Peut-on faire confiance à Wikipédia ?

Lorsque vous faites une recherche sur le web, un article Wikipédia apparaît généralement en première page des résultats de votre moteur de recherche. Avec 1 887 067 articles dans la version francophone en juillet 2017 (ce qui correspond à plus de 615 volumes de l’Encyclopædia Britannica) et des millions de visiteurs chaque semaine (source : Wikipédia), cette encyclopédie contributive est un acteur souvent incontournable lorsqu’il est question de se renseigner sur un sujet en ligne.

Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia.

Chronique basée sur une mise à jour du chapitre « Wikipédia », dans Médias : influence, pouvoir et fiabilité. A quoi peut-on se fier ?, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 204-207 (voir aussi CSEM, 2013).

Wikipédia est une encyclopédie contributive : chacun peut y supprimer, modifier ou ajouter librement des contenus. De ce fait, beaucoup craignent que Wikipédia soit rempli d’erreurs. Le tout-venant a-t-il la même légitimité qu’un « expert académique » pour parler d’un sujet pointu ? Quid des idées reçues ? De plus, des fausses données peuvent être introduites sciemment pour tromper le lecteur : refaire l’Histoire (propagande), orienter l’opinion publique, améliorer une image de marque, ou même encore par pur vandalisme…

Propagande, manque d’expertise, canular et vandalisme

En 2009, par exemple, les Ministères de l’Intérieur et de la Culture français ont tenté de réécrire plusieurs fiches pour faire passer leurs vues sur Hadopi ou effacer des éléments compromettants (« Les ministères de l’intérieur et de la culture trafiquent Wikipédia », L’Expansion, 2009). Autre cas connu, en 2012, le journaliste Jean-Pierre Pernaut a vu son article Wikipédia modifié de manière plutôt élogieuse par « une adresse IP provenant de TF1 ».

Dans les deux cas évoqués, les modifications fallacieuses, tendancieuses ou à caractère promotionnel ont été presque instantanément annulées. Encore récemment, un journaliste du Monde a fait les frais du système de contrôle de Wikipédia : début 2017, il a souhaité lancer un canular via l’encyclopédie et s’est vu ensuite bloqué sur le site.

Certains articles sont naturellement plus surveillés que d’autres, laissant la possibilité d’introduire des erreurs sur des sujets plus « anecdotiques » ou très spécifiques, où une grande expertise est requise. Pour ces articles, la plupart du temps, des « bandeaux » (messages d’alerte) renseignent si ceux-ci citent correctement leurs sources, informent sur leur état d’avancement ou s’ils semblent partiaux, par exemple. Il existe 178 bandeaux différents pour les articles au 11 juillet 2017 (source).

Malgré cette efficacité qui s’affine chaque année, la version francophone de Wikipédia elle-même invite à la vigilance et avertit qu’elle ne garantit pas le contenu mis en ligne.

Voir aussi cet entretien avec Emmanuel Wathelet : #AskUCLouvain : Wikipedia, outil d’information ou de désinformation ? (2017)

#AskUCLouvain : Wikipedia, outil d’information ou de désinform…

#AskUCLouvain : Wikipedia, outil d’information ou de désinformation ? Notre expert Emmanuel Wathelet répond à vos questions

Publié par Université catholique de Louvain sur lundi 27 novembre 2017

Si vous doutez de la fiabilité de Wikipédia, essayez d’introduire une modification dans un article

Ecrire sur Wikipédia n’est pas un acte anodin et est régi par des règles. Un système hiérarchique donne des rôles aux contributeurs. Certains sont ainsi habilités à rappeler ces règles aux profanes et à surveiller que les articles rédigés respectent le canevas adéquat. Tout article fait l’objet de plusieurs relectures (y compris certaines automatisées), et les règles formelles de citation de sources fiables, de neutralité, de droit d’auteur, d’admissibilité ou autres rendent très difficile l’introduction de données fausses.

