Médias : influence, pouvoir et fiabilité – Partie 1 – Chapitre 2 – Des fonctionnements typiques des médias

Médias : influence, pouvoir et fiabilité – Partie 1 – Des critiques envers les médias

Au-delà de la question politique, la question de la culture et des idéologies véhiculées via le fonctionnement intrinsèque des médias pose problème.

D’une part, l’information est mise en forme, ne serait-ce qu’à cause des contraintes (de temps ou d’argent, notamment) qui pèsent sur chacun des formats. D’aucuns vont jusqu’à parler de mise en récit ou de narrativisation.

D’autre part, les clichés socialement admis trouvent parfois leur reflet dans les médias. Qu’est-ce qui est considéré comme bien (ou du moins, mieux qu’autre chose), beau, vrai ou évident, juste ou encore normal ? Indépendamment de toute influence « externe », les médias eux-mêmes colporteraient des idéologies en fonction de leur traitement des faits : ils leur attribueraient plus ou moins d’importance, de valeur. A notre sens, ne pas interroger les médias selon cette dimension équivaudrait à se limiter à une analyse en surface des croyances qu’ils induisent ou colportent.

Ce chapitre a pour objet de décrire des modes de fonctionnement typiques des médias de masse : comment choisissent-ils, structurent-ils et présentent-ils les informations ou les autres contenus ? Quels sont les impacts de ces façons de faire ? Ce sont bien entendu des grandes tendances, généralisées, et non une catégorisation exhaustive de toutes les manières de procéder des médias.

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2.1. Les médias mettent en forme les contenus

Le documentaire-fiction « Bye-Bye Belgium » (RTBF, 2006)

Bye bye Belgium est une émission de la chaine publique belge francophone Présentée dans le décor du JT sous les airs d’une édition spéciale, elle met en scène la scission de la Belgique. Lors de sa diffusion en 2006, de nombreux téléspectateurs ont cru aux propos de ce documentaire-fiction (cf. aussi ORM – LITS, M. (dir.), 2008).

Ce canular pose plus largement le débat de la mise en forme de l’information, des agencements et constructions « routinières » de l’information dans les médias. Etymologiquement, cette phrase est presque un pléonasme, puisqu’informer provient d’informare, soit « façonner, former ». Il n’est pas question ici de propagande, ni d’une quelconque dépendance par rapport à un pouvoir politique ou économique, mais bien du fonctionnement journalistique lui-même.

Selon Jost et Bourdon (Bourdon, J., Jost., F. (dir.), 2005), les genres télévisuels se distribuent en trois régimes, en fonction du type de rapport au monde représenté : authentifiant (exemples : journal télévisé, documentaires), fictionnel (exemples : séries, films) ou ludique (exemples : divertissements, talk-shows). Le dispositif du journal télévisé, supposé et perçu comme authentifiant, dispose d’une fonction implicite d’attestation. C’est le cas également pour la photographie ou les statistiques. Le JT se présente comme une fenêtre ouverte sur le monde. L’émission Bye bye Belgium a eu le mérite d’offrir une information de poids au grand public belge francophone : même dans le registre authentifiant, l’information est construite.

A ce sujet, Philippe Marion (ORM – LITS, M. (dir.), 2008) développe la thématique des constructions et effets de réception intrinsèques au dispositif et aux genres télévisuels. Le média télévisuel fait que l’image filmée a une capacité de rendre le monde présent : la caméra « capte » et « restitue » le monde. Il y a par conséquent un effet de transparence du direct (comme si le monde s’offrait à voir) doublé d’un effet d’effacement du média face à l’événement (comme s’il n’y avait pas de construction de l’image, de cadrage, de choix des plans, etc.). L’objet montré (ce qui est filmé) semble dès lors autonome, tout à fait indépendant du dispositif qui le capte. Une équipe de tournage bouleverse cependant l’environnement dans lequel elle s’introduit, ne serait-ce que par sa seule présence (plusieurs personnes, une perche et une caméra, etc.).

Tous ces éléments montrent combien la réflexion sur le simple dispositif médiatique est vaste. Bye-bye Belgium est au fond la face visible de l’iceberg : non que de telles fictions soient présentes tous les jours, mais que cet événement est révélateur d’un choix, d’un traitement et d’un agencement spécifiques de l’information, ainsi que de leurs impacts sur le public.

En bref, contrairement à ce que le dispositif du journal télévisé peut laisser croire (même à certains journalistes eux-mêmes), l’info ne se donne pas à voir d’elle-même : elle est « fabriquée ». Selon Aubenas et Benasayag (2007), respectivement journaliste et philosophe, trois idéologies sous-tendent cette fabrication de l’information.

La première qu’ils pointent du doigt est « la transparence ». C’est cette idée que l’info se donnerait simplement à voir, que le média ne ferait que la représenter. La communication se ferait au détriment de toute idéologie, reflétant parfaitement tous les points de vue et toutes les pensées sans les déformer (p. 67).

En 1979, Michael Reddy remarque que la plupart des expressions utilisées pour parler de la communication correspondent à « la métaphore du conduit ». Cette métaphore structure la compréhension commune de la communication comme étant simplement un transfert de données-objet via un canal. Elle se résume comme telle : « la communication est l’acte d’envoyer et de recevoir des mots (récipients) contenant des objets (les idées) à travers un conduit » (REDDY, M. J., in ORTONY, A. (éd.), 1979).

La seconde est « la critique spectaculaire du spectacle » : la critique serait quelque chose que le monde de la communication adore, d’autant plus si elle est contestataire. Ainsi se succèdent les articles, émissions de « décryptage » ou satiriques « mettant violemment en cause le système des médias, eux-mêmes compris » (AUBENAS, F., BENASAYAG, M., 2007, pp. 77-78).

Notons le parallèle intéressant avec l’existence d’opinions très négatives par rapport aux médias. Et si la critique était avant tout une pratique sociale typique de consommation des médias, primant sur les attentes d’information ?

Et enfin, la troisième est « le règne de l’opinion » : toute opinion serait bonne à refléter. Ainsi, certains journaux accompagnent chaque événement de sondages. Toutes les idées devraient être présentées, et ce dans les mêmes conditions de traitement, aussi longs les uns que les autres (p. 83).

Il existe plusieurs raisons à la mise en forme de l’information, dont certaines n’induisent pas nécessairement en erreur : séduire et attirer le récepteur, paraitre plus réel, plus professionnel ; contraintes liées au scoop, à la nouveauté, à l’urgence liée aux délais, etc. Un reportage au JT devra faire quelques minutes, pas plus. Par conséquent, une interview ne dure en général que quelques secondes à l’écran et le contenu en est forcément tronqué. Dans un entretien à la revue Médias, Noam Chomsky égratigne ce mode de fonctionnement :

« Lors de la chute du Mur de Berlin, j’ai été contacté par l’émission « Nightline » de ABC. Je sais en quoi cette émission consiste. Vous devez remplir un certain nombre de conditions, notamment ce qu’ils appellent la concision. Votre intervention se résume à deux phrases entre chaque coupure publicitaire » (CHOMSKY, N., cité dans MORILLON, L., 2008).

