Einstein

L’objectivité et la neutralité sont-elles possibles ?

Cet article fait suite à l’article Question de points de vue.

La question qui guide notre réflexion ici est à la fois épistémologique et éthique : comment se comporter afin de construire les jugements les plus riches possibles ? Quelle attitude adopter, pour un professeur par exemple, afin de ne pas manipuler ses élèves tout en favorisant leur réflexion ? Comment agir par rapport à certains points de vue opposés aux nôtres ? Quel rapport entretenir avec ce que nous considérons comme vrai ?

Plus spécifiquement, une thèse, une discipline ou encore un courant peuvent-ils, en l’état actuel des connaissances, offrir une objectivité et une neutralité totales, c’est-à-dire prétendre à un discours total sur l’ensemble de la réalité sans que l’on puisse dire qu’il s’agit d’une perspective particulière, d’un jugement situé (construit par un humain ou un ensemble d’êtres humains et relatifs à des objets définis en ce sens) ?

Reprenons la définition même du terme point de vue. Il faut l’entendre comme synonyme de paradigme (parfois même de postulat) : c’est une position de départ à partir de laquelle on va émettre un jugement.

  • Tout point de vue a une zone de pertinence en fonction d’un objet (selon ce que l’on veut observer, on va adopter un certain point de vue plus ou moins pertinent. Disons que je veuille guérir un homme de la rage : je vais prendre plutôt le point de vue de la médecine plutôt qu’un point de vue esthétique ou psychologique).
  • Tout point de vue a un « domaine de signification », pour le dire en d’autres termes. Il a aussi des limites (parfois, un domaine de fausseté). Je reformule en réalité Russell (Cf. aussi l’article Hegel – la pensée s’enrichit de la critique)

Dans la réflexion concernant les points de vue, je développe la thèse que tout jugement (au sens kantien du terme, qu’il soit idéologique, culturel, scientifique, etc.) part d’un point de vue tel qu’il a été prédéfini, et qu’aucun point de vue humain connu à ce jour ne permet de tout voir (et ceci est un méta-point-de-vue). Cela remettrait en cause l’idée de la possibilité d’une objectivité et d’une neutralité comme non-engagement totales. La connaissance suppose des croyances (y compris dans ses postulats fondamentaux, cf. le pragmatisme) et elle implique toujours une activité du sujet (constructivisme, perspectivisme). Cela ne signifie pas qu’elle puisse être une excellente approximation de la réalité, et donc également correspondre à une certaine objectivité. Simplement, l’objectivité est une caractéristique des objets. Dès le moment où il y a sujet connaissant, il y a perspective humaine, construction.

Tout point de vue humain est limité, ne serait-ce que par son objet, ainsi que par son « référentiel ».

Il convient d’étayer ces propos, qui peuvent d’une part paraître extrêmement abstraits et d’autre part être particulièrement choquants. Il serait relativement aisé de montrer comment des idéologies culturelles peuvent se combiner et former ensemble une synthèse plus riche que chacune de ses parties. On pourrait aussi mettre en exergue plusieurs visions différentes, toutes incomplètes et plus ou moins orientées, de l’Histoire. De même, nous pourrions mettre en défaut certains textes anciens en les confrontant à des phénomènes qu’ils n’expliquent pas, ou moins bien que des thèses scientifiques par exemple. Cela serait loin de contenter tous les lecteurs.

Prenons donc des exemples plus frappants, issus des sciences de la nature. Ces lignes se basent notamment sur :

  • FELTZ, B., La science et le vivant. Introduction à la philosophie des sciences de la vie, Bruxelles : De Boek, 2002.
  • MORIN, E., « La connaissance de la connaissance scientifique et l’image de la science dans la société » in Sens et place de la connaissance dans la société, Paris : éd. Du CNRS, 1986.

1. En biologie : théorie darwinienne versus créationnisme

Prenons l’exemple d’une théorie « acquise » en biologie occidentale contemporaine : la biologie évolutionniste issue du darwinisme (celui-ci ayant évolué).

