Questions d’épistémologie

« Que puis-je connaître ? »

  • Pouvons-nous connaître le réel ?
  • Nos représentations sont-elles le reflet du réel ?
  • Comment connaissons-nous ? Comment la connaissance peut-elle progresser ?
  • Quels sont les liens entre nos représentations, nos pensées et le monde ?

Pouvons-nous connaître le réel ?

Dogmatisme, relativisme et pragmatisme, entre doutes et évidences

Dogmatisme

Le dogmatisme est la doctrine selon laquelle l’homme peut aboutir à des certitudes, marquées par leur incontestabilité (des dogmes). Exemples de dogmatismes parmi différents courants :

  • Rationalisme : certitude incontestable <= raison
  • Empirisme : certitude incontestable <= expérience sensible
  • Positivisme : certitude incontestable <= science
  • Théisme(s) : certitude incontestable <= Dieu

Ces certitudes sont objectives, évidentes et universelles. Seules celles-ci doivent être enseignées. Dans le sens courant, une attitude dogmatique fait référence au comportement d’une personne qui essaie d’imposer ses idées, comme si elles seules étaient valables.

En réalité, ces affirmations (« la source de la vérité est Dieu », « la source de la vérité est notre expérience sensible », « la source de la vérité est notre raison »…) sont de l’ordre de la métaphysique.

Autrement dit, lorsqu’il est question d’évidences incontestables, la problématique ultime est d’ordre métaphysique. Au fondement de toute certitude indiscutable, il y a des postulats métaphysiques.

Ce n’est cependant pas l’adhésion ou non à une thèse métaphysique qui en fait un dogme en soi, mais son caractère incontestable, et donc le rapport entre les individus et la croyance. Ce qui est remis en cause, c’est la notion de certitude absolue, qui serait indépendante de notre langage (un cadre conceptuel particulier, un échange intersubjectif) ou de notre condition d’être humain percevant.

Il n’est pas question de dire que ces différents courants ont tort ou raison, mais de cerner la distinction entre une chose que l’on tient (provisoirement) pour vraie (avec ou sans preuve), c’est-à-dire une croyance, et une évidence indiscutable, dont personne ne pourrait ou ne devrait douter, voire qui devrait s’imposer à tous comme seule certitude possible.

Les dogmatismes reposent sur des postulats, c’est-à-dire des propositions que l’on choisit de tenir pour vraies, auxquelles on choisit de croire (par exemple, notre propre existence, l’existence du monde ou encore le fait que nous ne sommes pas dans un monde d’illusions). Par exemple, si nous accordons notre confiance dans la science, nous postulons que le monde existe en dehors de notre esprit, que nous ne vivons pas dans un monde d’illusions (nous pourrions être des cerveaux dans une cuve) et que nous sommes capables de le connaître à travers l’expérimentation dans la mesure où celui-ci est « ordonné » d’une certaine manière. En tant que tels et dans l’état actuel des connaissances, ces postulats ne sont pas démontrables par la science.

Il suffit qu’une personne émette un doute pour que quelque chose ne soit pas une évidence. Personne n’a à ce jour prouvé de manière tangible que les individus qui adhèrent aux doctrines précitées ont tort, tout comme personne n’a à ce jour prouvé qu’ils ont raison (sans devoir recourir à un ensemble de postulats). La question peut donc toujours être discutée. Il demeure bien entendu possible de se mettre d’accord sur un ensemble de postulats qu’il est plus ou moins utile de discuter ou non (cf. infra).

A partir du moment où une chose n’est pas évidente (au sens d’indiscutable, qui entraine directement l’assentiment) pour une seule personne, elle ne l’est pas dans l’absolu. Il suffit qu’il y ait une personne qui discute pour contredire l’indiscutabilité d’une assertion.

Par ces réflexions, ce qui est remis en cause, c’est le caractère « indiscutable » des positions dogmatiques.

Relativisme

Le relativisme est la doctrine selon laquelle toute vérité est relative. Sous sa forme radicale, il dit qu’il n’y a aucune vérité. De ce fait, il est auto-contradictoire (la phrase « il n’y a aucune vérité » est-elle vraie ? Si oui, elle se contredit elle-même). Le relativisme radical est par ailleurs intenable en pratique, dommageable au niveau moral et il rejoint le dogmatisme. Il existe un relativisme cognitif, épistémologique (relatif à la connaissance) et un relativisme moral (relatif à l’action humaine : « tout se vaut »).

