’opinion publique, une distanciation critique par rapport à Sarkozy ? Ne ressort-il pas a posteriori en partie discrédité par ces affaires médiatiques ?

Permettons-nous de rappeler un critère de la critique historique, d’autant plus lorsqu’il est question de politique : il faut croiser les sources et tâcher de mettre en balance des opinions contradictoires, en distinguant les faits des jugements de valeur. Il est par exemple naïf et réducteur de croire que quelqu’un comme Nicolas Sarkozy, dans un pays comme la France dans les années 2000, a pu modeler l’intégralité de l’opinion publique comme il le voulait :

  • d’une part, après les élections présidentielles de 2007, l’opinion et les médias semblent témoigner progressivement qu’ils « ne sont pas dupes », qu’ils sont conscients des liens entre Sarkozy et la presse (occultant peut-être qu’il est loin d’être le seul à tenter de convaincre par l’image) ;
  • d’autre part, il est réducteur de croire que « la presse » est un tout homogène, qui s’écrase dans l’absolu face au pouvoir politique.

Ce cas est évidemment très complexe. Les pistes de nuances n’enlèvent rien aux faits : retouches de clichés peu favorables, « coïncidences » entre éviction de journalistes et information qui fâche, décisions controversées par rapport à la presse, discours étudiés pour persuader un public, importance accordée à l’image au détriment des programmes, etc. Cependant, nous voulons attirer l’attention sur une attitude qui n’est pas critique : celle qui prend aveuglément le contrepied de tout ce qui est relayé dans les médias ou via l’un ou l’autre politicien, qu’il soit de gauche, de droite ou d’ailleurs. Il faut prendre garde aux généralités et tâcher de faire la part des choses.

Une attitude est de croire aveuglément ce qui se lit dans la presse. Une autre est de rejeter ce contenu, tout aussi aveuglément. Une troisième consiste à réfléchir par soi-même, en comparant les sources et en questionnant leur fiabilité. C’est cette dernière que nous tenons à favoriser.

Clôturons donc sans refermer les questions par un prolongement critique. Le cadre présenté est complexe et oppose des intérêts. On peut dès lors se demander si, remis dans son contexte, l’extrait de l’éditorial du CAL présenté en début de section informe de manière impartiale ou s’il a lui-même des partis pris et des enjeux à propos desquels il veut convaincre. Le CAL revendique une prise de position : il est intrinsèquement orienté, d’autant plus au niveau d’un éditorial. Bien qu’il soulève des raisons de se montrer critique, n’est-il pas lui-même à soumettre à une analyse distanciée ?

1.3.2. Berlusconi et ses télévisions privées

En 2011, le Groupe Fininvest détient les chaines de télévision suivantes : Channel 5, Italia 1 Retequattro en Italie (chaines privées) ; Telecinco en Espagne ; de nombreuses radios ; Mondadori (presse écrite) ; l’équipe de football AC Milan, etc. Ce groupe est contrôlé par Silvio Berlusconi, ainsi que plusieurs membres de sa famille.

Via son élection à la tête du Conseil, Silvio Berlusconi possède également des prérogatives par rapport à la RAI (télévision publique). Le cas italien est donc très évocateur, étant donné qu’il concerne un homme qui détient à la fois les télévisions privées du pays, qu’il a en quelque sorte fondées, mais aussi un certain pouvoir par rapport aux télévisions publiques (Cf. ANTOINE, F., 2002).

Les médias publics ou privés se distinguent par leurs sources de financement. Les médias publics sont en tout ou partie financés par l’Etat, en général dans le respect de missions du service public (éducation, culture…). Toutes les chaines de télévision qui ne sont pas financées par l’Etat sont des chaines privées. Leurs recettes proviennent en majeure partie de la publicité (RTL-TVI, Club RTL, AB3 ou AB4 en Belgique, mais aussi TF1, M6 ou C8 en France) ou d’autres modalités comme la télévision payante ou à la demande (Canal+).

Il reste que, comme pour Nicolas Sarkozy, on peut lire à son propos des opinions peu élogieuses pointant justement du doigt ce problème de « dépendance » de la presse. Berlusconi a été accusé à plusieurs reprises de manipulation, même lorsqu’il s’est fait agresser physiquement. Les « théories du complot », voyant du mensonge partout, représentent-elles la solution pour déterminer ce qui est fiable ou non ?

Note 2017 : dans l’Histoire, des complots à différentes échelles ont existé et ont pu être observés. Il s’agit de faits de manipulation avérés. Les « théories du complot » concernent quant à elles des thèses qui postulent qu’un individu ou un groupe d’individus « tire les ficelles dans l’ombre », notamment par rapport à un événement spécifique. Le « complotisme » désigne quant à lui l’attitude qui implique la recherche systématique des complots, partout, tout le temps. C’est une posture de méfiance systématique envers les infos provenant d’institutions dites « officielles », par exemple.