Un article de presse écrite doit respecter un nombre de signes bien défini (3 000 signes en général, pour une page). L’essentiel de l’information la plus récente et la plus spécifique doit figurer en début d’article. Celui-ci comporte un titre si possible « accrocheur » qui synthétise au maximum le contenu qui le suit. Nous reviendrons sur la question de la concision, sur les raccourcis et autres pratiques de ce type qui peuvent devenir fallacieuses.

Plusieurs formatages sont liés aux ressources matérielles ou à l’éloignement par exemple. Les déplacements à l’autre bout du monde ne sont pas nécessairement faciles et ont un coût. Il faut choisir les événements à traiter. Rappelons une sorte de précepte journalistique bien connu : le ratio « nombre de morts au kilomètre carré ». Ce principe sous-entend qu’une mort à deux pas de notre domicile nous touche bien plus que dix morts à l’autre bout de la planète. Certains médias jouent la carte de la proximité.

D’autres mises en scène, notamment dans la presse people, reposent sur l’effet d’annonce, de « révélation promise » : « vous allez tout savoir », souvent en « exclusivité » ou en « inédit ». « Nous allons tout vous dévoiler sur la nouvelle vie de Brad Pitt ». Dans un autre registre (notamment dans le domaine politique), le terme « décryptage » est régulièrement utilisé afin d’accrocher le lecteur, l’auditeur ou le spectateur. En télévision, le direct est privilégié dans cette optique : « gardez le contact, restez là, l’information est toute chaude. Notre envoyé spécial est sur place avec les toutes dernières informations ». Là encore, effet d’annonce. Cela crée le phénomène, renforcé par un dispositif authentifiant (on vous montre tout « comme si vous y étiez ») qui ne débouche pas nécessairement sur de l’info. Il arrive que les seules images qui soient diffusées mettent en scène un journaliste qui brode ou qui accoste le premier passant lambda venu, avouant parfois que « dans l’état actuel des choses, on ne sait rien ». Peu importe : l’essentiel, c’est qu’il soit sur les lieux. Si jamais quelque chose se déroule, les téléspectateurs seront les premiers à le savoir.

Tout cela sans parler des procédés courants de dramatisation (les mots les plus utilisés dans les JT sont « mort », « crise », « drame », etc.). Des dénonciations et tournures en dérision de ces procédés existent au sein même de la presse. En 2011, par exemple, le slogan « Priorité au direct » de la chaine française d’information en continu « BFMTV » est fréquemment raillé dans l’émission « Le petit journal », sur Canal+. Ce simple slogan recèle tout un imaginaire social lié aux « reporters-héros » et au dispositif du direct qui offrirait la réalité « à voir », comme une fenêtre sur le monde. Ce n’est pas un cas isolé.

L’émission se moque volontiers des cas où le journaliste se met lui-même en scène : « nous sommes sur place, nous attendons, nous ne savons rien, mais s’il se passe quelque chose, vous saurez tout en exclusivité ».

Ajoutons à cela que chaque canal médiatique (Internet, télévision, presse écrite, livre, radio) rencontre des contraintes et donc formats – c’est-à-dire des façons de mettre en forme son contenu, de le construire – et caractéristiques qui lui sont propres.

Focus sur la tension entre information et communication

Toutes ces pratiques ne sont pas universelles et généralisables. Elles représentent cependant des tensions entre l’information « pure » (les faits) et la communication, la mise en forme, le fait de plaire (d’où certaines revues qui fonctionnent surtout via des titres choc ou des photos « sexy » à la une). Ce débat ne date pas d’hier : c’est grosso modo celui de l’équilibre entre le fond et la forme.

Généralement, une production médiatique s’adresse à un public. Si elle ne le prend pas en compte dans sa conception, elle risque de manquer sa cible. Le langage n’est pas le même lorsque l’on s’adresse à des adultes ou à des enfants. Ce n’est pas la même chose de parler à des experts ou à des profanes. Au-delà de la question de la fiabilité de l’information, il s’agit de la compréhension de celle-ci ainsi que de son attrait : à quoi sert-il de fournir un contenu fiable si celui-ci n’est pas lu ou n’intéresse pas ceux auxquels il est adressé ? Même les productions littéraires ou scientifiques doivent utiliser un format et un style adéquats afin d’être considérées.

Cette tension n’est pas simple : l’émission Bye bye Belgium, destinée à faire réfléchir, aurait-elle eu un tel retentissement si elle avait été présentée sous la forme d’un débat traditionnel ? Jusqu’où peut-on édulcorer l’information pour la rendre plus digestible ?

Que penser par ailleurs de la potentielle lassitude face à des mises en scènes éculées, des pratiques par rapport auxquelles l’opinion publique deviendrait de plus en plus critique ?

Dans ce cadre de réflexion, des activités de production médiatique peuvent prendre place : créer un journal, un reportage, un blog ou autre implique de se soucier de ceux à qui il est destiné. Une telle activité possède un potentiel éducatif très porteur dans la mesure où elle est accompagnée d’un questionnement de ce type

2.2. Choix de l’info, stéréotypes et clichés

Les médias colporteraient des clichés. Ces façons de construire l’information peuvent être accompagnées de véritables lieux communs, ou encore d’affirmations identitaires sous-jacentes. L’influence des médias ne résiderait pas tant dans des modes de fonctionnement qui peuvent impliquer des fautes d’appréciation, ou encore des volontés de « manipuler » : derrière tous ces phénomènes, les médias se feraient en réalité l’écho de pensées préconçues, sans doute bien plus redoutables, dans la mesure où celles-ci relèvent moins d’erreurs ou de tentatives de tromper que de délits de bonne foi.

2.2.1. Idéologies et lieux communs : opinions, valeurs et identité

Le documentaire-fiction Bye bye Belgium était un coup monté pour susciter le débat. Présenté explicitement comme une fiction à partir d’un moment de l’émission, il a ensuite laissé place à un débat de fond. Ce « mensonge » a été mis en place sciemment et a eu un effet immédiat. Quid des idéologies et des positionnements culturels implicites qui orientent ou corroborent les visions du monde les moins remises en cause ?

Pour Ricœur (1997 (1986)), une idéologie fonctionne d’autant mieux que sa dissimulation d’elle-même est forte. C’est même sa caractéristique constitutive, corollaire de sa propre confortation :

« Ainsi, l’idéologie désigne au départ un processus de distorsion ou de dissimulation par lequel un individu ou un groupe exprime sa situation, mais sans la connaître ou la reconnaître. Une idéologie peut par exemple refléter la classe d’un individu, sans que cet individu en ait conscience. Aussi le processus de dissimulation ne fait pas qu’exprimer cette perspective de classe, il la conforte » (RICOEUR, P., 1997 (1986), p. 17).