Tout d’abord, la biologie évolutionniste n’explique pas tout. Ce n’est pas sa prétention. Elle ne montre pas tout de la réalité en général (par exemple, elle ne parle pas des forces que mentionne la physique, de la beauté que pourrait faire voir l’esthétique, etc.). Le darwinisme lui-même ne montre pas tout non plus de la réalité biologique particulière : il a du être combiné à la théorie des mutations génétiques car en soi il n’explique pas l’apparition de nouveaux caractères mais seulement la sélection de ceux dits « dominants ». On pourrait ajouter à cela la thèse de Karl Popper (sur laquelle il est en partie revenu) selon laquelle le darwinisme (dans sa forme initiale) n’est pas scientifique, car pas falsifiable / réfutable : on ne peut mettre l’idée de sélection naturelle à l’épreuve des faits pour tenter de la rendre fausse.

Karl Popper
Karl Popper

Concrètement, la théorie de Darwin seule n’explique ni le comment ni le pourquoi (ni le « pour quoi », la question des causes finales) de l’apparition de nouveaux caractères (contrairement par exemple à Lamarck qui pensait que « la fonction crée l’organe »). Cette thèse dit seulement qu’il y a ceux qui disposent (par hasard) des caractères « les plus adaptés », que ceux-là survivent et se reproduisent, pas les autres. Notons aussi que de nombreux éléments non-biologiques ont inspiré Darwin, notamment la théorie de Malthus (qui lui-même a lu Adam Smith). Sa thèse est donc également une combinaison d’approches de la réalité, qui a ensuite été elle-même nuancée et complétée.

Une formulation de sa thèse est la suivante : « ceux qui par hasard ont (obtenu) des caractéristiques qui leur permettent d’être les plus résistants par rapport à leur environnement survivent et se reproduisent. C’est la sélection naturelle des meilleurs individus de l’espèce ». Aujourd’hui, à travers les avancées de la génétique, on explique le « comment » des transformations, de l’apparition de nouveaux caractères : suite à des mutations génétiques, la sélection naturelle opère. Cela appuie la théorie et l’ancre davantage dans la réalité. Malgré cela, le pan « sélection naturelle » reste problématique. La science contemporaine admet l’idée d’évolution, mais quelle portée a-t-elle ?

Nous l’avons dit : cela n’explique toujours pas le « pourquoi ». Pourquoi, à un moment donné, de nouveaux caractères apparaissent-ils ? Pourquoi la sélection naturelle ? Ce sont des questions à propos desquelles les nouvelles versions du créationnisme, notamment l’Intelligent Design (thèse selon laquelle Dieu a créé les choses et les fait changer à travers des interventions ponctuelles) prétendent donner des réponses. Pas nécessairement vraies (pas non plus nécessairement fausses), et certainement pas scientifiques au sens d’une démarche spécifique d’élaboration rationnelle du savoir, mais des réponses quand même. Notre propos n’est pas ici de juger de la « valeur » de ces réponses, il est de dire que les types de réponses que peut apporter la biologie évolutionniste et celles que peut apporter l’Intelligent Design ne sont pas du même domaine, elles n’ont pas la même portée (et par conséquent leurs prétentions ne pourraient être totales, du moins en l’état actuel des connaissances humaines). Elles n’ont pas les mêmes prétentions : l’une prétend décrire et expliquer comment fonctionne le vivant, avec une certaine méthode d’observation, tandis que l’autre prétend répondre au pourquoi cela se passe comme ça.

Si l’on prend le problème à l’envers, en effet : le créationnisme ne dit rien des processus qui interviennent lors des transformations, ne dit rien du « comment » : il est limité au « pour( )quoi », n’est plausible qu’à ce niveau. Par ailleurs, il ne prend pas en compte des éléments du même types pour juger. Il ne joue en réalité absolument pas sur le même terrain que la biologie.

