Validité en sciences humaines et sociales : un traitement en contexte(s) et réflexif

Cet article s’inscrit dans la continuité du dossier relatif aux critères de validité en sciences humaines et sociales. Après avoir délimité le sujet, puis construit et appliqué une méthodologie appropriée pour observer la réalité étudiée, il importe de traiter et de présenter les données de façon adéquate.

> Voir aussi les étapes de recherche en sciences sociales, extrait de VAN CAMPENHOUDT, L., QUIVY, R., Manuel de recherche en sciences sociales, Paris : Dunod, 2011 (1988).

Nous nous limitons ici à présenter quelques principes génériques communs au traitement des données scientifiques en sciences humaines et sociales. En fonction des méthodes de collecte choisies précédemment, il existe différentes démarches d’analyse des données produites plus ou moins pertinentes. De ce fait, nous invitons le lecteur à investiguer les méthodes de traitement et d’analyse spécifiques à la méthodologie de collecte envisagée.

Liens avec les thèses existantes

En général, le travail de mise en contexte réalisé dans le cadre de la délimitation du sujet trouve une utilité supplémentaire au moment du traitement des données.

En effet, les résultats sont à relier avec la littérature existante sur le sujet (théories, concepts, thèses), ou encore avec une connaissance empirique du terrain étudié (observations préalables, explorations) et de son contexte (géographique, temporel, religieux, politique, juridique, institutionnel, organisationnel, etc.).

Autrement dit, il est important de retrouver un ancrage fort dans un ensemble d’éléments qui préexistent à l’observation, que ces éléments aient fait eux-mêmes l’objet d’observations ou de lectures. Concrètement, quand un domaine a déjà été étudié, les liens avec les sources existantes sont recommandés. A ce niveau, il n’est pas question de gonfler artificiellement sa bibliographie (par convention, d’ailleurs, seules les sources effectivement citées ou référencées dans le corps de texte apparaissent dans la bibliographie principale d’un ouvrage – ce qui n’empêche pas de constituer une bibliographie secondaire). Il convient de garder à l’esprit les délimitations antérieures, et donc d’effectuer une sélection des liens les plus pertinents à élaborer.

A ce titre, le recours aux citations est une marque d’honnêteté scientifique. En effet, il semble relativement rare qu’une idée, aussi brillante soit-elle, provienne tout-à-fait de nulle part, ou encore que personne n’ait eu une idée identique ou similaire, ne puisse être reliée à aucune autre thèse qui ait déjà été formulée.

Dans cette mesure, le copier-coller n’est pas interdit. Au contraire, il est même recommandé dans lorsqu’il s’agit d’exercer son droit de (courte) citation en indiquant ses sources.

A l’inverse, le plagiat peut engendrer un discrédit au-delà des droits d’auteurs. Il témoigne d’un manque de transparence, et donc de fiabilité. Ce n’est pas seulement une question financière : dans le cadre scientifique, toute thèse, toute théorie ou idée doit faire l’objet d’un examen minutieux. D’où provient-elle ? Qui l’affirme, et sur quelles bases ? Dans cette mesure, quelqu’un qui s’approprie des idées qui ne sont pas les siennes nuit à la vérifiabilité de son discours, alors qu’il pourrait au contraire l’appuyer sur les dires d’autres individus.

Ce souci d’honnêteté, de transparence et d’exactitude s’incarne y compris par rapport à des thèses « opposées », face auxquelles l’auteur souhaite marquer son désaccord. Dans son blog de philosophie des sciences, Quentin Ruyant expose un « principe de charité » à leur égard :

« Il s’agit, comme l’exprime Daniel Dennett, d’être capable d’exprimer une position adverse de manière si fidèle que même notre opposant pourra nous remercier d’avoir exprimé sa position avec tant de justesse. La connaissance doit être issue d’un travail collaboratif, ce qui est impossible si l’on ne sait pas faire justice aux positions auxquelles on s’oppose pour leur opposer des arguments sérieux ».

Toujours dans le même ordre d’idées, il importe de « remonter à la source ». Des résumés de traductions de résumés de notes de lectures sur le web ne témoignent peut-être pas de la richesse d’une œuvre. Il se peut qu’à force, la pensée ou les théories d’un auteur soient utilisées à mauvais escients, mal comprises, mal retranscrites, transposées dans des domaines où elles ne sont pas pertinentes, etc.

Enfin, contrebalançons la recommandation de recourir à des sources tierces avec la mise en garde par rapport aux arguments d’autorité. En effet, il ne s’agit pas d’étayer ses arguments ou opinions en commençant chaque phrase par des formules de type « Comme l’écrivait Aristote… ».

Traitement des données et retour réflexif

Très brièvement, évoquons que le traitement des données implique de toujours garder un œil sur la méthode, de l’adapter éventuellement au fur et à mesure et d’y rester vigilant.