Le relativisme est une position auto-contradictoire. Si « toutes les positions se valent », alors les deux positions consistant à dire (1) que « toutes les positions se valent » et (2) « il y a des positions qui ont plus de valeur que d’autres » se valent, ce qui est une contradiction. Autrement dit, dire que « toutes les positions se valent » revient à dire que la proposition « il y a des positions qui ont plus de valeur que d’autres » a autant de valeur que la proposition « toutes les positions se valent ». Son contraire a autant de valeur qu’elle-même, cette phrase ne « tient » donc pas. La proposition « toutes les positions se valent » se contredit donc elle-même.

Voici un autre développement du caractère auto-contradictoire du relativisme, sous sa formulation « il n’y a pas de vérité ».

  • Si je dis la phrase « il n’y a pas de vérité », on peut se demander si cette phrase est vraie ou fausse.
  • Si la phrase « Il n’y a pas de vérité » est vraie, alors elle se contredit elle-même : elle serait elle-même une vérité alors qu’elle dit qu’il n’y en a pas !
  • Par contre, si la phrase « Il n’y a pas de vérité » est fausse, il n’y a pas de contradiction.

La phrase « il n’y a pas de vérité » ne peut donc être que fausse, sinon elle se contredit.

De plus, prétendre ne jamais s’engager, ne jamais juger, ne jamais « trancher » ou choisir est un leurre. Le relativisme extrême est intenable pragmatiquement. Nous agissons toujours selon l’idée que certaines choses sont plus vraies que d’autres, lorsque l’on utilise une technologie par exemple : on présuppose que « ça fonctionne », et on tient donc cela pour plus vraisemblable que l’hypothèse d’un monde tout à fait chaotique et imprévisible. De même, j’évite de me faire rouler dessus par un camion parce que j’ai le présupposé que je risque d’en mourir. Or, le relativisme radical voudrait que cette croyance n’ait pas plus de valeur qu’une autre.

Cette position implique une attitude de fermeture à la remise en question (« puisque « chacun sa vérité », tu as ta vérité et moi la mienne »).

Elargi à sa formule « il n’y a pas de vérité » (scepticisme, nihilisme), il se présente en réalité comme la seule vérité digne de ce nom (« j’estime vrai qu’il n’y a pas de vérité »). Non seulement il est contradictoire, mais il rejoint qui plus est le dogmatisme (idée qu’il n’y a qu’une seule vérité, qu’un seul principe supérieur à partir duquel on juge). Cette critique s’applique très bien au quotidien à ceux qui prétendent rejeter en bloc tous les dogmes : ne se fondent-ils pas eux-mêmes dans un moule ?

Enfin, caricaturées, les propositions telles que « à chacun sa vérité », « il n’y a pas de vérité », « toutes les croyances se valent », etc. sous-entendraient par exemple que « exterminer les juifs » ou « violer et torturer des enfants » et « vivre pacifiquement ensemble » ou « respecter son prochain » sont des vérités/croyances équivalentes, ce qui est moralement dommageable.

Pragmatisme

Le pragmatisme (Peirce, Putnam, Dewey, James) reconnait que certaines choses ne peuvent être démontrées sans recourir à des postulats.

Elles impliquent l’expérience humaine (usages, perception, croyances…), ainsi que le recours à des langages humains, des systèmes de représentation particuliers, le tout dans une communauté humaine également. Elles ne peuvent donc être considérées comme des évidences absolues, déconnectées de l’être humain.

Celles-ci font l’objet de croyances, d’actes de foi, ou du moins de confiance (pour utiliser un terme moins connoté, tout en précisant que ces termes ont une racine latine commune).

Ce courant fait pourtant le pari d’en considérer certaines comme vraies (ou du moins, plus vraisemblables que d’autres) dans la mesure où si elles le sont effectivement, cela ouvre le champ d’action humaine possible. Il s’agit en somme d’un engagement. En particulier, les théories scientifiques sont acceptées en fonction de leur efficacité explicative / prédictive.

Peut-on dire des choses plus vraies que d’autres sur la réalité ?
Dogmatisme Relativisme Pragmatisme
Oui, on peut parvenir à des certitudes ou évidences indiscutables, incontestables Non, aucune affirmation ou pensée n’est plus vraie qu’une autre Oui, certaines croyances sont plus fertiles que d’autres, en pratique

Le pragmatisme n’est pas à confondre avec la pragmatique (linguistique). Cf. infra.