La fonction de distorsion de l’idéologie est un thème abordé par Marx, largement représenté dans cet ouvrage. Ricœur y ajoute la fonction de légitimation (se conforte elle-même) et celle d’intégration (elle préserve, entretient, l’identité sociale). Cela signifie que lorsqu’un discours semble « neutre », « évident » ou « normal », et justement pour cette raison, il demeure intéressant de l’interroger en profondeur et de comprendre les présupposés qui l’animent. C’est l’usage fallacieux d’un registre qui est en cause : les univers de Star Wars ou du Seigneur des anneaux sont fictifs, et ça ne pose problème à personne en termes de fiabilité de l’information, parce qu’ils ne prétendent pas être la réalité.

Plus loin, Ricœur écrit :

« L’idéologie est toujours un concept polémique. Elle n’est jamais assumée en première personne : c’est toujours l’idéologie de quelqu’un d’autre » (p. 19).

Nous lisons cette citation comme une invitation à interroger nos propres préconceptions du réel, ce qui sous-tend nos discours, ce qui est dissimulé et se conforte en trame de fond dans les propos, textes et images que nous produisons ou recevons. Ainsi que dans notre façon de les interpréter. Il est intéressant d’interroger la culture, la collectivité, mais aussi les valeurs individuelles : en quelque sorte, plus quelqu’un considère inconsciemment son avis comme allant de soi, plus il y a de chances qu’il se base sur des présupposés qu’il ne prend pas la peine de mettre en doute.

L’influence des médias ne correspondrait pas tant à des tentatives conscientes de manipulation qu’à la perpétuation de valeurs et d’idées reçues : les identités, les appartenances, les rites, coutumes, comportements et croyances sont présentés différemment, ne serait-ce « que » via des stéréotypes, des clichés. Ils détermineraient implicitement que certaines choses sont plus importantes, plus vraies, plus belles, plus normales ou simplement meilleures que d’autres. On peut s’interroger de la sorte : quelles croyances sont érigées en évidences ? Quelles valeurs sont attribuées ? A quels thèmes accorde-t-on de l’importance ? Quelles représentations sont véhiculées ? Comment sont présentées différentes catégories de personnes (la femme, les personnes âgées, la jeunesse…) ? Quelles sont les implications de telles visions du monde partagées ? Le sont-elles universellement ?

Dans cette optique, les journalistes ne seraient en fait que les héritiers de tendances largement partagées dans le milieu où ils demeurent. Les meilleurs journalistes savent qu’ils sont partiaux et tâchent d’en rendre compte humblement. A l’inverse, les autres trompent déjà leur public – autant qu’eux-mêmes – s’ils baignent dans l’idéologie d’une objectivité dogmatique et se croient le reflet exhaustif et transparent du réel et se présentent comme tels. Il ne s’agit pas de diaboliser la presse et ses pratiques. On peut dresser là un parallèle avec un « principe » journalistique : « les trains qui arrivent à l’heure ne font pas d’article ». Par contre, quand ils déraillent, cela crée l’événement. Tout comme les trains, la presse déraille peut-être moins souvent qu’elle ne roule correctement, mais personne n’en parle. En bref, ce n’est pas parce qu’on parle plus des dérives et sophismes des médias et de la presse que ces derniers ne respectent pas avant tout une fonction d’information.

2.2.2. L’agenda setting (MCCOMBS, M. E., SHAW, D. L., 1972)

Nous avons déjà évoqué cette théorie sans la nommer lorsque nous avons parlé du nécessaire choix de l’information. Il est matériellement impossible d’informer sur tout ce qui se passe partout dans le monde. La thèse de l’agenda renvoie à l’idée qu’il existe des thèmes qui nous préoccupent plus que d’autres.

Le choix de l’information se fait en fonction de plusieurs contraintes qui émanent à la fois du pôle éditorial (du côté du « producteur » du contenu) et du public (« récepteur ») : « de quoi est-il important que nous parlions en priorité ? » et « qu’est-ce qui est susceptible d’intéresser le public ? ».

Cela implique que la presse, les journaux et la télévision ne colportent jamais de l’information pure et complète. Les faits sont triés. En France, par exemple, Patrick Champagne a analysé le rôle et les effets des médias en termes de construction (sélection et mise en forme) de l’information dans la couverture médiatique des quartiers dits « sensibles » (cf. CHAMPAGNE, P., in BOURDIEU, P., 1993 – version revue en 2005 par l’auteur).

En d’autres termes, les médias choisissent – et donc occultent – des faits du monde à traiter. Ce faisant, ils mettent des thèmes « à l’agenda » : c’est ce dont non seulement les médias vont parler, mais aussi ce dont le public parlera. En ce sens, les médias ne diraient pas tant « quoi penser », ne nous contraindraient pas tant à adopter certaines positions par rapport à des thèmes, mais nous diraient « à quoi penser », nous suggéreraient ces sujets. Pour le dire différemment, en sélectionnant et en agençant l’information, les médias reflètent et confortent une conception de « ce qui est important » et « ce qui l’est moins » : peu importe d’avoir une opinion positive ou négative sur tel ou tel événement, mais il faut en avoir une opinion tout court. Ce qui est dans l’agenda des médias, c’est ce dont les personnes vont parler (agenda public), et vice versa.

Quelques questions se posent à ce sujet : quelle est la société qui parle au travers des médias ? Sommes-nous avertis de toutes les lois qui sont publiées au Journal Officiel de la République française (Moniteur belge) ? Que penser dès lors de l’information selon laquelle G. W. Bush a failli s’étouffer avec un bretzel (en janvier 2002), relayée et étayée par plusieurs médias ? Quid des « pandémies » ou encore de « crises » en tous genres, qui sont en fait autant de statu quo, extrêmement pauvres quantitativement en termes informationnels ? En 2011, quid de l’« affaire DSK » [Dominique Strauss-Kahn], qui a fait la une de plusieurs journaux pendant des semaines, entre autres sur base de spéculations pauvres en faits ? Certains sujets obtiennent de l’importance, d’autres non. Qu’est-ce qui le justifie ?

Récits médiatiques : le cas DSK

2.2.3. Généralisations, raccourcis et vocabulaire

Les prises de position implicites par rapport à l’information peuvent se traduire également par des généralisations, des raccourcis et autres glissements de sens, notamment via des effets de métaphores et de métonymies. Comprendre ces concepts fournit selon nous des indications intéressantes pour interroger les médias.

Commençons par traiter des raccourcis et métonymies.