Concernant la présentation des résultats, il existe différents tests de signification, notamment applicables dans le cas d’études quantitatives. De manière générale, il est indiqué de faire référence aux méthodes sur base desquelles on peut affirmer que les données sont ou non significatives, et dans quelle mesure.

Il faut en outre prendre garde à la tentation d’effectuer un « lissage » non autorisé des données, qui ferait apparaître une belle courbe de Gauss ou une corrélation qui ne seraient pas apparues de manière aussi limpide sans que certaines observations aient été « ajustées ». De plus, même avec des données qui font apparaître des corrélations qui semblent nettes, il convient de rester prudent et de ne pas tirer de conclusions hâtives (cf. Validité en sciences humaines et sociales : un sujet délimité et observable ou encore La logique face aux mauvais arguments (2014), ainsi qu’une version vulgarisée de ces questions dans Questions de causalité (2011)).

 "Corrélation entre les dépenses des États-Unis dans les domaines de l'espace, des technologies et de l'espace et les suicides par pendaison, strangulation et suffocation", extrait de « Spurious Correlations », par Tyler Vigen.

« Corrélation entre les dépenses des États-Unis dans les domaines de l’espace, des technologies et de l’espace et les suicides par pendaison, strangulation et suffocation », extrait de « Spurious Correlations », par Tyler Vigen.

Les données sont supposées apporter une réponse à la question de recherche, et conforter ou invalider en tout ou partie la ou les hypothèses. En général, en sciences humaines et sociales, il ne s’agit pas d’une réponse univoque, mais bien d’un ensemble d’éléments permettant d’affiner les connaissances, de transformer l’hypothèse en une affirmation qui refléterait le réel de manière plus adéquate. Pour le dire simplement, il ne faut pas se contenter d’une réfutation ou d’une confirmation (souvent partielles), mais proposer des pistes de nuance.

Par exemple, dans mon mémoire (2009), j’ai émis l’hypothèse que les jeunes obtiendraient de meilleurs résultats à une tâche de recherche et d’évaluation de la fiabilité de sites web s’ils en discutaient en sous-groupes, après une tâche individuelle de sélection et de classement. Les résultats m’ont appris que ce n’était pas nécessairement le cas. Cependant, cela ne signifie pas non plus qu’aucune tâche de discussion en sous-groupe ne peut permettre d’améliorer les compétences des jeunes.

Des prolongements peuvent être formulés en ce sens, tant sur le fond (les thèses et hypothèses de travail que le travail invite à considérer) que sur la forme (la méthodologie utilisée). Une fois encore, la transparence quant au dispositif, à ses forces et à ses faiblesses, est fondamentale. Il s’agit d’être au clair avec ce qui a pu être observé, simplement. Ce n’est pas parce qu’un dispositif fait augmenter temporairement le taux de noradrénaline des sujets qu’il atteste de la propension à la violence de ceux-ci, par exemple.

La connaissance a une valeur dans la mesure où elle a une portée pragmatiste, c’est-à-dire une utilité, une fertilité dans le champ de la recherche. Autrement dit encore, elle doit pouvoir ouvrir l’horizon sur de nouvelles perspectives.

Communication

Comme nous l’avons développé précédemment, les résultats doivent être communiqués en référence es résultats en contexte(s).

Cela a notamment pour corollaire d’éviter toute généralisation abusive (cf. La logique face aux mauvais arguments (2014)), et plus largement tout propos qui ne fasse pas référence à ce qui a permis de l’affirmer, y compris dans des phrases qui ne sont pas directement liées à la recherche proprement dite.

Voici un exemple concret d’affirmation qui discrédite la portée scientifique d’un texte :

« De nos jours, la société est telle que les gens ont une propension naturelle à… »

Meme Internet "Kill Yourself"

Meme Internet « Kill Yourself »

En général, ce type de considération est au mieux une affirmation creuse, éventuellement un cliché, et au pire une affirmation fausse.

Tous les éléments de cette phrase sont contestables, sans même avoir pris la peine de lire ce qui suit (« de nos jours » fait référence à une temporalité vague, que l’on ne peut situer (préférer une formulation de type « en 2015 » ou « depuis 1960 », par exemple), « la société » et « les gens » renvoient à des réalités multiples, parler de « propension naturelle » lorsqu’il est question d’humain fait appel à des postulats métaphysiques essentialistes : cela ne relève pas de la science, n’est pas réfutable…).

Dans tous les cas, ce type de phrase n’a rien à faire dans un travail à prétention scientifique. Il demeure possible de donner son opinion, mais alors la phrase est à commencer par « je crois » ou « tel auteur pense », et non à énoncer comme une vérité absolue.