Scepticisme et zététique

Le scepticisme propose de suspendre son jugement. Sous sa forme radicale, le scepticisme rejoint le relativisme : il applique un doute systématique à tous les énoncés.

La zététique peut être entendue comme un scepticisme méthodologique pour évaluer l’information (cf. MONVOISIN, R., Pour une didactique de l’esprit critique : Zététique et utilisation des interstices pseudo-scientifiques dans les médias, Université Grenoble 1 – Joseph Fourier, 2007). Il s’agit de suspendre temporairement son jugement par rapport à un déficit de preuve (cf. e. a. la notion de charge de la preuve). Le doute est ici un outil au service de la quête de la connaissance fiable.

Par rapport à l’explication d’un phénomène, la zététique invite à utiliser le « rasoir d’Occam » selon lequel « les entités ne doivent pas être multipliées par-delà ce qui est nécessaire » (parcimonie des hypothèses) : « lorsqu’il y a plusieurs hypothèses en compétition, il vaut mieux prendre les moins « coûteuses » cognitivement ».

Le doute zététique applique également la formule suivante : des déclarations / prétentions extraordinaires requièrent une preuve extraordinaire (« Extraordinary claims require extraordinary evidence » (Sagan)). Cette discipline est très attachée à la notion de « charge de la preuve » : jusqu’à preuve (logique ou scientifique, c’est-à-dire selon des critères rigoureux et non des témoignages par exemple) du contraire, le zététicien suspend son jugement : il n’est pas rationnel de croire.

Nos représentations sont-elles le reflet du réel ?

Nominalisme et réalisme, la question des universaux

En lien avec le constructivisme (cf. infra) : les mots, concepts et autres signes ou images mentales représentent-ils le réel extérieur, en sont-ils des reflets fidèles, ou bien ne sont-ils que des mots ? La connaissance peut-elle exister sans sujet connaissant ?

René Magritte, La Trahison des images, 1929

René Magritte, La Trahison des images, 1929.

Pour les nominalistes, les concepts généraux sont une construction de l’esprit : à l’extérieur, seul le particulier existe. Toute catégorisation ou généralisation est une construction.

Pour les réalistes, les objets du réel peuvent être connus de manière générale, par abstraction notamment : les représentations mentales et concepts généraux correspondent à une réalité extérieure (une « essence » commune aux étants). L’hypothèse réaliste consiste à poser que nos mots, même s’ils sont le fruit de conventions, renvoient bien à la réalité. A l’aide de nos concepts, nous pouvons bel et bien décrire le réel.

Nos représentations sont-elles le reflet du réel ?
Nominalisme Réalisme
Non, nos concepts et idées ne reflètent pas le monde ; ce sont de pures constructions Oui, nos concepts et idées sont le reflet du monde extérieur

(Socio)constructivisme

Deux exemples en préambule :

Kant : la réalité est perçue et construite par la raison. Selon Kant, nous ne percevons que les phénomènes (les choses appréhendées par notre système perceptif et cognitif, les « images » du réel réalisées par le filtre de nos sens, de notre entendement, la structure de notre raison), pas les noumènes (la réalité en tant que telle, indépendamment de nous ; la chose en soi). Autrement dit, la connaissance implique une activité de l’esprit.

Les lignes suivantes sont issues et adaptées de HAEUW, F., « Méthodes et modèles pédagogiques » (2013). Pour les constructivistes, la connaissance est inséparable de l’observateur. Jean-louis Le Moigne formule ainsi l’hypothèse que « la connaissance implique un sujet connaissant et n’a pas de sens, ou de valeur en dehors de lui » (Les épistémologies constructivistes, Paris : PUF, 1995). Ernst Von Glaserfeld, plus radical (et de ce fait en nette opposition par rapport aux « positivistes » ou « essentialistes »), va même jusqu’à affirmer que ce que l’on appelle la réalité n’est qu’une construction de l’esprit, et que « la connaissance ne reflète pas une réalité ontologique objective, mais la mise en ordre et l’organisation d’un monde constitué par notre expérience » (« Introduction à un constructivisme radical » in WATZLAWICK, P., L’invention de la réalité, contributions au constructivisme, Paris : Seuil, 1988).

Le constructivisme n’est pas nécessairement nominaliste ou réaliste.