Depuis la rédaction de Médias : influence, pouvoir et fiabilité, le terme de « théorie du complot » est également utilisé pour discréditer toute remise en cause d’une version officielle d’un événement. « Lutter contre les théories du complot » pourrait de ce fait être un instrument de propagande selon lequel « il ne faut surtout pas remettre en cause la version officielle, sinon on est discrédité ». 

Lorsque nous utilisons ici la notion de « théorie du complot », nous nous focalisons sur les attitudes de méfiance complotistes irrationnelles. Certaines thèses peuvent être réfutées, tandis que les raisonnements qui fondent certaines attitudes de méfiance ne sont pas valides. Nous ne nions pas l’existence de pressions plus ou moins fortes de personnes ou de groupes d’intérêts (comme en atteste cet ouvrage, d’ailleurs).

1.3.3. La RTBF et le CSA belge

En Belgique, la liberté de la presse est considérée comme relativement exemplaire en 2010. Au classement de Reporters Sans Frontières 2010, la Belgique est 14e sur 178 rangs occupés (dont certains ex-æquo). Les USA sont 20e, la France est 44e et l’Italie 49e. Néanmoins, il existe des organes ayant un rapport avec les médias qui sont politisés. Ils reflètent en général les majorités législatives. On pourrait par conséquent se poser la question de leur indépendance par rapport au pouvoir politique en place.

Ainsi en est-il du CSA belge : les membres de son Bureau et de son Collège d’autorisation et de contrôle sont désignés par le Gouvernement et le Parlement de la Communauté française. Cette composition garantit la représentation des différentes tendances idéologiques et philosophiques, c’est-à-dire que les partis politiques y sont représentés proportionnellement à leur poids électoral.

La télévision publique belge (la RTBF) est également liée au pouvoir politique, selon la même logique que pour le CSA. Son Conseil d’administration est composé de membres élus par le Parlement de la Communauté française. Son Administrateur général est quant à lui désigné par le Gouvernement. Au terme de ces nominations, les groupes politiques doivent être représentés proportionnellement à leur nombre de sièges au Parlement de la Communauté française ou à leur nombre de portefeuilles ministériels.

Sachant en outre que la télévision publique est financée en grande partie par les pouvoirs publics – c’est-à-dire l’Etat en France, les Communautés en Belgique – (le reste, comme pour une chaine privée, provient des rentrées publicitaires), ne sommes-nous pas en droit de nous demander si cette même télévision n’a pas officieusement des comptes à rendre en termes de contenus par rapport au pouvoir politique ? La RTBF est notamment supposée respecter un contrat de gestion établi avec celui-ci, mais est-ce le seul impératif ?

Posons la question autrement : sachant qu’une majorité politique a un pouvoir sur une partie de l’argent que vous recevez, n’allez-vous pas plutôt réfléchir à deux fois avant d’envisager de « trop » l’égratigner ?

Il s’agit d’une question ouverte, à laquelle il serait évidemment réducteur de répondre sans nuance, en ne considérant par exemple que des risques de « censure » explicite et directe, exercée comme un droit par le politique. C’est très souvent bien plus complexe que cela.

1.3.4. Et ailleurs ?

La liste de pays analysés pourrait ainsi se prolonger indéfiniment, en étudiant des cas plus problématiques (selon RSF) tels que la Corée du Nord, l’Iran ou la Chine. Ceux-ci pourraient bien entendu être examinés attentivement, en termes de censure, de manipulations ou de dépendance vis-à-vis du pouvoir.

Il reste qu’il convient d’être prudents : nous postulons qu’il est plus difficile de remettre en question honnêtement des systèmes et opinions dont nous sommes proches (géographiquement, culturellement). Nous préférons nous interroger à propos de nos propres systèmes plutôt qu’à propos de ceux des autres, au sujet desquels nous pourrions par ailleurs avoir un regard orienté ou mal informé.

De plus, nous l’avons laissé entendre : il ne faut parfois pas tant être critique par rapport aux messages véhiculés par les médias que par rapport aux opinions qui y sont liées. Nous pourrions tâcher de porter un jugement sur l’indépendance de la presse dans d’autres pays, mais il conviendrait pour cela de bien se documenter, de prendre en compte leurs contextes et de consulter des sources diverses. Et contradictoires. Le tout, afin de ne pas se fier à la première opinion simpliste venue.

T’as laissé ton « esprit critique » au placard !

1.4. Les politiques et les médias : indignes de confiance ?

Plusieurs éléments semblent remettre en cause la fiabilité des médias : dérives de propagande, mensonges conscients, comptes à rendre au monde politique… Ces propos nous invitent à questionner les messages que nous recevons, notamment via la critique historique. Est-ce pour autant qu’il faut rejeter l’ensemble des médias ? Est-ce pour autant que l’on ne peut plus croire en rien, ne plus jamais leur faire confiance ? Ci-après, nous vous proposons un court sondage permettant de situer votre opinion par rapport aux médias.