Les précautions ici développées peuvent être mises en parallèle avec la notion de « charge » de la preuve, qui veut que « la preuve incombe à celui qui prétend ». Ce principe est ici interprété de manière large : concrètement, quand vous affirmez quelque chose, vous devez permettre au lecteur de savoir d’où cette affirmation provient, ce qui vous permet de l’affirmer (vos observations, vos lectures, votre réflexion philosophique, vos valeurs et opinions, etc.). S’il n’est pas nécessairement question de « prouver » ce que vous affirmez ou croyez, il est en tout cas important d’informer le public de manière tangible sur ce qui fait que vous l’affirmez ou le croyez.

Concernant l’étape de communication des résultats, il convient de noter la tension entre fidélité et communicabilité. C’est une tension de la vulgarisation scientifique, et par extension de toute communication scientifique.

Un haut niveau d’exactitude (et donc de fidélité au réel) peut impliquer des textes forts longs ou un haut niveau de complexité. Pour raccourcir un texte ou le communiquer à un certain public, il est parfois nécessaire de procéder à des simplifications, d’avoir recours à des images, des métaphores et métonymies, des approximations, etc. C’est un travail d’équilibriste que doit réaliser celui qui communique son travail scientifique, en s’interrogeant entre autres sur son public (ses pairs scientifiques, le corps enseignant dans le cas d’un mémoire ou un TFE, le « grand public », des élèves, etc.) : comment mettre des mots sur la réalité sans la caricaturer ? Comment écrire à propos d’observations complexes sans dénaturer les informations ?

Enfin, en prolongement des balises, notons le principe de clarté (également évoqué dans Pour une éthique de la discussion (2013)) : cela n’a pas de sens (entre autres au niveau de la fertilité scientifique) de rédiger quelque chose de très informatif s’il n’y a personne qui le comprend. D’ailleurs, cela peut nuire à la vérifiabilité des thèses. Le scientifique doit à mon sens éviter tout jargon inutile et adopter un style simple, tant que possible. Il est important d’avoir recours à des concepts bien délimités, ce qui implique parfois des néologismes (cf. Validité en sciences humaines et sociales : un sujet délimité et observable), mais chacun d’entre eux doit avoir du sens en regard de l’objet de recherche et faire l’objet d’une explication.

Prolongements : utiliser ces critères pour évaluer l’information

En guise de prolongements à cet ensemble de balises relatives aux critères de validité en sciences humaines et sociales, nous proposons une discussion quant à la portée de ceux-ci en-dehors du champ scientifique. En effet, toutes ces recommandations peuvent permettre d’évaluer les discours et les textes dans d’autres contextes.

Par exemple, une affirmation est d’autant plus fiable que celle-ci fait l’objet de délimitations claires, sans confusions ou amalgames. Les phrases qui se veulent abstraites, floues ou creuses sont à considérer avec prudence. Les propos font-ils référence à un contexte, sans généralisation abusive ? Le principe de réfutabilité ou d’observabilité des affirmations peut également être relié au concept de « fact checking » relatif aux médias d’information.

De même, en application du principe de charge de la preuve précédemment développé, une posture d’évaluation de l’information consiste à se demander sur quelle(s) base(s) un individu ou un collectif s’appuie pour dire quelque chose. Quelles sont les données qui lui permettent de tenir ses propos ? De quelle(s) nature(s) sont-elles ? Sont-elles communiquées de manière transparente ?

En général, un document est d’autant plus fiable qu’il donne de l’information sur ses sources, sur ses méthodes d’acquisition de l’info. Est-il le fruit d’une investigation poussée, d’une recherche rigoureuse ? Quels éléments sont donnés pour l’attester ? Cela est-il vérifiable ? Il n’est pas préjudiciable qu’une personne donne son opinion, si celle-ci est honnêtement assumée comme telle.

Un des critères conventionnels des sources scientifiques valides réside dans la publication après relecture par des pairs (validation experte intersubjective). Ceci soulève l’idée qu’une thèse doit également recueillir l’assentiment d’autres individus qui ont des connaissances dans le même domaine, ou du moins être mis en perspective par rapport à leur avis. Il est intéressant de considérer qu’une information sur un thème donné n’est jamais isolée d’autres thèses ou opinions, et donc de prendre également ceux-ci en compte.

Quand il est question d’évaluation d’un document, il s’agit parfois d’un véritable travail d’enquêteur. Dans ce cadre, il peut être judicieux d’opérer un « retour aux sources ».

Cf. également DORBAN, M., Critique de l’information : contribution de la critique historique, Louvain-la-Neuve : Academia-Bruylant, 2000 (ouvrage utile également à l’historien, justement).

Pour terminer, plusieurs autres éléments pourraient être évoqués. Pour rappel, ce texte présente des principes généraux dont l’application dépend de l’objet et du contexte de la recherche. Il ne prétend pas à l’exhaustivité. Nous invitons donc le lecteur à le nuancer et le prolonger dans le cadre de sa propre expérience, de ses lectures et observations.

> Bibliographie