> Lire aussi : LEMIEUX, C., « Peut-on ne pas être constructiviste ? », Politix n°100, 2012/4.

Constructivisme (en épistémologie)
Constructivisme nominaliste Constructivisme réaliste
Nos concepts et idées sont le fruit de constructions, mais cela n’empêche pas qu’elles peuvent décrire correctement le réel Nos concepts et idées sont le fruit de constructions. Par conséquent, elles ne peuvent pas décrire correctement le réel

Les notions relativement récentes de « bulles de filtre » ou encore de « chambres d’écho » et autres biais cognitifs correspondent en quelque sorte au constat du rôle « actif » du sujet connaissant dans la construction de ses croyances. Sur ce thème, cf. Développer la capacité à changer de point de vue : les enjeux de la « décentration » (2017).

Piaget développe un paradigme constructiviste dans l’apprentissage. Celui-ci implique la prise en compte des mécanismes de cognition, des représentations initiales (« schémas conceptuels » et/ou « images mentales » préalables. Pour approfondir ces considérations, cf. entre autres la notion de « schéma » (Rumelhart et Norman) ou encore celle de « modèle mental » (Johnson-Laird)). Le savoir n’est pas un « contenu » qui vient remplir un récipient vide : il fait l’objet d’une appropriation en fonction de ce « déjà-là » cognitif.

Les méthodes et modèles éducatifs « socioconstructivistes » qui en découlent sont à distinguer du constructivisme entendu comme approche de la connaissance, même si ceux-ci sont liés. Autrement dit, dire que nous appréhendons le monde à travers des représentations n’implique pas nécessairement de se limiter aux méthodologies dites socioconstructivistes en tant qu’enseignant (par exemple en n’ayant recours qu’à des pédagogies dites « actives »).

> Sur la multiplicité des contenus et méthodes didactiques, voir aussi Les apprentis sorciers de l’éducation aux médias (6) : contenus et méthodes

Au sujet des représentations, cf. aussi des exemples de présupposés épistémologiques dans des pratiques journalistiques, « non-transparence des médias ». Voir également la notion de « framing », « construction sociale » d’un phénomène (Goffman, Fodor, Lakoff, etc.).

Comment connaissons-nous ? Comment la connaissance peut-elle progresser ?

Perspectivisme et préjugés (Nietzsche, Bachelard, Gadamer)

Le perspectivisme, lié quelque part au constructivisme, signifie que tout savoir repose sur une perspective donnée, un certain point de vue. Concrètement, ces points de vue façonnent la manière dont la réalité est perçue : on ne voit pas la même chose selon le lieu à partir duquel on regarde.

C’est la métaphore des lunettes : celles-ci ont un impact sur les perceptions. Le réel est complexe et peut être abordé de plusieurs façons différentes.

Préjugés selon Bachelard Préjugés selon Gadamer
Les préjugés sont des obstacles au jugement « Pré-juger », condition de possibilité du jugement

Ainsi, la connaissance procède par des postulats, des paradigmes, des préjugés (qui peuvent être tant des freins à l’enrichissement de la connaissance que des conditions de possibilité de cet enrichissement) qui sont autant de « lunettes » qui permettent d’appréhender la réalité.

Le chat du Cheshire dans Alice au Pays des Merveilles (image du film, basé sur l’œuvre de Lewis Carroll) : "je ne suis pas fou, ma réalité est juste différente de la tienne"

Le chat du Cheshire dans Alice au Pays des Merveilles (image du film de Tim Burton (2010), basé sur l’œuvre de Lewis Carroll) : « je ne suis pas fou, ma réalité est juste différente de la tienne »

Comme le pluralisme, cette thèse, radicalisée, est une porte ouverte au relativisme : « au fond, tout n’est que point de vue ». Elle ne l’implique néanmoins pas nécessairement. En effet, on peut reconnaître le caractère situé et « faillible » des croyances ou représentations tout en s’engageant pour dire que certaines sont plus pertinentes, significatives ou vraisemblables que d’autres.

Monisme, dualisme et pluralisme

Le monisme est la doctrine selon laquelle la réalité peut être expliquée en fonction d’une seule substance, un seul principe (par exemple, la matière, le donné « physico-chimico-biologique », voire un étant ou un élément en particulier).