« Métonymie (rhétorique) : figure d’expression par laquelle on désigne une entité conceptuelle au moyen d’un terme qui, en langue, en signifie une autre, celle-ci étant, au départ, associée à la première par un rapport de contiguïté [la cause pour l’effet, la partie pour le tout, le contenant pour le contenu, etc.] ».

La métonymie se définit donc par un rapport de contigüité, c’est-à-dire de voisinage, de proximité. Exemples : « boire un verre » (on boit le contenu du verre, pas le verre lui-même), « essuyez vos pieds » (on essuie les semelles de ses chaussures, non ses pieds), etc.

Si les raccourcis sont autorisés dans la pratique journalistique (voire nécessaires, au vu des contraintes éditoriales en termes de nombres de signes, de délais, d’impératifs liés au graphisme, etc.), surtout au niveau des titres, comme le souligne le Conseil de déontologie journalistique belge, ceux-ci peuvent parfois induire en erreur. Richard Monvoisin (2007, p. 140) appelle les métonymies fallacieuses des « effets paillasson », en référence à l’expression « essuyez vos pieds ». Selon lui, plusieurs d’entre elles sont à l’œuvre dans les mauvais ouvrages de vulgarisation scientifique, et sont à l’origine de compréhensions erronées et d’amalgames en ce qui concerne la science.

Les procédés métaphoriques occupent également une place très importante dans la communication. L’épistémologue Gaston Bachelard (1967 (1934)), notamment, y a adressé plusieurs critiques, les considérant comme des obstacles à la connaissance scientifique valide.

« Métaphore (rhétorique) : figure d’expression par laquelle on désigne une entité conceptuelle au moyen d’un terme qui, en langue, en signifie une autre en vertu d’une analogie entre les deux entités rapprochées et finalement fondues ».

La métaphore se définit par un rapport d’analogie, c’est-à-dire de ressemblance. Exemples : « un soleil de plomb » (où le plomb renvoie à la sensation de lourdeur), « un puits de science » (où le puits renvoie à la profondeur), etc.

Les métaphores peuvent en ce sens éclairer une réalité, la rendre plus compréhensible. Lakoff et Johnson (1985) ont travaillé sur la question des métaphores (conceptuelles) et ont mis en évidence le fait que certaines métaphores fondamentales structurent notre vision du monde. Des domaines entiers de notre expérience au monde seraient organisés par des approches métaphoriques.

Lakoff : « La discussion, c’est la guerre »

L’une d’entre elles est que « le bonheur, le plus et le progrès sont en haut ». Des expressions telles que « être au top de sa forme », « remonter le moral », « atteindre des sommets », « monter dans la hiérarchie » indiquent que « le meilleur » est en haut. Cela fonctionne dans l’autre sens, avec le « bas » : « je suis au trente-sixième dessous », « la descente aux enfers », « avoir le moral dans les talons », etc. Cette symbolique est extrêmement courante, on la retrouve dans de nombreuses expressions de notre langage. Il est intéressant de se demander ce qu’elle implique en termes d’idéologies, de préconceptions inconscientes.

Il arrive que ces métaphores comportent des rapprochements hâtifs, justement quand la métaphore « s’oublie », lorsqu’elle dissimule qu’elle est une métaphore. Nous utilisons de nombreuses métaphores sans nécessairement nous en rendre compte. Par exemple, au début de ce paragraphe, j’ai parlé « d’éclairer » la réalité, comme si les métaphores étaient des ampoules lumineuses permettant de mieux voir. Cette métaphore de la lumière pour exprimer ce qui rend intelligible se retrouve notamment chez des penseurs du Moyen Âge, qui identifiaient connaissance, lumière et Dieu. Plusieurs faits de discours correspondent à cette métaphore qui lie la lumière à l’intelligibilité. Dans ces expressions typiques, il est question de « clarté », d’être « clair » lorsqu’il s’agit d’être compréhensible. « Elucider » une affaire revient à en cerner les tenants et aboutissants. Des propos « obscurs » ou « flous » sont difficilement compréhensibles. « Eclaire-moi » sur tes positions, etc. Des philosophes néoplatoniciens comme Plotin, St Augustin ou Pseudo-Denys (entre autres) accordent une grande importance à la thématique de la lumière comme intelligibilité.

Les métaphores impliquent la ressemblance et non l’identique : deux personnes peuvent se ressembler, ce n’est pas pour ça qu’elles sont les mêmes. C’est la raison pour laquelle il est intéressant d’expliciter une métaphore. Le risque d’une métaphore est qu’elle fige la compréhension, alors que celle-ci est incomplète ; qu’il s’opère un glissement de sens erroné. Lakoff et Johnson (1985) pointent notamment une métaphore qui identifie la discussion et la guerre : « défendre ses positions », « attaquer les points faibles de l’argumentation », « démolir une argumentation », « viser droit au but », « faire mouche », « utiliser des stratégies », « remporter un débat », « gagner un point », etc. N’est-il pas intéressant d’interroger le fait que nous abordons – du moins par le langage – le débat et la discussion sous l’angle d’une bagarre ?

Lire aussi : « Lakoff : « la discussion, c’est la guerre » » (LECOMTE, J., 2011).

« En nous permettant de fixer notre attention sur un aspect d’un concept (par exemple les aspects d’une discussion qui rappellent une bataille), un concept métaphorique peut nous empêcher de percevoir d’autres aspects qui sont incompatibles avec la métaphore […] nous pouvons perdre de vue les aspects coopératifs de toute discussion » (p. 22).

Il peut par conséquent s’avérer du plus grand intérêt de pouvoir reconnaître les métaphores, en comprendre les forces, mais aussi les limites (pour des critères par rapport aux métaphores, cf. aussi AUTHIER, J., 1982 ; JACOBI, D., 1999).

Selon nous, les métaphores et métonymies ne sont pas à plébisciter ou à rejeter dans l’absolu. Il est parfois nécessaire de simplifier, d’imager ou de raccourcir. Ces procédés peuvent être des adjuvants à la connaissance. Nous encourageons néanmoins à apprendre à les reconnaître afin de ne pas se borner à une compréhension partielle de la réalité.

Nous invitons de manière générale à réfléchir à propos du vocabulaire utilisé (qu’il s’agisse de lecture ou de production d’un texte), sur le sens des mots, afin de repérer les éventuels raccourcis ou généralisations abusives. Il est alors question de véritable analyse de contenu. Il est très différent de parler des journalistes ou de parler de certains journalistes. Le choix des pronoms est très important : dire « je » engage une seule personne, alors que dire « nous » en inclut plusieurs. Les adverbes ont une influence sémantique également : « souvent » a un sens différent de « parfois » ou de « régulièrement ». Tout ce qui est de l’ordre des adjectifs donne bien entendu des indicateurs précieux. Il suffit d’un mot, d’un lapsus, voire d’un élément qui sort du langage verbal (mimiques, agressivité affichée…) pour changer le sens d’une phrase :

  • « Untel politicien est accusé de corruption. Gardons à l’esprit la présomption d’innocence ».
  • « Untel politicien est accusé de corruption. C’est la deuxième fois en deux ans qu’il comparait pour ce type de plainte. Gardons tout de même à l’esprit la présomption d’innocence ».
  • « Untel politicien est encore une fois accusé de corruption. C’est la deuxième fois en deux ans qu’il comparait pour ce type de plainte ».