1.4.1. Opinions déclarées par rapport aux médias

Ce formulaire permet de prendre conscience de son propre positionnement par rapport aux médias (suis-je plutôt confiant ou méfiant ?) et de réfléchir à ce que cela implique. Il peut être utilisé par un enseignant afin de recueillir les représentations initiales de ses élèves.

Indiquez, pour chaque proposition, votre degré d’accord avec celle-ci. (1) Pas du tout d’accord, (2) Plutôt pas d’accord, (3) Sans avis/Je ne sais pas, (4) Plutôt d’accord, (5) Tout à fait d’accord.

  • La manipulation * Les médias nous manipulent
  • Les politiciens * Les politiciens utilisent les médias pour nous influencer
  • Couleurs politiques des médias * La plupart des médias sont orientés idéologiquement
  • Médias et publicités * Il y a trop de publicité dans les médias
  • Médias et publicités * Les médias sont gouvernés par une logique économique de profit
  • Idéologies * Les médias sont neutres idéologiquement
  • L’info sur Internet * Internet n’est pas fiable
  • Wikipédia * Wikipédia n’est pas une source fiable
  • L’influence sur moi * Je suis influencé par les médias

Voir aussi :

1.4.2. Il existe des tendances de méfiance à l’égard des médias

Nous avons réalisé ce sondage « exploratoire » en 2011. Une majorité écrasante de répondants est d’avis de se dire « tout à fait d’accord » ou « plutôt d’accord » avec les déclarations telles que « les médias nous manipulent » (près de 79%), « les politiciens utilisent les médias pour nous influencer » (75%) ou encore « la plupart des médias sont orientés idéologiquement » (73%). Pour ces trois affirmations, en pondérant chaque réponse, on arrive à des moyennes qui correspondent à une tendance « plutôt d’accord ». Pour chacune de ces déclarations, moins de 7% des participants optent pour les positions « plutôt pas d’accord » et « pas du tout d’accord ». Le reste déclare être sans avis ou ne pas savoir. Les avis recueillis concernant Internet sont quant à eux mitigés.

L’échantillon testé n’est pas valide scientifiquement (manque de représentativité et non-respect de la méthode des quotas), mais l’écart entre les différents pourcentages est tel qu’il invite à poser l’hypothèse selon laquelle une part significative des discours à propos des médias serait marquée de rejet, voire de défiance. En effet, les tendances sont ici très nettes, plutôt négatives, alors que les propos sont volontairement généralistes et non nuancés.

De manière générale, on peut mettre en évidence l’existence de propos méfiants ou « acides » vis-à-vis des médias, de la politique et de la presse. Ainsi, nous pouvons lire plus souvent que « les médias nous manipulent » que « les médias nous informent ». Un indicateur par rapport à cette intuition repose dans un test sur Google effectué le 09/09/2011. La requête « les médias nous informent » engendre 25000 résultats. Celle « les médias nous manipulent » en engendre 34500. « Médias informent » : 4600 résultats, contre 10700 pour « médias manipulent ». Test réalisé avec les expressions entre guillemets, chiffres arrondis à la centaine. Bien que la phrase « les médias informent » puisse être considérée comme une lapalissade, elle nous sert de comparatif pour montrer l’importance du nombre de requêtes juxtaposant les mots « médias » et « manipulent ».

Lire aussi : « Comment « journalopes » et « merdias » se sont répandus sur les réseaux » (DEBORDE, J., Libération, 2017).

Selon le baromètre de confiance dans les médias TNS Sofres du 8 février 2011, les Français sont 63% à estimer que les journalistes ne sont pas indépendants des pressions des partis politiques et du pouvoir, et 58% d’un même avis en ce qui concerne les pressions financières. L’émission C dans l’air du 2 janvier 2012, diffusée sur France 5, révèle par ailleurs les résultats d’une enquête selon laquelle les Français font confiance aux médias d’information à hauteur de 5,7 points sur 10.

Selon Guillaume Lecointre (2001), la croissance des adhésions envers les sectes et les « théories du complot » [cf. précautions d’usages quant à ce terme, supra] est un indicateur également. Son hypothèse est que la perte de confiance envers le système institutionnel actuel en général (politique, médias, corps scientifique) se traduit par une adhésion à des systèmes alternatifs.

Il est intéressant de se poser ce type de question en première personne : quelle est la confiance que j’accorde aux médias ? Cette interrogation peut se décliner en fonction des différents supports et technologies (papier, radio, télévision, Internet), des accointances politiques, mais aussi des différents genres médiatiques (presse privée ou publique, information ou divertissement)… Qu’est-ce qui fait ensuite que j’accorde plus de confiance à tel type de médias qu’à un autre ? Pourquoi, et quels sont les implications de ces a priori ?

Plutôt que d’interroger tout de suite ce type de croyance, continuons d’analyser le fonctionnement et les dysfonctionnements des médias, comme autant de remises en cause qui ont alimenté ou alimentent peut-être de telles représentations a priori partagées.