En bref, ces deux points de vue ont leur part d’ombre, leurs limites… mais aussi leurs zones de pertinence, leurs domaines de signification et de sens. Cela ne veut pas dire qu’ils se valent, au contraire : ils ne sont simplement pas du même type.

Soulignons encore que ce n’est pas parce que la science n’explique pas certaines choses que les thèses du dessein intelligent sont pertinentes par rapport à ces dernières. Certains parlent d’ailleurs de « God of the gaps », « Dieu des trous » pour signifier que le « seul » argument de ceux qui défendent l’existence d’une divinité créatrice pour réponse aux phénomènes inexpliqués est une lacune de la science à les expliquer dans son état actuel (« puisque la science ne peut l’expliquer, alors c’est qu’il s’agit d’une intervention divine », ce qui n’est pas un raisonnement valide). De même, le fait que la science mette en défaut certains textes sacrés ne constitue pas une démonstration expérimentale que l’intelligent design est faux d’un point de vue scientifique : la biologie évolutionniste contredit la création de l’univers et des hommes en une semaine, mais l’éventualité de l’existence d’un être spirituel supérieur créateur qui nous ferait évoluer est en-dehors de son champ d’observation actuel. Une thèse (de n’importe quel type) devient fallacieuse quand elle prétend expliquer des phénomènes qui sont en-dehors de son champ de vision.

Cependant, les thèses créationnistes ont du sens en ce sens qu’elles permettent de rendre compte en partie d’une chose que rien d’autre n’explique, ne serait-ce qu’en exprimant au final que la science n’a pas accès au « pourquoi » et ne le revendique pas, en ce qui concerne l’Intelligent Design : c’est au minimum un savoir par réflexivité, un savoir « méta », c’est-à-dire une information sur l’état de la connaissance à un moment donné ! Autrement dit, les critiques envers les sciences ont au moins le mérite d’informer sur le domaine des connaissances scientifiques à un moment donné.

Plus généralement, sans parler spécifiquement de créationnisme ou de darwinisme, une vision purement biologique (« matérialiste ») de l’être n’explique pas l’existence d’images mentales (les rêves, notamment, mais aussi toute la question de la mémoire), par exemple. Où sont-elles ? La neurobiologie explique comment elles apparaissent, les processus cérébraux qui y contribuent, mais ne dit rien d’où elles sont « matériellement » parlant. Il ne semble pas absurde de penser que les idées ont une existence immatérielle, même si celles-ci ont des manifestations matérielles dans le cerveau humain (la charge de la preuve appartient aux matérialistes qui affirmeraient le contraire : à eux de dire où se situe physiquement l’éléphant que l’on peut imaginer en fermant les yeux, et non seulement sa manifestation en termes d’activité neuronale)… Quid par ailleurs d’objets plus abstraits, comme le chiffre cinq en tant que tel par exemple (et auquel Frege, notamment, attribue d’ailleurs une existence « objective » en-dehors de l’esprit) ?

Que dire enfin de la question de la vie ? A partir de quand vit-on ? Un être unicellulaire, ou même un arbre, sont-ils vivants, au même titre qu’un humain ? Qu’est-ce qui se passe exactement lors du passage entre la vie et la mort ? Qu’est-ce que la vie (ou l’être) en tant que telle (non l’un ou l’autre vivant/étant en particulier, mais la vie elle-même, l’existence ou encore l’être) ? Ces questions doivent en réalité faire l’objet d’une réflexion complémentaire à la biologie elle-même, en faisant par exemple l’objet de conventions.

Darwin
Darwin

En bref, la biologie évolutionniste propose actuellement un modèle ayant un champ spécifique, qui :

  • n’offre pas l’accès à toute la réalité, se limite à l’objet matériel (objet-biologique) : pas le non-matériel, par exemple.
  • ne permet pas de tout voir à propos de cet objet : il observe la réalité d’une manière spécifique

Cela ne signifie en rien qu’il faille abandonner la biologie, ni même l’intuition de l’évolution des espèces : malgré le doute, la prise en conscience des limites, on reste dans la défense d’un engagement, d’une transcendance. Simplement, il faut la manipuler avec humilité, selon son contexte propre, et non comme une source de vérité absolue. D’ailleurs, la plupart des vrais scientifiques sont les premiers à remettre une affirmation, une observation ou une théorie dans un contexte spécifique.

