Lutter contre la haine de l’autre : réfuter ne suffit pas (non plus)

Les faits et la logique sont une ressource précieuse pour lutter contre les propos faux et haineux. Toutefois, ils peuvent s’avèrer inefficaces.

> Retour à l’introduction du dossier « Lutter contre la haine de l’autre »

Un « odieux connard » offre une piste d’argumentation intéressante face aux interprétations racistes et aux raccourcis de certaines théories du complot.

En plus des caricatures montrant les « contradictions » de certains discours haineux et des éléments factuels exposés en début d’article, ceci illustre à mon sens la possibilité de réfuter assez efficacement les positions les plus farfelues, au cas par cas et avec les outils adéquats. Cependant, je pense que c’est encore insuffisant.

Face au « faux », la réfutation logique ne suffit pas (cf. un exemple de réfutation face à une affirmation fausse). Dans la tête du fou, les poules ont des dents. C’est une réalité pour lui, elle existe dans « son » monde. Même une croyance fausse a du sens et elle peut dire du vrai, dans une certaine mesure, ne serait-ce justement que sur celui qui adopte cette croyance (sur son état, sur ses raisons, etc.). Au quotidien, les interlocuteurs procèdent par des suppositions, des implicites (même involontaires) ou encore des interprétations. Le « non-jugement » représente une prétention idéologique irréaliste.

Il me semble par conséquent important d’aborder aussi les dérives possibles du logicien-metteur-de-points-sur-les-i, qui ne tient pas en compte de la réalité d’une situation de communication.

Un des défis de la personne qui souhaite respecter la logique et parvenir à une vérité, ou du moins lutter contre le faux, c’est donc de tâcher non seulement d’expliquer, mais aussi de comprendre. Certaines représentations « ancrées » sont difficiles à changer. Il arrive que des individus restent accrochés à des modes de raisonnement fallacieux. Il importe donc de faire droit aux raisons pour lesquelles une personne choisit (même inconsciemment) ou non de croire à telle ou telle chose. Il s’agit peut-être de paramètres émotionnels, liés au vécu de cette personne, par exemple.

Cette démarche ne changera peut-être pas l’avis de cet individu, mais cela permettra peut-être de cerner dans quelle mesure ses propos ont du sens, au moins pour lui…

La logique face aux mauvais arguments (2014)

Comme nous l’avons laissé entendre également, un des défis majeurs de l’argumentation se situe au niveau des publics des échanges entre « racistes » et « antiracistes »… Tout en offrant des clés pour mieux comprendre certaines polémiques, Marcel Sel résume l’ampleur de leurs enjeux :

Comment convaincre des spectateurs qu’ils ont ri d’une abomination sans suggérer qu’ils sont eux-mêmes abominables ? Comment ne pas culpabiliser un public qui ne cherchait qu’à rire aux dépens de caricatures dont il ne comprend pas le sens caché ? C’est cette question fondamentale à laquelle les élites n’ont pas su répondre. Bien sûr, certains trouvent, en privé, que ce public est décidément trop bête pour qu’on s’échine à lui faire comprendre ! Facile ! […]

Les génocides, les massacres, pogroms, et autres crimes contre l’Humanité, doivent nous rappeler que toute population est susceptible, un jour, d’être massacrée pour ce qu’elle est, du bébé qui vient de naître à notre brave grand-mère. Lorsque nous décrirons le Génocide nazi, nous devrons toujours à la Mémoire de dire que ses victimes étaient des Juifs et des Roms, qu’il était industriel, programmé, et visait l’éradication totale de ces « peuples » sur un territoire considérable, l’Europe. Mais le sens que nous devrons donner à cet événement — si nous voulons intéresser les générations futures et la jeunesse d’aujourd’hui — ne peut être qu’universel. La lutte contre tous les racismes en dépend.

Il ne s’agit donc pas uniquement de convaincre quelqu’un qui n’a pas la même opinion que soi, mais de construire des bases permettant de vivre ensemble de manière harmonieuse. Cela implique une communication, non seulement pour expliquer, mais aussi pour (se) (faire) comprendre, et ce non seulement par ceux qui sont ouvertement haineux, mais aussi par ceux qui ne le sont pas encore, et qui pourraient être séduits par une posture ou un discours faux ou haineux.

Concrètement, le fait de réfuter les thèses fausses de manière unilatérale est insuffisant. Il y a des éléments de contexte, de forme et de communication à prendre en compte.

Là encore, il y a un enjeu pédagogique, de débat public. Derrière des propos « populoracistes » (souvent confondus dans les faits) ou des actes et gestes violents ou à connotation haineuse (la « quenelle » par exemple), il y a souvent « un coté » qui peut faire l’objet d’un débat public en démocratie (le sentiment d’injustice, par exemple) et « un autre coté » (les propos / actes communautaristes, de haine de l’autre et de violence) qui eux sont inacceptables, à la fois sur le plan de la vérité et sur le plan moral.

odieux-connard-2
Odieux Connard – Commencer l’année du bon pied (au cul)

« Un odieux connard » lui-même fait d’ailleurs le lien avec une prise en compte politique : « Post électoral » (2014). En somme, ce n’est pas un problème se limitant à des situations interpersonnelles.

Il y a de nombreux paramètres sociaux qui font qu’une personne adopte ou non un discours ou un comportement haineux. Il convient dès lors d’éviter de s’enliser dans des querelles stériles, passant à côté des véritables problématiques de fond.

odieux-connard-3
Odieux Connard – Post électoral

> Sortir des jeux sémantiques stériles

> Retour à l’introduction du dossier « Lutter contre la haine de l’autre »