Toutes ces phrases citent la même information et aucune n’y ajoute de fait qui soit faux, mais on comprend aisément que la première est plutôt favorable (n’évoque pas les antécédents), la seconde un peu moins (le « tout de même » peut sous-entendre de la suspicion), et la troisième moins favorable (le « encore » peut connoter une croyance de culpabilité du politicien).

Pour d’autres éléments d’analyse, cf. MEUNIER, J.-P., PERAYA, D., 2004 ; LECOMTE, J., 2017 (notamment la section relative à la sémantique, la syntaxique et la pragmatique, ainsi qu’une étude de cas (2012)).

2.2.4. Identifier les failles logiques et la rhétorique

Lire aussi : « La logique face aux mauvais arguments » (LECOMTE, J., 2014)

La logique face aux mauvais arguments

Cet exercice d’analyse sémantique peut porter sur les démonstrations et raisonnements présents dans un texte ou un discours. En effet, il est possible de démonter certaines propositions et de prouver leur fausseté par le recours à des règles et notions logiques élémentaires, souvent malmenées. Nous en évoquons ici quelques-unes. Ainsi en est-il de l’universalité (généralisations abusives, notamment), par exemple lorsque l’on tient pour équivalents le fait de nier que tout est vrai et le celui de dire que tout est faux.

La notion logique d’implication est souvent maltraitée également. Aussi, prenons le raisonnement suivant : « si je suis un vrai homme, alors je bois Jupiler (« Jupiler, les hommes savent pourquoi »), or je ne bois pas Jupiler, donc je ne suis pas un vrai homme ». Le raisonnement est correct, mais cela ne veut pas dire que la première prémisse ou la conclusion sont vraies pour autant.

Voici la formulation d’un type d’argument publicitaire fréquent : « tous les articles d’un magasin bénéficient d’une réduction de 5 €. J’achète un article (A) de ce magasin. Donc, j’économise 5 € ». Pour que le raisonnement soit correct et que sa conclusion soit vraie, il faut que l’on ajoute une prémisse telle que « j’aurais acheté l’article (A) même s’il n’avait pas bénéficié d’une réduction ». Dans les deux cas, je l’achète, mais dans un cas, il est soldé. Le raisonnement valide consiste à dire que j’économise 5 € par rapport à la situation dans laquelle je l’aurais acheté sans la réduction.

En somme, si l’on veut remettre en cause la vérité d’un énoncé, il convient non seulement de remettre en cause les mauvaises applications des règles logiques, le caractère correct ou non des raisonnements, que la vérité de ces énoncés eux-mêmes.

Les illustrations sont légion, et il ne s’agit ici que de la partie visible de l’iceberg. Ce qui est considéré comme vrai l’est toujours dans une certaine mesure, selon une signification donnée. Remettre les choses à leur mesure et leur attribuer une valeur de vérité dans un langage bien défini correspond à une résolution « classique » des paradoxes, mais aussi à une analyse sémantique poussée des affirmations. Il convient de ne pas amalgamer les différents sens, correspondants aux différents langages, tout comme il s’agit d’éviter les erreurs de démonstration, les généralisations et conclusions hâtives.

Rhétorique : généralités et arguments typiques (CRABBE, M., 2010)

Contrairement à la logique formelle qui fonctionne selon des règles, lois logiques et démonstrations, la rhétorique fait intervenir des interlocuteurs, ainsi que leurs buts et leurs relations. On parle d’argument comme un ensemble d’énoncés (ou comportements, actes, avec leur dimension non-verbale) formulés par un locuteur ou destinateur pour convaincre un allocutaire ou destinataire, le persuader (d’agir d’une certaine manière ou du bien-fondé d’une thèse). Peu importe la vérité de ces énoncés : un argument est bon s’il arrive à convaincre, s’il est efficace, ou du moins qu’il tient compte de l’allocutaire, l’audience. Notons aussi que les arguments jouent sur le non-dit et les présupposés, ainsi que sur les présomptions, c’est-à-dire des énoncés acceptés jusqu’à preuve du contraire, ce qui ne respecte pas le principe de « charge de la preuve » (à ce sujet, cf. par exemple TRUZZI, M., 1978).

Nous retrouvons la tension entre informer (démarche soucieuse de la vérité, qui est une fin en soi, désintéressée, du côté de la logique) et convaincre (démarche soucieuse de l’effet sur le public, dirigée vers une fin extérieure, du côté de la rhétorique).

Les arguments procèdent en général selon des lieux communs, c’est-à-dire des propos qui suscitent l’adhésion, en guise de points de départ. Par exemple le lieu de quantité qui identifie « le plus » au meilleur. Ainsi en découlent des arguments de type « mouton de Panurge », l’argument du plus grand nombre : « si tout le monde le fait, c’est que c’est mieux », etc. Le passage de la norme quantitative (statistique) à la norme morale est emblématique du lieu de quantité : « puisque c’est majoritairement comme cela, c’est que ça doit l’être » : « c’est comme ça, ça a toujours été comme ça, c’est donc comme ça que ça doit être ». Notons que l’on peut identifier sur cette base la présence d’idéologies conservatrices ou progressistes.

A l’opposé, on a le lieu de qualité. C’est l’argument du luxe : ce qui est rare ou unique est mieux. Il retourne éventuellement l’argument de quantité à son avantage : « cette chaine est regardée par une majorité du peuple français. Pourtant, ce n’est pas la plus intelligente » ! Ce qui est quantitativement répandu est alors facile, banal, commun. L’argument d’autorité découle du lieu de qualité. C’est ainsi que dans de nombreuses émissions télévisées, certaines personnes sont invitées de manière récurrente afin d’endosser le rôle d’expert, de sage ou d’analyste, pour appuyer certains faits. Richard Monvoisin (2007) parle à ce sujet de « pseudo-compétence » : le fait de mettre en avant l’avis d’une personne en fonction de sa renommée alors que celle-ci est en réalité non-experte dans le domaine où elle intervient. Il plaide pour une grande vigilance face à l’argument d’autorité en général (ainsi que de toutes ses formes dérivées). Ce n’est pas parce que quelqu’un est un expert ou considéré comme tel qu’il ne peut pas se tromper, d’autant plus lorsque ses compétences ne correspondent pas au domaine de son intervention – pensons à des « personnalités médiatiques » qui interviennent sur de nombreux sujets d’actualité – ou que cette expertise est inventée.