Rien n’est simpliste, rien n’est « donné comme tel » ou « tombé du ciel » une fois pour toutes. Si l’on prend des choses comme le darwinisme ou certains postulats « matérialistes », on comprend vite qu’ils posent toujours question aujourd’hui, et sont manipulés avec de grandes précautions. Et si l’on sortait des dialogues de sourds ?

Cela ne remet pas en cause non plus la vérité de l’un ou l’autre modèle, mais simplement le statut « évident », « incontestable » ou « indiscutable » que l’on voudrait lui attribuer. Ce qui n’est pas évident pour certains n’est pas évident dans l’absolu (si l’évidence absolue correspond au fait qu’une chose (x) est évidente pour tout le monde, et s’il existe une personne pour laquelle x n’est pas évident, alors x n’est pas évident dans l’absolu). Autrement dit, il suffit d’une personne pour qui une chose ne coule pas de source pour qu’effectivement, cette chose ne coule pas de source. Il suffit d’une personne qui conteste pour qu’il n’y ait pas incontestabilité.

Enfin, tout cela implique de ne pas extrapoler une théorie scientifique en dehors de son champ d’application. Les sciences parlent de ce qui est, et pas par exemple de ce qui doit être (la morale), tout comme elle ne parle pas du beau, du juste, etc. Les extrapolations eugéniques basées sur la théorie évolutionniste n’ont absolument rien de scientifique.

2. En physique

Concernant la démarche scientifique de la physique classique, souvent invoquée de manière fallacieuse par les scientistes qui font de l’épistémologie naïve, les délimitations de Karl Popper concernant l’induction (1) cloisonnent la physique à un type de connaissance « provisoire », et à un domaine d’observation bien spécifique : ce qui n’est pas réfutable est en-dehors de son champ, et donc est indécidable scientifiquement parlant.

Poursuivons avec un peu d’histoire de la physique. Avant Galilée, Descartes avait déjà trouvé une formule similaire à « Force = masse*accélération » en travaillant sur le mouvement. Galilée l’a formulée de manière plus correcte, celle qu’on connait aujourd’hui. Vint ensuite Kepler. Galilée et Kepler ont été revus par Newton : ce dernier a permis un dépassement de leurs deux points de vue initiaux, sur base de ces deux points de vue. Newton a généralisé les deux modèles. Ensuite vinrent la physique quantique et la théorie de la relativité… qui remettent en cause la théorie de Newton, ou du moins son universalité (or ses thèses gardent bien une zone de pertinence : elles semblent être une bonne approximation de ce qui se passe).

Einstein
Einstein

Ce survol historique largement simplifié montre tout d’abord qu’un point de vue (une thèse, une théorie) naît toujours dans un contexte, éventuellement suite à des échanges, et souvent sur base de quelque chose d’autre (des connaissances préalables, des observations spécifiques, des définitions, un langage et des conventions données, etc.). L’avancée scientifique se fait par tâtonnements et peut combiner des approches. Elle est le fruit d’êtres humains qui expérimentent, font des lectures, dialogues, débattent, et qui parfois élaborent et « agencent » des modèles afin de les rendre plus pertinents.

Thomas Kuhn (La structure des révolutions scientifiques) affirme une discontinuité dans l’histoire des sciences : elle ne progresserait pas de manière linéaire, continue. Selon Kuhn, certains « moments forts » de l’histoire des sciences impliquent un changement de paradigme. Face à un trop grand nombre de phénomènes inexpliqués par « la science normale » à un moment donné, celle-ci serait obligée de changer son référentiel (son cadre conceptuel, ses définitions, ses axiomes, ses modes d’observation…), de les adapter, afin de mieux rendre compte du réel. Lakatos pense quant à lui que les paradigmes peuvent se compléter, se combiner, voire se suppléer. Selon lui, en cas de phénomènes inexpliqués par des théories, les scientifiques ont tendance à adapter la théorie, à l’agencer différemment. Ils tâchent de la préserver pour sa portée explicative, plutôt que de la réfuter totalement.

