Qu’est-ce que le constructivisme ?

Le constructivisme en épistémologie réfère à la thèse selon laquelle le sujet connaissant a un rôle actif dans la construction de ses représentations. Autrement dit, nos représentations (nos croyances, nos connaissances, notre « vision du monde », etc.) sont construites à travers le prisme de notre cognition. La connaissance humaine est inséparable de l’observateur.

René Magritte – La trahison des images (1929)

Les « dispositifs » qui nous permettent d’appréhender le monde ont un impact sur la manière dont nous le percevons et l’interprétons

Pour cerner l’étendue du concept de constructivisme en épistémologie, attardons-nous dans un premier temps sur la manière dont un média contribue à élaborer des productions qui ne sont pas un « pur reflet » du monde réel, mais bien des « constructions », des « représentations » de ce réel.

En l’occurrence, Jacques Piette analyse le fonctionnement des médias d’un point de vue constructiviste lorsqu’il affirme ceci :

« Un concept s’est progressivement imposé : la reconnaissance du principe de la « non-transparence des médias », qui établit que leurs messages ne doivent pas être abordés comme le simple reflet de la réalité, mais envisagés comme des « constructions », des « représentations » de la réalité. Les médias ne sont ni des « fenêtres sur le monde », ni des « miroirs » qui ne font que refléter des images de ce qui se passe. Leurs messages expriment toujours des points de vue particuliers »

Ces considérations supposent que les dispositifs qui nous permettent de représenter le monde ont un impact sur la manière dont nous le percevons et l’interprétons.

Très concrètement, imaginez que vous devez réaliser un petit film de reportage.

Vous allez prendre une caméra. Avec cette caméra, vous allez sélectionner des images. Vous allez choisir un angle. Vous allez cadrer, de sorte que vous allez délimiter des choses qui seront dans le cadre et d’autres qui seront à l’extérieur. Certains éléments seront peut-être flous ou au contraire très apparents en fonction du zoom, du focus, etc. Il en est de même pour la prise de son.

Avant tout cela, vous aurez choisi un thème, et peut-être pensé à un scénario, ou à un questionnement auquel répondre à propos de ce thème.

Enfin, vous allez peut-être procéder à un montage : couper certaines parties, les structurer d’une certaine manière, créer des liens entre les différentes scènes, etc.

Bref, le reportage que vous allez produire est bien à voir comme une construction, un agencement du réel : la production finale n’est pas un « simple reflet » de celui-ci !

Pour Stéphane Vial, toute notre expérience du monde est façonnée par nos technologies :

« Nous nous appuyons ici sur la notion de « phénoménotechnique » empruntée à Gaston Bachelard, qui nous conduit à défendre un constructivisme phénoménologique selon lequel toute technique est une matrice […] dans laquelle se coule notre expérience-du-monde possible ».

Stéphane Vial : « Il n’y a pas de différence entre le réel et le virtuel »

Notre cognition fonctionne comme les médias

Ce détour par la construction d’un reportage nous permet d’aller un peu plus loin dans la compréhension du constructivisme en épistémologie. En effet, le constructivisme revient à dire que notre cognition fonctionne comme les médias.

Autrement dit, notre « système perceptif » est comme une sorte de « média premier », d’« écran premier » qui est prolongé par les autres technologies.

Dans mon livre Médias : influence, pouvoir et fiabilité (2012), j’écris ceci :

Nos sens fonctionnent comme des médias : ce sont des intermédiaires entre notre esprit et le monde. Ils donnent forme à nos perceptions : nos sens formatent les données du réel, ils en sélectionnent des éléments au détriment d’autres, etc.

[…]

Si « les médias nous trompent parfois », il en est également de même pour nos perceptions. En effet, nous percevons « par l’intermédiaire de » nos sens. Au fond, comme les médias, ils construisent la réalité, la sélectionnent et la mettent en forme, dans une certaine mesure.

Marshall Mc Luhan [Pour comprendre les médias. Les prolongements technologiques de l’homme, 1993] considère en ce qui le concerne que les médias sont des prolongements technologiques de l’homme. Ils lui permettent en quelque sorte de « voir » plus loin que ses modes de perception naturels. Tout comme un marteau est une extension du corps lorsqu’il s’agit de casser de la roche, les médias sont des outils techniques ayant une fonction de perception du monde.

Nos sens sélectionnent, construisent, interprètent, voire biaisent la réalité.

Afin d’illustrer ces considérations, je vous invite à regarder cette vidéo :

Cette vidéo montre que la perception est sélective, en fonction de l’attention. Comme les médias, il arrive que nos sens nous trompent en sélectionnant l’information d’une certaine manière. Comme les médias, il arrive que nos sens nous trompent aussi en mettant en forme la réalité.

Le simple fait de porter notre attention sur un ou plusieurs éléments a pour conséquence que nous ne percevons pas la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’elle se donne à voir à travers notre activité perceptive (notamment via nos cinq sens, par exemple). Le fait de sélectionner des parties de réalité constitue une manière de construire des représentations.