Le dualisme suppose quant à lui deux principes bien distincts (par exemple, l’esprit et la matière, chez Descartes), tandis que le pluralisme défend qu’il y en a davantage (initialement, les atomistes, par exemple). En somme, le postulat pluraliste correspond à dire qu’il y a différents types de réalités à prendre en compte pour comprendre le monde. Il est à la base de l’interdisciplinarité. Une même réalité peut être perçue par plusieurs approches sans que toutefois celles-ci soient incompatibles.

Plus largement, le pluralisme est intrinsèquement lié au perspectivisme. Concrètement, le perspectivisme implique de dire qu’il existe plusieurs points de vue sur la réalité. Ceux-ci ont tous une certaine zone de signification, une pertinence limitée. Par conséquent, pour obtenir une perception plus complète de la réalité, pour enrichir la connaissance, il convient d’adopter plusieurs points de vue, de combiner les approches et les postulats.

C’est une alternative au relativisme : plutôt que de dire « il y a plusieurs points de vue, donc on ne peut pas trancher », il s’agit de dire « il y a plusieurs points de vue [dont certains plus pertinents ou vraisemblables que d’autres], donc combinons-les pour obtenir une vision plus juste / complète de la réalité ».

Illustration simplifiée du perspectivisme

Ce pluralisme vaut tant sur le fond (pluralisme dans les contenus abordés, dans les thèmes, les théories, les visions du monde) que sur la forme (méthodes, approches pédagogiques en éducation).

Dialectique (Hegel)

Pour Hegel, la pensée procède selon une dynamique dialectique. En ce sens, il fait de la vérité quelque chose qui s’enrichit de sa propre critique, de la prise de distance. On a donc ici une pensée qui prend en compte les pensées qui lui sont opposées, qui tente de retirer quelque chose de ces oppositions, pour enfin les « intégrer » en elle-même. C’est une vision « cohérentiste » de la vérité, que nous relions ici au pluralisme. Voir aussi les concepts de réflexivité et de décentration.

Épistémologie des sciences et considérations contemporaines

Hume et Popper : induction et falsifiabilité / réfutabilité

L’induction (processus d’inférence d’énoncés génériques à partir de données particulières) n’est pas un raisonnement valide. Les énoncés génériques ne peuvent être vérifiés une fois pour toutes. Ceux qui pourraient être rendus faux par les faits sont scientifiques.

Kuhn et Lakatos : l’histoire des sciences montre des discontinuités (contre l’image d’un progrès continu), des ruptures

On parle de paradigmes (« conception théorique dominante ayant cours à une certaine époque dans une communauté scientifique donnée, qui fonde les types d’explication envisageables, et les types de faits à découvrir dans une science donnée »).

Lyotard, la postmodernité

La raison humaine est marquée de finitude et les savoirs scientifiques sont construits socialement.

Épistémologie(s) des démarches scientifiques, des sciences humaines et sociales, des sciences de l’éducation, etc. : méthodes spécifiques de construction des théories valides

  • Correspondance entre théories et faits : vérification et falsification
  • Respect des méthodes validées (honnêteté et validité du raisonnement, des outils et démarches de collecte, traitement et restitution des données)
  • Portée explicative des théories, utilité, fertilité
  • Articulation avec les théories existantes (cohérence), question des paradigmes
  • Consensus dans la communauté scientifique

Pour aller plus loin à propos de ces questions d’épistémologie des sciences, cf. [Dossier] Des critères de validité en sciences humaines et sociales.

Des critères de validité en sciences humaines et sociales

Quels sont les liens entre nos représentations, nos pensées et le monde ?

Objectivité / subjectivité et intersubjectivité

Cette distinction attire l’attention sur des objets (du monde) et des sujets qui pensent et perçoivent ces objets.

L’objectivité est de l’ordre du factuel, de l’« observable ». L’objet du monde (et donc son objectivité) est en théorie indépendant de l’observateur. Une thèse scientifique qui prétend à l’objectivité prétend en général à l’universalité, c’est-à-dire qu’elle prétend décrire une loi (mathématique, naturelle) qui vaut pour le monde dans sa globalité. Elle s’applique à tous les objets du monde.

La subjectivité est de l’ordre de l’opinion, du jugement, et est donc spécifique à celui qui juge, elle en dépend. Elle a trait à la particularité.

Selon le constructivisme (en épistémologie), une observation est déjà un jugement. En réalité, toute pensée ou communication de celle-ci implique un sujet pensant. A cette dichotomie sont parfois préférés des termes moins radicaux. L’intersubjectivité est de l’ordre de la prise en compte des jugements, ainsi que de leurs relations entre eux. Un jugement a une existence réelle, c’est une réalité.