Ensuite, cela nous apprend justement que deux points de vue peuvent opérer ensemble une synthèse (grosso modo, Galilée + Kepler = Newton).

Enfin, comme nous l’avons dit pour la biologie, aucune des théories physiques n’explique la totalité du réel (la beauté de l’arc-en-ciel, le pourquoi des forces ou encore de l’existence des étants ? Pourquoi le Big Bang ?). Aucun physicien sensé n’a d’ailleurs la prétention : la physique se borne à l’étude des objets physiques. De plus, même si l’on se limite aux objets physiques, nous sommes confrontés à des modèles limités, remis en cause (et ce, notamment grâce aux progrès scientifiques eux-mêmes).

> Nietzsche n’hésite pas à assimiler la croyance scientifique à la foi religieuse : La vérité scientifique, dernier avatar de la religion (Le Gai Savoir, pp. 285-287).

> Sur la différence entre « science » et « scientisme », lire aussi Scientisme et empirisme et Scientisme et empirisme (suite) : la continuité entre philosophie et science, par Quentin Ruyant.

Au sein même de la physique, on n’arrive pas à une vision des choses univoque durable. Concrètement, la physique se subdivise désormais en plusieurs branches, dont les approches diffèrent. Un des défis actuels est d’ailleurs d’unifier les différents courants.

3. Il est possible d’aller plus loin encore dans l’argumentation : prenons les maths réduites à la logique pure (arithmétique, etc.)

Également consulté : la logique pour les nuls, sur le site du Centre de logique de l’UCL.

Comme la biologie évolutionniste et « la » physique, le modèle d’appréhension du monde que sont les mathématiques ne fait pas tout voir du réel, et ne le prétend pas (exemple : la beauté, les sentiments, la valeur morale, la justice, etc. Ni même des objets plus « scientifiques » : les objets-biologiques, neuronaux, physiques…). Elle se borne à des objets mathématiques. Peu de scientifiques ont au fond la prétention que leur discipline permet d’éclairer toute la réalité, de découvrir la Vérité dans son ensemble, comme l’on peut-être cru les Modernes.Mais même lorsque l’on se focalise sur les objets mathématiques, nous sommes confrontés à un modèle limité, qui a par ailleurs évolué dans le temps : Aristote (logique pure des syllogismes) a été élargi par Frege (logique des propositions, introduisant les relations et permettant en réalité l’usage de l’arithmétique contemporaine). Russell (2) a revu et corrigé ces penseurs (non sans un certain sens de la formule : « Aristote est faux, sauf les syllogismes qui sont sans importance ») en introduisant sa théorie des types (des ensembles).

“I conclude that the Aristotelian doctrines with which we have been concerned in this chapter are wholly false, with the exception of the formal theory of the syllogism, which is unimportant. Any person in the present day who wishes to learn logic will be wasting his time if he reads Aristotle or any of his disciples”. (Russell, 1945)

Or Russell adopte un point de vue ensembliste, que l’on pourrait traduire par l’idée selon laquelle « on ne peut parler de tout que d’un certain type ». Cela correspond en quelque sorte avec ce que nous avons appelé une zone de pertinence. En d’autres termes, une des théories les plus abouties de la logique pure revient à dire que l’on ne peut parler de tout à la fois (sous peine de contradiction), et que l’on ne parle jamais de tout que d’un certain type (et que par ailleurs, la définition même de ce « certain type » appartient à une réalité d’un autre type). Autrement dit encore, que chaque proposition a un domaine de signification, de pertinence, ainsi que des limites. En bref, même en logique pure, on en revient en fait à attribuer aux points de vue un domaine (de vérité) particulier, limité, duquel on ne dit pas nécessairement tout.