Nous ne percevons pas absolument le réel tel qu’il est

Dans Le Discours de la méthode (1637), Descartes constate que lorsqu’il plonge un bâton dans l’eau, celui-ci lui apparaît déformé. En découle d’ailleurs le fameux doute « cartésien » : si mes sens me trompent parfois, comment être sûr qu’ils ne me trompent pas toujours ? 

> Au sujet des nombreux biais cognitifs auxquels nous sommes confrontés, cf. notamment Développer la capacité à changer de point de vue : les enjeux de la « décentration » (2017)

Ce questionnement n’est pas neuf : le philosophe antique grec Platon le pousse à l’extrême avec sa théorie des Idées, selon laquelle le monde « sensible » (celui que nous percevons) n’est pas le monde « réel », mais bien une vaste « tromperie ». Pour lui, tout cela relève de l’apparence, au contraire du monde des Idées.

Pour Kant, moins « radical » que Platon, la réalité est perçue et construite par la raison. Selon Kant, nous ne percevons que les phénomènes, c’est-à-dire les choses appréhendées par notre système perceptif et cognitif, les « images » du réel réalisées par le filtre de nos sens, de notre entendement, la structure de notre raison, et pas les noumènes, c’est-à-dire les choses en elles-mêmes, telles qu’elles existent indépendamment de nous. La connaissance implique une activité de l’esprit.

Autrement dit, selon Kant, notre entendement ne peut percevoir que des phénomènes du monde, c’est-à-dire des états du monde selon une sorte de « préformatage » par la raison et les sens, et non les choses qui existent en tant que telles, indépendamment de la connaissance. Nous construisons notre connaissance du monde en lui appliquant des catégories telles que l’espace, le temps ou la causalité. Pour Kant, le monde existe en dehors de nos perceptions. Cependant, dans une certaine mesure et en forçant le trait, le monde que nous percevons n’est pas exactement celui qui existe en tant que tel.

En somme, la cognition suppose une sélection, une transformation et une catégorisation de l’information. Nos représentations sont le fruit d’une activité cognitive.

Nos représentations sont le fruit d’une activité cognitive

Cette activité cognitive peut d’ailleurs mener à différents biais. Une expérience montre par exemple comment on peut induire de faux souvenirs à des individus en leur suggérant avoir serré la main de Buggs Bunny à Disney Land (chose invraisemblable puisque Buggs Bunny est un personnage Warner Bros). La mémorisation est un processus actif, de sorte qu’il est même possible de « créer » des souvenirs.

Développer la capacité à changer de point de vue : les enjeux de la « décentration »

Comme nous l’avons vu avec Kant, nous pouvons dire que nous construisons le monde et l’appréhendons toujours à travers des dispositifs techniques, des « intermédiaires », des systèmes de représentation et de perception de phénomènes (ne seraient-ce que nos cinq sens, notre « raison »). L’être nous apparait toujours d’une certaine manière.

Ces « intermédiaires techniques » ne se limitent donc pas aux machines, à une dimension « mécanique ». On peut bien sûr évoquer l’imprimerie, mais aussi l’écriture alphabétique, ou encore les différents langages (à ce sujet, cf. entre autres cet article de Lera Boroditsky), qui ont métamorphosé notre manière d’aborder le monde, notamment. Nous pensons en utilisant des mots et des symboles, nous traitons mathématiquement la réalité avec des nombres…

> A ce sujet, lire aussi notre entretien avec le philosophe Pierre Lévy : Médias, culture et cognition

Nos « dispositifs cognitifs » (par exemple, nos cinq sens) – comme nos dispositifs techniques (par exemple, une caméra) – structurent notre perception, et par conséquent nos représentations du monde.

Médias, culture et cognition : entretien avec le philosophe Pierre Lévy

La connaissance est inséparable de l’observateur. Dès lors, le réel existe-t-il bien en-dehors de nos esprits ?

(Les lignes suivantes sont issues et adaptées de HAEUW, F., « Méthodes et modèles pédagogiques », 2013)

Pour les constructivistes, la connaissance est inséparable de l’observateur.

Jean-Louis Le Moigne (Les épistémologies constructivistes, 1995) formule ainsi l’hypothèse que « la connaissance implique un sujet connaissant et n’a pas de sens, ou de valeur en dehors de lui ».

Ernst Von Glaserfeld (dans WATZLAWICK, P., L’invention de la réalité, contributions au constructivisme, 1988), plus radical, va même jusqu’à affirmer que ce que l’on appelle la réalité n’est qu’une construction de l’esprit, et que « la connaissance ne reflète pas une réalité ontologique objective, mais la mise en ordre et l’organisation d’un monde constitué par notre expérience ».

Ces deux postures témoignent de deux subdivisions possibles du constructivisme, que nous appellerons le constructivisme réaliste et le constructivisme nominaliste.

Nominalisme et réalisme, la question des universaux

Les mots, concepts et autres signes ou images mentales représentent-ils le réel extérieur, en sont-ils des reflets fidèles, ou bien ne sont-ils que des mots ? La connaissance peut-elle exister sans sujet connaissant ?