La philosophie de Gadamer (pour qui la prise en compte des préjugés peut mener à un plus grand niveau de compréhension) et le pluralisme (dans une certaine mesure) font appel à cette notion.

Vérité / fausseté, vraisemblance et fiabilité

  • La vérité est une question métaphysique
  • La vraisemblance ou fiabilité est le résultat d’un jugement d’évaluation (scientifique, par exemple)

Cette notion de vraisemblance rétablit la place de l’humain dans le système : la vérité en tant que telle (déconnectée de tout sujet qui aurait à juger de celle-ci) n’a pas de sens. C’est toujours bien un sujet ou une collectivité de sujets pensants qui se mettent d’accord pour considérer qu’il existe des choses plus vraies que d’autres. En sciences, par exemple, cela se traduit par la question du consensus et de la confrontation à d’autres thèses existantes.

Par ailleurs, cette vraisemblance est évaluée selon les relations qu’entretiennent les représentations ou signes entre eux et avec le réel. Ces rapports sont de plusieurs types :

  • Adéquation : une thèse n’entre pas en contradiction avec les états ou événements du monde desquels elle prétend rendre compte. L’expérimentation scientifique, l’analyse des faits, l’enquête judiciaire ou encore le « fact checking » journalistique cherchent à valider ou non l’adéquation entre les discours et le réel.
  • Consensus : une thèse fait partie ou non des thèses acceptées par une communauté donnée.
  • Cohérence : une thèse n’entre pas en contradiction avec les thèses admises à un moment donné.

Éléments de philosophie du langage et théories de la communication

Cette partie de la philosophie s’interroge sur le(s) lien(s) entre langage et vérité, langage et pertinence, représentations (signes) et monde réel. Autrement dit, elle pose la question du rapport entre les signes ou symboles, le monde et les représentations ou perceptions de celui-ci.

Pour les paradigmes des théories de la communication en particulier, voir notamment l’article synthétique suivant : PIROTTON, G., « Approches pragmatiques – modèles de la communication ».

Trois domaines peuvent être distingués : la sémantique, la syntaxique et la pragmatique.

Sémantique

Analyse du sens des signes, de leurs significations et structures ; liens entre les signes et ce qu’ils représentent.

Syntaxique

Analyse des liens entre les signes entre eux, la façon dont ils se combinent pour créer des énoncés et les règles formelles qui en découlent (« grammaire »).

Pragmatique

Analyse des liens entre les signes et les usagers, le contexte d’énonciation.

A ne pas confondre avec le pragmatisme (courant de pensée selon lequel la question de la vérité se situe dans le champ de la croyance), la pragmatique est un domaine d’étude du langage.

La pragmatique réintroduit la question de la relation entre les signes et les usagers. Un mot ou une phrase peuvent avoir différentes significations en fonction du contexte dans lequel ils sont utilisés.

Pour Grice, les interlocuteurs procèdent à des inférences pour reconstituer la signification d’une proposition dans un contexte donné. La communication a par ailleurs une portée performative : dire « je promets », c’est déjà poser l’acte de promettre (Cf. la formule d’Austin : « Quand dire, c’est faire »). Elle a également des effets. Tout acte de langage a une force illocutoire : d’office, quand on dit quelque chose, il y a ce qui est dit, mais aussi ce qui est en train de se réaliser quand on le dit.

> Applications de cette distinction

Les courants et doctrines en philosophie du langage et dans les théories de la communication se focalisent en général sur un ou plusieurs de ces domaines.

Un parallèle peut aussi être dressé entre d’une part les notions d’adéquation, de cohérence et de consensus et d’autre part celles de sémantique, de syntaxique et de pragmatique.

Sémantique Syntaxique Pragmatique
Les signes (représentations) et le monde Les signes entre eux Les signes et leurs usagers
Adéquation (« le chat mange » est vrai ssi le chat mange) Cohérence (« si le chat mange, alors le chat mange » est vrai) Consensus (tout le monde s’accorde pour dire que « le chat mange »)

Structuralisme, linguistique et sémiotique (Saussure, Barthes, Peirce)

Le structuralisme est un courant de pensée duquel découle le modèle signifiant – signifié (Saussure) : la signification est le résultat de la correspondance entre l’image acoustique et le contenu (concept) qui lui-même renvoie directement au monde. Elle peut aussi procéder par connotations et implicites (Barthes).