> Lire aussi l’article Russell’s Paradox (en) de la Stanford Encyclopedia of Philosophy

Cela ne remet absolument pas en cause la logique en tant que telle, tout comme nous n’avons pas remis en cause la biologie évolutionniste ou encore la physique, mais cela précise leurs domaines de pertinence, là où elles sont significatives.

On pourrait encore aller plus loin et remettre en cause des postulats « cachés » ou du moins implicites, des « allant-de-soi » (métaphysiques) tels que « le monde n’est pas absurde, il est logique », etc. (ces postulats sur lesquels reposent une grande partie de nos discours, et également de nos actes. Vous trouverez dans la catégorie Vérité et épistémologie des réfutations des dogmatismes et relativismes qu’ils peuvent impliquer, réfutations qui sont aussi présentes implicitement chez Russell).

Frege
Frege

Bien que je m’attèle à tenir des arguments consistant en des réfutations des dogmatismes et relativismes liés aux différentes thèses métaphysiques, une « zone de pertinence » reste toujours envisageable pour ces points de vue. De même, un jugement totalement « faux », par exemple « 2 + 2 = 5 », qui n’a aucune zone de pertinence diront certains, en a tout de même une dans la mesure où l’on postule un monde absurde, un monde d’illusions, ou encore un monde avec d’autres conventions. Dans l’univers dystopique du livre 1984 de George Orwell, 2+2 est bien égal à 5. Une idée n’existe-t-elle d’ailleurs pas par le simple fait qu’elle a été pensée ? Dans cette mesure, n’a-t-elle pas déjà un domaine dans lequel elle a une signification (ne serait-ce que celle de rendre compte des postulats de la logique ou de l’arithmétique) ?

C’est ce que je résume par la phrase suivante : « Dans la tête du fou, les poules ont des dents ». Dans un certain monde (qui pourrait être un univers imaginaire artistique, par ailleurs), cette proposition est vraie. De surcroit, ce n’est pas parce qu’une proposition est fausse (dans un contexte donné) qu’elle ne contient aucune information sur le réel (dans ce même contexte), ne serait-ce qu’à propos de celui ou celle qui la tient pour vraie.

Tout existe, tout est vrai, dans une certaine mesure.

Pour le dire différemment, avant de déterminer qui a « raison » ou « tort », il convient au fond de savoir « dans quel jeu on joue », si l’on parle bien de la même chose, des réalités d’un même « type » (sachant que ce « type » est défini par ailleurs), dans le même contexte, avec les mêmes postulats.

> Par rapport au domaine de la logique et à la question des « mondes / univers (possibles) », lire également La logique face aux mauvais arguments (2014)

4. Pour synthétiser et conclure

Tout point de vue a donc une part de légitimité, une zone de pertinence, mais aussi une zone d’ombre, d’incomplétude, voire d’inadéquation menant à la fausseté.

Puisque tout jugement/discours sur la réalité repose sur un (ou plusieurs) points de vue, il convient :