Pour les nominalistes, les concepts généraux sont une construction de l’esprit : à l’extérieur, seul le particulier existe. Toute catégorisation ou généralisation est une construction.

Pour les réalistes, les objets du réel peuvent être connus de manière générale, par abstraction notamment : les représentations mentales et concepts généraux correspondent à une réalité extérieure (une « essence » commune aux étants). L’hypothèse réaliste consiste à poser que nos mots, même s’ils sont le fruit de conventions, renvoient bien à la réalité.

Nos représentations sont-elles le reflet du réel ?
Nominalisme Réalisme
Non, nos concepts et idées ne reflètent pas le monde ; ce sont de pures constructions Oui, nos concepts et idées sont le reflet du monde extérieur

Le constructivisme n’est pas nécessairement nominaliste ou réaliste, et peut se décliner comme suit :

Constructivisme (en épistémologie)
Constructivisme réaliste Constructivisme nominaliste
Nos concepts et idées sont le fruit de constructions, mais cela n’empêche pas qu’ils peuvent décrire correctement le réel Nos concepts et idées sont le fruit de constructions. Par conséquent, ils ne peuvent pas décrire correctement le réel

Dans son excellent texte intitulé « Peut-on ne pas être constructiviste ? », Cyril Lemieux définit le constructivisme comme suit :

« Pour commencer, on proposera ici d’appeler constructivisme la doctrine selon laquelle les phénomènes descriptibles dans le monde, qu’ils soient réputés ordinairement sociaux ou naturels, n’existent pas antérieurement et extérieurement au travail accompli pour les catégoriser ».

Il s’agit d’une forme de constructivisme plutôt « nominaliste », en ce sens qu’elle présuppose que les phénomènes du monde n’existent pas antérieurement à l’observation, comme si l’observation contribuait à les construire totalement.

Je suis particulièrement d’accord avec cet extrait :

« Il se pourrait toutefois que, comme tout moyen pédagogique utile aux débutants, le constructivisme puisse se muer, aux étapes ultérieures de l’apprentissage du métier de chercheur, en un obstacle qui limite la progression. Sans doute est-ce le cas lorsque son application et sa rhétorique, devenues mécaniques, empêchent le chercheur de prêter attention à ce qui justifie, pour le sens commun, l’attachement au naturalisme, à savoir : la difficulté d’adhérer à la thèse selon laquelle la réalité ne serait rien d’autre qu’une construction sociale ».

Dans cet extrait, l’auteur se positionne pour une forme de constructivisme réaliste, en ce sens qu’il dit que ce n’est pas parce que les phénomènes sont une construction de l’observateur qu’ils ne sont que cela. Ce n’est pas parce que le sujet connaissant a un rôle actif dans la construction de ses connaissances sur le réel que celles-ci n’ont aucun lien avec le réel.

Le constructivisme « nominaliste » n’a pas besoin du réel. Un enjeu relatif au constructivisme réside dans la question suivante : dire que le discours/la pensée du social est une construction implique-t-il de dire que toutes les constructions se valent ? Le texte pose la question ici :

« Comment, autrement dit, revendiquer une position constructiviste sans se montrer, par voie de conséquence, relativiste, c’est-à-dire incapable d’attribuer à certaines constructions sociales de la réalité une supériorité sur d’autres ? »

Pour l’auteur, le constructivisme (nominaliste) engendre soit un relativisme, soit un « charcutage » ontologique dualiste. C’est comme la dualité objectif (réel) – subjectif (construit) : si tout est construit, peut-on dire des choses plus vraies que d’autres ? La réalité n’est-elle qu’une construction, qu’une « illusion » de notre mental ?

L’auteur plaide pour une forme de « retour » au réalisme, et à ce que j’appelle un constructivisme réaliste. Le constructivisme n’implique pas nécessairement le relativisme : ce n’est pas parce que nos représentations sont construites que certaines n’ont pas plus de valeur que d’autres.

Le constructivisme en pédagogie

Dans un paradigme non-constructiviste, dans une pensée « naïve » de la cognition, on envisageait pouvoir remplir les cerveaux « vides » avec les « images » ou les « concepts » du monde, de sorte que « l’image » que j’ai dans la tête correspond parfaitement à la réalité dans le monde.

Avec le constructivisme, on prend conscience que ce rapport d’adéquation dépend d’un certain regard.

Piaget développe un paradigme constructiviste dans l’apprentissage. Celui-ci implique la prise en compte des mécanismes de cognition, des représentations initiales (« schémas conceptuels » et/ou « images mentales » préalables). Le savoir n’est pas un « contenu » qui vient remplir un récipient vide : il fait l’objet d’une appropriation en fonction de ce « déjà-là » cognitif.

Notons que les méthodes et modèles éducatifs « socioconstructivistes » qui en découlent sont à distinguer du constructivisme entendu comme approche de la connaissance, même si ceux-ci sont liés. Autrement dit, dire que nous appréhendons le monde à travers des représentations n’implique pas nécessairement de se limiter aux méthodologies dites socioconstructivistes en tant qu’enseignant (par exemple en n’ayant recours qu’à des pédagogies « actives »).