Peirce propose quant à lui un modèle « triadique » : representamen (pure forme matérielle) – objet (objet de pensée) – interprétant (représentation mentale du lien entre le representamen et l’objet). Par ce fait, il réintroduit l’activité cognitive des individus dans le processus de représentation, de communication et d’interprétation du monde. Un parallèle peut être effectué avec les thèses constructivistes, dans une certaine mesure.

Vulgarisation, communication des savoirs

Des considérations précédentes découle la notion d’échelle de fiabilité / vraisemblance. Une représentation est plus ou moins fidèle au réel. La question de la vulgarisation se situe entre le concept de fidélité (au réel, aux thèses admises ou acceptées) et celui de communicabilité. Vaut-il mieux communiquer une information fidèle à 90% et ne se faire comprendre par personne, ou bien une information fidèle à 70% et se faire comprendre par tout le monde ?

Le principe de coopération implique en tout cas la prise en compte des « récepteurs » lors de la réflexion à propos des « contenus » à communiquer. Comme le pense Umberto Eco, le sens est le résultat d’une co-construction entre « émetteurs » (et leurs intentions) et « récepteurs » (et leurs interprétations, inférences). Si être fidèle à la réalité correspond à être mal compris, peut-on s’autoriser d’être moins fidèle tout en expliquant que le réel est plus complexe ?

La question de la vulgarisation se situe donc au croisement de l’épistémologie (la question de la connaissance) et l’éthique (la question de l’agir humain). Voir aussi Liens entre vérité et liberté.

Prolongements : métaphysique, langage(s) et épistémologie

Permanence / changement

La question de la permanence et du changement est une question métaphysique (dès Héraclite et Parménide) : quelles sont les choses immuables ?

Celle-ci a de nombreuses applications contemporaines (par rapport aux technologies numériques par exemple) : quelles sont les révolutions ? Quelles sont les évolutions ? Qu’est-ce qui ne change pas ? Il y a également l’enjeu d’une mise en perspective historique de l’étude des médias et des phénomènes sociaux (cf. notamment mon article Nouveaux médias : de la passivité à l’interactivité ?).

Réel / virtuel (fictionnel)

Pour Platon, le monde sensible (celui que nous percevons avec nos sens) est virtuel. Platon a un rapport assez négatif vis-à-vis des images : l’art engendre en général des simulacres (copies de copies), le réel est dans les Idées.

Cette conception (et sa réappropriation) un peu mystique de la réalité est à tempérer, mais elle montre que le réel n’est pas nécessairement identifiable à notre monde sensible « extérieur ». Par extension, ce n’est pas parce que quelque chose se passe de manière « symbolique » (ou « médiate », « médiatisée »), que celle-ci est nécessairement virtuelle.

Pour certains, l’art, voire l’expérience symbolique en général (y compris par le jeu vidéo ?) est une manière d’appréhender le monde de manière plus authentique.

Entre nominalisme et réalisme (cf. doctrines et courants en épistémologie), une voie existe. Il s’agit de dire qu’une représentation du monde (même si elle est construite) n’est pas nécessairement de l’ordre du fictionnel : elle peut référer adéquatement au réel. Nos mots, nos symboles et nos médias ne produisent donc pas que du virtuel, déconnecté du monde. Aussi, notre interaction au monde, même « immédiate », implique un système de perception, de « construction » de notre expérience de celui-ci.

> Lire aussi : Stéphane Vial : « Il n’y a pas de différence entre le réel et le virtuel »

Anthropologie de la cognition et des langages

Pour Jack Goody et à sa suite des penseurs comme Pierre Lévy, nos systèmes de signes (langages), eux-mêmes en lien avec nos technologies symboliques, structurent nos représentations du monde. Pour Pierre Lévy, les nouvelles technologies appellent de nouveaux systèmes sémantiques.

La pensée n’est pas la même que l’on soit dans une culture de l’oralité, de l’écrit ou encore du multimédia et des réseaux : « Il n’y a pas que des innovations techniques ou sociales. Il y a eu dans l’histoire énormément d’innovations symboliques : l’écriture, l’alphabet, le système de notation des nombres, les langages scientifiques, les mathématiques, etc. ».

Les « intermédiaires » entre le monde et nos représentations structurent nos représentations : il s’agit de nos sens, de notre corporéité, mais aussi de nos « technologies de l’intelligence ».