Notons que la norme peut relever d’un lieu de qualité : il existe des choses plus « normales » au sens de plus proches d’une sorte d’essence, d’une forme idéale, que d’autres. L’exemple argumentatif fonctionne de la sorte. Il consiste à prendre pour preuve un cas particulier et à le présenter comme représentant une norme (statistique ou morale). Par exemple : « Monsieur X est conquis par telle marque, c’est donc la meilleure ».

Les genres d’arguments peuvent également se combiner. Lorsqu’un politicien dit qu’il a rencontré un agriculteur et raconte une anecdote à ce propos, il tient en général des propos qui concernent tous les agriculteurs, via un exemple archétypique.

Une publicité qui met en scène une star, par exemple, va plutôt jouer sur le lieu de qualité : « telle célébrité utilise tel parfum », présentant son produit comme un luxe. Une autre, pour un fast food, va plus volontiers miser sur la quantité, montrant de nombreuses familles en train de profiter en grand nombre d’un service facile, rapide : « toutes les familles viennent ici », etc.

A la croisée des lieux de quantité et de qualité, d’autant plus par rapport aux médias, on a les pairs, qui représentent à la fois un groupe restreint et précieux de conseillers ou d’exemples ayant une légitimité, et à la fois « tout le monde » pour une personne donnée.

Notons enfin que la rhétorique est liée à des comportements, à un « savoir-faire », à des « règles de l’art ». Ainsi, il est possible de déceler des arguments par la présence ou non de certains comportements, certains gestes, ou encore via les figures de styles, notamment dans une publicité ou un discours politique, journalistique, économique ou identitaire. Nous renvoyons aux sources spécifiques pour ce qui est de la thématique des figures de style.

2.3. Traitement médiatique et appartenances identitaires

Par rapport aux discours de haine et à la désinformation, lire aussi « Lutter contre la haine de l’autre » (LECOMTE, J., 2016).

« L’ennemi est bête : il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui » – Desproges.

En 2009, le président des Etats-Unis d’Amérique Barack Obama reçoit le Prix Nobel de la paix, ce qui prête à se demander si ce prix n’est pas politisé. Cependant, il n’a jamais été critiqué en Europe comme G. W. Bush l’a été. Or, les politiciens, et probablement encore moins les citoyens, européens n’ont a priori pas grand-chose à voir avec un discours anti-Bush ou pro-Obama. Que savent-ils exactement des mesures prises par chacun d’entre eux ? Qu’est-ce qui a permis à Obama de recevoir un tel traitement de faveur ? Qu’est-ce qui a valu à Bush d’être particulièrement critiqué en Europe et pourtant élu deux fois à la tête des Etats-Unis ?

En Belgique, des médias flamands critiquent la Wallonie (Belgique francophone et germanophone, sud du pays) mais les Flamands (Belgique néerlandophones, nord du pays) sont aussi vus et critiqués par certains médias francophones. Dans tous les cas de figure, les médias belges abordent les problématiques du pays sous un angle communautaire. Comment expliquer de tels écarts dans les différentes visions des choses ?

Ce sont des bons exemples de l’orientation idéologique identitaire. Celle-ci est plus perverse à nos yeux que la question politique car d’une part elle est moins dénoncée et moins facile à repérer de l’intérieur (fonction de dissimulation de l’idéologie) et d’autre part elle alimente la distinction entre un « nous » et un « eux » : elle crée une différenciation sémantique entre deux entités (des communautés, des cultures ou des nations), parfois jusqu’à une certaine hiérarchisation aboutissant à du mépris ou de la haine.

Nous réitérons le caractère formel de notre questionnement : notre propos n’est certainement pas de prendre parti pour l’une ou l’autre communauté, mais bien de pointer des indicateurs de prises de position identitaires parmi d’autres.

2.3.1. Appartenances communautaires en Belgique

Pourquoi choisir d’analyser le cas belge ? N’y a-t-il pas de communautarismes ou de nationalismes plus problématiques ailleurs ? Nous pourrions envisager l’analyse des différences de traitement – et de réception – des informations entre des médias parisiens, marseillais, corses ou bretons, ou plus largement de l’identité nationale en France relativement à certaines minorités. La question est complexe, et pourrait basculer rapidement vers des propos orientés. En prenant le parti d’analyser les pratiques du groupe d’appartenance qui nous est le plus proche, nous tâchons d’ouvrir au maximum le champ de la remise en cause : il est moins facile de se remettre en question que de critiquer l’autre. Comme le dit l’adage, il faut d’abord s’occuper de la poutre dans notre œil, et puis seulement ensuite de la brindille dans celle du voisin.

En Belgique en 2011, la communication politique et médiatique polarise clairement le débat en identifiant non plus une entité (la Belgique) mais deux communautés aux aspirations différentes. Selon doctorant politologue Vincent Laborderie, c’est un triste « ping-pong médiatique et communautaire » fondé sur ce quiproquo : « les Flamands demandent une réforme profonde du fonctionnement de l’Etat et les Wallons répondent qu’ils ne veulent pas la fin de la Belgique » (« Cliché (2) : les Flamands veulent la fin de la Belgique » (LABORDERIE, V., 2011)). Ainsi peut-on lire dans les titres de presse que : « la NVA est proche d’un sentiment de haine des francophones », « le nationalisme flamand est revanchard et rancunier », etc. Notons que ce positionnement en victime désigne l’autre comme étant un persécuteur. Ce procédé est courant, mais souvent implicite.

Marc Lits, spécialiste dans l’étude des récits médiatiques, abonde dans le sens d’une mauvaise connaissance de l’autre communauté linguistique. Pour lui, les médias traitent des sujets relatifs à l’autre communauté comme de sujets de « politique étrangère, avec des simplifications et en recourant à des stéréotypes » (LITS, M., 2011). Comme Vincent Laborderie, il considère que l’image d’une Flandre peuplée d’indépendantistes d’extrême droite résulte d’un cliché simpliste.

Il relève également la présence de métaphores guerrières dans la communication de la presse et des politiques. Nous pouvons en effet en signaler plusieurs, lues ou entendues dans les médias : les uns ne « capituleront pas », ils « défendront leurs positions » et « se battront » pour leurs intérêts, « face aux autres ». Dans chaque « camp », on élabore des « stratégies », des « tactiques » : « nous ne laisserons pas tomber notre communauté ». Il est question de « riposte francophone », de « front flamand », des coalitions sont organisées, etc. En 2011, Philippe Moureaux parle carrément de « creuser des tranchées » face aux Flamands. Ce vocabulaire n’est pas sans rappeler les analyses de discours proposées par des penseurs comme G. Lakoff : en Belgique, la discussion, c’est la guerre (Cf. LAKOFF, G., JOHNSON, M., 1985).