Pour chaque article, l’internaute a la possibilité de consulter l’historique des modifications, ainsi que les éventuelles justifications qui y sont liées. Les précieuses pages de « discussion » et d’« historique » apportent parfois un éclairage utile par rapport à des cas de désaccords ou relatifs à des inexactitudes. Leur lecture est particulièrement recommandée pour des articles sur un sujet polémique ! Au sujet d’une personnalité politique, par exemple. Pour ma part, j’ai un faible pour la discussion hautement conflictuelle sur l’article relatif à l’endive / au chicon.

Attention si l’idée vous vient d’essayer de trafiquer une fiche sur le wiki : les nouveaux contributeurs sont particulièrement surveillés et peuvent être rapidement rappelés à l’ordre, voire être bloqués en écriture en cas de récidive ou vandalisme conséquent. Essayez plutôt de dénicher une imprécision et de la corriger !

Au niveau des conflits d’intérêts et de l’impartialité, il faut souligner le modèle économique de Wikipédia, qui fonctionne grâce aux dons des internautes, contrairement à des acteurs comme Facebook et Google qui se financent grâce à la publicité. Wikipédia peut ainsi s’affranchir davantage des risques de lobbying ou de pressions visant à orienter l’information. Toutefois, par le choix des thèmes et des points de vue à travers ses contributeurs, dans certains sujets plus ou moins polémiques, Wikipédia peut se faire le reflet d’une forme de pensée dominante. Malgré la « neutralité » revendiquée, il est illusoire de penser qu’un discours peut être totalement exempt de valeurs et d’idéologies.

Wikipédia : une porte d’entrée vers la connaissance

Le bémol principal de Wikipédia vient probablement de son ancrage web et grand public. Tant par les thèmes qu’il approfondit (l’article sur la dernière série sur Netflix est bien plus fourni que celui sur telle ou telle œuvre antique ou médiévale) que par les références qu’il brasse (plutôt des contenus en ligne que des livres). Malgré sa quantité colossale d’articles, Wikipédia demeure donc la « pointe de l’iceberg » de l’ensemble des savoirs !

En fin de compte, la fiabilité de Wikipédia est plutôt solide. Déjà en 2005, le chercheur J. Giles a comparé dans la revue Nature un gros échantillon d’articles scientifiques de Wikipédia (en anglais) à ceux de grandes encyclopédies comme Britannica et en est arrivé à la conclusion que leur taux d’exactitude était très proche.

Lire aussi les publications de Guy Delsaut :

Depuis le temps, cette fiabilité est allée en se consolidant, formalisant des procédures d’édition et de vérification, des conventions, des labels de qualité ou d’avertissement, faisant suite aux polémiques et controverses ou encore en réponse aux tentatives de vandalisme.

Cela reste une encyclopédie, une source tertiaire, comme le dit Emmanuel Wathelet. Wikipédia représente avant tout un outil qui permet de débroussailler et de se familiariser avec un sujet peu connu ou flou. Sa grande force réside dans sa culture de citation des sources : si vous voulez approfondir un sujet ou juger vous-même de la qualité d’un article, vous disposez d’un ensemble de liens permettant d’approfondir votre enquête !

2 Comments

  1. Suite au commentaire d’un ami, petite précision sur le fait que je n’encourage pas à vandaliser des articles sur Wikipédia, même pour « tester » le contrôle des erreurs sur l’encyclopédie. La formulation peut être prise comme une mise au défi, surtout avec l’intertitre « essayez d’introduire une modification dans un article »… Mon ami écrit : « Ne jouez pas à éditer wikipedia juste pour vérifier si c’est fiable. Des milliers de personnes le font chaque jour et ça n’a d’autre effet que de donner une gigantesque charge de travail supplémentaire aux administrateurs et aux contributeurs réguliers ».

    La formulation que j’utilise est assumée dans la mesure où je souhaite « impliquer » mon lecteur dans la réflexion « que se passe-t-il quand on introduit des données fausses sur Wikipedia ? », mais clairement je désapprouve la pollution du projet… D’où mon invitation : « essayez plutôt de dénicher une imprécision et de la corriger » !

    L’article du Nouvel Obs cité dans le corps de l’article (« Un journaliste bloqué sur Wikipédia : le canular, cette idée moisie », 2017) aborde également la réflexion soulevée par mon ami, à l’aide de plusieurs illustrations.

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