  • d’être au clair avec ses points de vue, d’en reconnaître la zone de pertinence et les limites : quitter la position (dogmatique) suffisante qui consiste en l’impression de posséder la vérité universelle, objective et absolue. L’objectivité est une caractéristique de l’objet. Dès le moment où il y a un sujet connaissant, il y a « point de vue humain », et donc domaine de ce point de vue. Ce qui est remis en cause, c’est la dimension d’évidence incontestable, le caractère indiscutable d’une position. Cela ne veut pas dire que tous les points de vue se valent (perspectivisme relativiste). Cela ne veut pas dire non plus qu’il faut cacher ses points de vue (puisque tout jugement, même scientifique, part d’un point de vue) ou de faire semblant de les ignorer, feindre une neutralité à travers un non-engagement. Cela ne rejoint pas ce que prônent les hypocrites et les relativistes, ainsi que les adeptes d’une « neutralité » « objective » qui voudraient que l’on ne donne pas son jugement. En effet, tout discours sur la réalité est jugement et tout discours/jugement part d’un certain point de vue, éventuellement d’une histoire (culturelle, individuelle : on sait que Darwin a été inspiré par l’idée de « main invisible » d’Adam Smith, par exemple, et Newton échangeait avec Leibniz), d’un contexte, et s’applique à des objets spécifiques, des réalités bien définies. Il faut être capable de dire que pour tel objet, j’affirme ce point de vue (le reconnaître et l’assumer). Ensuite, être ouvert à ses limites, car tout point de vue est limité, ne serait-ce que par son objet (ce à quoi il est relatif).
  • de pouvoir nuancer / enrichir son point de vue : le présenter avec ses limites et pouvoir les mettre en balance. Beaucoup font la chasse aux préjugés, aux stéréotypes. Or, dans certains cas (certaines parties de la réalité), ce sont des jugements vrais. Par exemple, si je dis « tous les x sont paresseux », parce que j’ai vu 3 x paresseux : pour certaines valeurs de x, mon jugement est vrai. En bref, il ne faut pas dire que ce jugement est absolument faux et à rejeter catégoriquement, mais c’est sa part non-nuancée (qui ne laisse pas la place à la complexité du monde) qui est à dépasser (à l’aide d’autres points de vue). C’est la part de rejet qui laisse croire à un monde simpliste, qui ne laisse pas la place à la construction de points de vue plus nuancés, qu’il faut transcender. Une formulation plus correcte est que « certains x ont eu des comportements paresseux » (être paresseux n’étant pas un état irréversible, sauf si le jugement émis concerne l’animal appelé « paresseux » !).

C’est à mes yeux ce qui permet d’être véritablement positivement critique, soit non au sens d’une critique univoque (se limitant bien souvent à un scepticisme, un cynisme et/ou un relativisme systématiques / radicaux), enseignée, transmise, par « ceux qui savent critiquer » à « ceux qui apprennent ». C’est un enrichissement mutuel que de tenir compte de la part de pertinence de tout point de vue, tout en dépassant les limites d’autres points de vue. On ne se retient pas de juger, mais on est conscient des limites d’un jugement et soi-même on reste humble et ouvert à l’enrichissement.

Le tout, par opposition aux affirmations du type « je m’auto-proclame une fois pour toutes neutre, objectif, rationnel, etc. » : cf. l’article Bien pensants : le dogme du libre examen et de la raison. En effet, on peut dire que les limites des points de vue les plus difficiles à dépasser, à assumer, sont celles de nos propres points de vue (3). Comme le dit Ricoeur, dans L’idéologie et l’utopie :

L’idéologie est toujours un concept polémique. Elle n’est jamais assumée en première personne : c’est toujours l’idéologie de quelqu’un d’autre.

5. Vérité et vérisimilitude en sciences

Même certains des plus grands pourfendeurs du mouvement postmoderne sont aujourd’hui d’avis que la science offre une vision des choses limitées. Cela ne lui enlève cependant pas toute pertinence, au contraire : cela la précise et en dessine les domaines, esquissant en corollaire ce qui est « hors domaine ». Ainsi, Lecointre (cité dans Monvoisin (2007)), dénonce en 2001 ce qu’il considère comme une des dérives du postmodernisme : « une attitude en vogue […] est d’attribuer la responsabilité de toutes les misères du monde à la démarche rationnelle de la découverte de ce monde. Cette attitude explique en partie l’afflux de déboussolés en direction des sectes, dont le nombre d’adeptes a crû de 60% entre 1982 et 1995 ».

Monvoisin (2007, p. 41) propose la distinction suivante pour nuancer l’idée que la science serait un dogme rationaliste donnant accès à une sorte de vérité transcendante :

Afin d’éviter toute invocation d’une transcendance dans la connaissance, toute notion axiomatique de la nature et tout amalgame avec les vérités dites révélées, il serait tentant de remplacer « vérité » par des termes moins connotés comme véracité ou de vraisemblance, voire le meilleur mais complexe vérisimilitude […]

Il ne s’agit pas d’une simple querelle de mots : il est question d’éviter de saper les fondements de la démarche scientifique en permettant un mélange des « vérités » même involontaire. Il importe de choisir un terme qui contienne cette dimension temporelle et construite des savoirs scientifiques qui les différencie des dogmes, immuables et reçus […]

La vraisemblance / vérisimilitude / conformité à la réalité est une affaire de science.