Plusieurs autres métaphores sont utilisées : celle du couple qui divorce et se dispute la garde de l’enfant (la Belgique est le couple, les partenaires sont flamands et francophones, et ils se disputent Bruxelles), les adversaires au jeu du « valet noir » qui sont obligés de donner tort à l’autre pour gagner, etc.

En parallèle des négociations pour former un gouvernement belge unitaire, et alors que la France questionne son identité nationale (thème que l’on sait épineux et dont on peut craindre les dérives extrémistes), des dirigeants belges francophones encouragent la création d’une identité et d’une fierté wallonnes. La création d’un « nous » se fait sémantiquement par la distinction entre ce « nous » et un « eux », c’est-à-dire entre un groupe d’appartenance et ceux qui n’y appartiennent pas. Sachant la tendance sociale à préférer son groupe d’appartenance aux autres, c’est une manœuvre plutôt étrange en regard des aspirations revendiquées à une Belgique unie. Quel est l’enjeu d’un développement d’identité communautaire alors qu’est prônée par ailleurs l’unité du pays ?

On peut dresser une liste non-exhaustive de propos qui renforcent les distinctions entre parties du pays sans toutefois être vraiment guerriers, et ce, même du côté de ceux qui se revendiquent unitaires, les Wallons. Par exemple, en 2010, Elio Di Rupo déclare que les journalistes du nord du pays sont des militants indépendantistes, alors que ceux du sud sont des professionnels. Tout ceci est ponctué d’appellations symboliques qui peuvent être mal perçues : en témoigne en 2011 le vote unilatéral de la « fédération Wallonie-Bruxelles », qui peut laisser entendre aux Flamands que les Wallons s’accaparent Bruxelles. A ce sujet et en tant que tiers-intervenant, le ministre-président germanophone estime que la « tactique » francophone est peu intelligente.

En bref, il est question d’intérêts opposés, de ce que les uns ont à gagner ou à perdre au détriment des autres, d’attentes et de projets des Wallons versus ceux des Flamands (ou du moins différents de ceux de ces derniers), et non plus d’attentes et de projets des Belges. N’y a-t-il pas là un paradoxe du côté francophone ? En effet, pourquoi ceux-ci présentent-ils les intérêts des deux communautés comme essentiellement divergents, alors que ceux-ci prétendent préférer une Belgique unitaire ?

Marc Lits (2011) conclut cette réflexion par un constat. Sur base notamment d’une étude de Dave Sinardet (2007), il écrit qu’il n’y a plus de médias belges : les journaux télévisés, tant au nord qu’au sud de la Belgique, donnent très peu la parole à des représentants de l’autre communauté, qui n’ont d’ailleurs eux-mêmes pas beaucoup d’enjeux à s’assurer une visibilité de l’autre côté de la frontière linguistique, étant donné qu’ils n’y sont pas éligibles. Il ajoute à cela que la consommation médiatique est très différente : 5% des Flamands regardent des chaines hollandaises, mais beaucoup moins regardent les chaines francophones belges. Quant au sud du pays, ils ne regardent quasiment pas les chaines néerlandophones, alors qu’ils sont plus de 30% à consommer des chaines françaises, proches culturellement. De ces données factuelles, Marc Lits conclut que « les systèmes médiatiques des deux communautés linguistiques belges […] sont désormais totalement distincts, dans leur offre d’information comme dans leur logique de consommation » (LITS, M, 2011, p. 5). En somme, il ne s’agit pas tant de « compter les points » et de désigner le politicien ou la partie du pays qui tient les propos les plus séparatistes, mais de faire le constat que le débat est bipolarisé : nous sommes confrontés à des discours qui abordent leurs thématiques en fonction de deux entités différentes (la Flandre et la Wallonie) et non une seule (les Belges ou la Belgique).

Nous aurions pu approfondir la problématique identitaire sur base de cas émanant de la presse ou de politiciens étrangers. Notre choix nous semble cependant plus propice à la réflexion critique pour deux raisons. La première réside dans le constat que les propos dualistes, les amalgames et les messages marqués d’idéologie identitaire ne sont pas l’apanage des autres. Une analyse sémantique peut révéler de nombreuses métaphores, métonymies et généralisations hâtives. La seconde consiste à prendre conscience que la bipolarisation d’un débat ne passe pas nécessairement par des propos ouvertement haineux, par le décompte de « petites phrases » échangées entre différents camps. Derrière les affirmations, il y a avant tout une prise de position identitaire, la constitution d’un « nous » collectif ou exclusif. Ce sont ces indicateurs et leurs enjeux qu’il est intéressant d’analyser.

Lire aussi : « Communautarismes : le cas belge » (LECOMTE, J., 2009).

Communautarismes : le cas belge

2.3.2. Le traitement médiatique de Barack Obama

Un autre cas intéressant est l’appréciation du président des Etats-Unis Barack Obama. Il semble en effet qu’un consensus se dessine, tant à gauche qu’à droite de l’échiquier politique en Europe continentale. Dans la presse belge en 2012, nous n’avons pas encore trouvé d’article remettant véritablement en cause le président ou son action. C’est un phénomène relativement étrange, lorsqu’on le compare à la teneur des opinions concernant son prédécesseur, George W. Bush.

Certes, celles-ci se basent en grande partie sur des faits : erreurs, maladresses, etc. Mais malgré une méconnaissance de la politique et de la culture américaines (au vu de la rareté des articles de fond sur le sujet), Bush a surtout été un personnage médiatique. Bush est l’idiot de service qui s’est étouffé avec un bretzel ; une caricature incarnée pour Les Guignols de l’info. A la tête des Etats-Unis et sans doute conseillé par des dizaines de personnes, il était désigné comme seul, agissant naïvement, privilégiant la guerre pour le pétrole tout en prétendant que c’était pour le bien et que Dieu était avec lui. Bush servait à critiquer ce cliché de la culture des USA, incarnée par le cowboy texan protestant illuminé et patriote. Le fait qu’il ait été l’objet de moqueries ne fait pas de lui un bon président ou politicien.

La question est de savoir ce qui différencie tant Barack Obama de George W. Bush : en Europe, que sait-on exactement de ces deux hommes et de leurs façons de gérer les Etats-Unis ? Quelles sont les raisons d’un traitement médiatique si radicalement différent entre les deux personnages ?

C’est sur Internet, via Jean Bricmont (2008), que nous avons trouvé une opinion qui dissone de ce que la presse européenne relaie généralement comme informations sur Obama. En faisant abstraction de la dimension orientée et des propos peu nuancés de l’article, on relève principalement deux faits.