La vérité est une affaire personnelle et l’existence n’a que le sens qu’on veut bien lui donner.

Pour illustrer, nous nous contraignons à une  sorte d’ascèse, pas toujours nécessaire, mais scrupuleuse, consistant à troquer des phrases comme « La théorie du big bang est vraie » par « La théorie du big bang est la plus vraisemblable à l’instant où nous parlons » […]

De même pour les savoirs dépassés mais enseignés, nous troquerions « Les lois de Newton sont vraies » par « Les lois de Newton sont une excellente approximation de ce qui se passe »

> Pour approfondir la thématique, voir aussi l’excellent article (en anglais) Misconceptions about science (les malentendus à propos de la science).

6. Prolongements… ?

Pour terminer -et poursuivre à la fois-, l’adaptation de certains modèles ou paradigmes s’avère souvent très riche. Si l’éthique d’ouverture à la différence que je tente de développer semble surtout se prêter au dialogue entre individus, elle s’applique à mon avis au moins en partie à la recherche scientifique et en épistémologie. En faisant intervenir des variables tierces, de nouveaux modèles peuvent voir le jour (Par exemple, le fait de poser des nombres négatifs, ou encore « », tel que i² = -1, ce qui concrètement est difficile à concevoir (où trouver des racines carrées de nombres négatifs dans la réalité quotidienne ?), et qui est pourtant un postulat extrêmement fécond en mathématiques).

Notes

(1) Inspiré par David Hume, l’argument de Popper consiste grosso modo à dire que ce n’est pas parce que j’ai vu le soleil mille fois se lever le matin qu’il se lèvera demain matin. Il y a un lien nécessaire dans la déduction, mais ce n’est pas le cas concernant l’induction. L’observation de mille phénomènes ne légitime aucunement l’inférence d’une loi universelle : il faudrait pour cela pouvoir fournir une observation exhaustive (c’est-à-dire de tous les éléments, y compris des éléments passés et futurs). Ce qui fait la scientificité,  ce qui légitime la science, ce n’est donc pas l’accès à la vérité d’une loi universelle, qu’on n’atteint jamais de manière probante, mais bien la falsifiabilité (ou réfutabilité), soit l’épreuve des faits qui permet de rendre éventuellement fausse la théorie.

(2) RUSSELL, B., “Mathematical Logic as Based on the Theory of Types” In American Journal of Mathematics, Vol. 30, No. 3, The Johns Hopkins University Press (Jul., 1908), pp. 222-262. 

(3) Précisons le vocabulaire : on ne rejette pas en réalité un point de vue en tant que tel (car il fait voir des choses), mais justement sa part d’obscurité, sa part de rejet, incarnée dans une attitude. On tient compte de ses limites, de son contexte et de la position particulière qu’il implique. Il s’agit d’une question d’enrichissement, et non de réhabiliter une forme de rejet. Il faut être conscient que chaque point de vue a une zone de pertinence et des limites, et que transcender les limites d’un point de vue (chose bénéfique) n’implique absolument pas de le renier en tout point. Notons aussi que nous ne disons rien sur l’existence hypothétique de plusieurs méta-points-de-vue (point de vue divin, omniscient, etc.), mais que nous nous positionnons clairement sur le fait qu’aucun point de vue connu par l’homme ne peut prétendre à cette qualité.

Certains philosophes me traiteront peut-être d’hérétique, mais je suis par exemple convaincu que la pensée de Russell et celle d’Hegel sont conciliables. Je développe cet avis dans l’article : Hegel – la pensée s’enrichit de la critique.