D’une part, que concernant la politique étrangère, les Etats-Unis sont toujours particulièrement présents en termes de « forces armées », en dépit du Prix Nobel qui a été attribué à Barack Obama. En effet, en 2010, les USA sont officieusement en guerre contre 75 pays, selon le Washington Post :

« […] L’administration Obama a significativement étendu une guerre secrète des Etats-Unis contre Al-Qaeda et d’autres groupes extrémistes, selon des officiers militaires et des membres officiels de l’administration. Des déploiements de forces spéciales ont augmenté tant en nombre qu’en budget, et sont déployées dans 75 pays, contre à peu près 60 au début de l’an dernier » (Extrait et traduction de notre fait – DEYOUNG, K., JAFFE, G., The Washington Post, 2010).

D’autre part, que Barack Obama a lui aussi dépensé énormément d’argent pour parvenir au pouvoir, et qu’il n’agit certainement pas seul. Il est candide de considérer qu’un homme politique d’une telle envergure dispose à lui seul d’une volonté et d’un pouvoir tels qu’il peut s’affranchir de certaines pressions et valeurs américaines, établir la paix dans le monde et révolutionner radicalement le système social des USA. Globalement, sa politique serait présentée et considérée comme plus progressiste qu’elle ne l’est. Ce n’est que fin 2011 que des critiques commencent timidement à voir le jour en Belgique, suite à la mise à mort d’un homme probablement innocent, Troy Davis, dans un Etat américain. Le fait que la peine de mort ne soit pas abolie et ait été appliquée sous la présidence de Barack Obama, ainsi que son silence à propos de ces événements, remettent en question l’image du progressiste bienfaiteur qui lui a été attribuée depuis son élection en Europe (cf. SCHIFFER, S., « Double rendez-vous manqué avec l’histoire », La Libre, 2011).

Notre propos n’est pas de préférer un politicien à un autre, mais de pointer certaines lacunes dans les traitements journalistiques, une réification des personnages et des rôles. Notons que l’article du Washington Post mérite lui aussi d’être analysé avec distance critique.

2.4. Les Comics aux USA

Toujours dans l’idée de dévoiler et décortiquer des idéologies, attardons-nous sur la question des productions culturelles. En effet, les contenus diffusés par les médias de masse sont loin de se limiter à la seule fonction d’information : il s’agit tout aussi bien des romans, des bandes dessinées, des mangas, des Comics, des films, des clips musicaux, des jeux vidéo, des séries télévisées… Or, rappelons la thèse selon laquelle une idéologie se caractérise par une fonction de dissimulation : elle n’est pas explicitée comme telle et se conforte d’autant plus que ceux qui y adhèrent le font sans en être conscients. Il serait donc malvenu de prétendre analyser le pouvoir des médias sans s’interroger sur l’influence de ce genre de productions.

2.4.1. Les sens du contenu : dénotation et connotation

Avant d’analyser des héros de Comics américains, permettons-nous un détour par la présentation de quelques notions de sémiologie. Par sémiologie, il faut entendre étymologiquement l’étude des signes. La sémiologie est « la science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale » (SAUSSURE, F., 1997 (1916)). Pour les développements qui suivent, voir aussi CHANDLER, D., s. d.

Pour comprendre les médias, il peut s’avérer enrichissant de se pencher sur les signes qu’ils véhiculent et sur la façon dont ils sont mis en forme et font sens.

Considérons qu’un signe est la plus petite partie d’un certain langage à laquelle on attribue un sens dans le monde. En ce sens, chaque mot de la langue française est un signe. Les lettres de l’alphabet, par contre, ne sont pas les plus petites unités signifiantes du langage verbal : nous n’entendons pas celles-ci comme des signes.

C’est en réalité plus complexe, du fait que l’on peut donner du sens à n’importe quoi. Saussure ne donne pas de définition du signe « en soi », mais en tant qu’il est une partie d’un système de communication. C’est une définition relative. Considérons pour faire simple que partout où il y a un sens au sein d’un langage donné, il y a (au moins) un signe. C’est une appréhension large de ce terme, qui correspond en quelque sorte à la définition que donne Charles Sanders Peirce : « nothing is a sign unless it is interpreted as a sign » (PEIRCE, C., S., 1931-52, p. 172).

On entend le langage au sens large, c’est-à-dire que cette définition concerne toute forme de communication humaine : elle s’applique aussi bien aux langages iconiques (images, vidéos), sonores (sons, bruits, musique), qu’à ceux relatifs à une langue écrite ou parlée (codage informatique, termes du dictionnaire), qu’ils soient verbaux (mots) ou non-verbaux (gestes).

Cette notion de signe comme plus petite unité signifiante d’un langage est importante : pour tout document médiatique que l’on veut analyser (affiche, vidéo ou autre), il convient de chercher ce qui est signifiant, d’en distinguer les signes afin de mieux en comprendre le sens.

La dénotation et la connotation correspondent justement à deux niveaux de sens que l’on peut prêter à un signe. Ils permettent de définir deux étapes applicables entre autres à l’analyse d’une image. Ces deux concepts ont été discutés notamment par le linguiste Hjelmslev. Nous présentons ici une délimitation en partie inspirée des travaux de Roland Barthes (Cf. BARTHES, R., 1957 ; 1965 ; 1967 ; 1970). Nous préférerons plus tard substituer ces termes par l’idée d’inférences interprétatives (GRICE, H. P., 1979, pp. 57-72).

La dénotation correspond au sens premier, lexical, explicite. Elle concerne ce à quoi renvoie directement un signe, ce à quoi il est immédiatement relié. Par exemple, l’expression « chat » renvoie à un certain contenu, à savoir le concept-chat tel que défini dans le dictionnaire. Le terme renvoie directement à l’idée du chat. On parle aussi de « sens propre ». Il ne faut pas aller chercher ailleurs pour caractériser le sens premier, il est « contenu » dans le signe lui-même.

En analyse d’image, il s’agit d’une étape purement descriptive. La description consiste à énumérer et à nommer les éléments représentés, sans aller plus loin.

La connotation, quant à elle, correspond au sens second d’un signe. Dans le dictionnaire, l’adjectif « gentil », par exemple, réfère d’abord au sens d’agréable, de bienveillant. Il peut cependant être utilisé aussi dans un sens qui suggère la naïveté, voire le fait d’être simplet, ou encore masquer un avis négatif. C’est en quelque sorte le sens figuré. En général, la connotation nécessite le recours au contexte pour être mise en évidence : on l’obtient grâce à des éléments extérieurs au signe initial. Si quelqu’un dit que « Kévin est gentil », nous ne pouvons inférer que cette personne a voulu dire que Kévin est simple d’esprit qu’en faisant appel à des éléments externes par rapport au terme lexical « gentil » : l’usage péjoratif qui est fait parfois de « gentil », notre connaissance de Kévin, notre connaissance de ce que pense celui qui a dit cette phrase à propos de Kévin, etc.

La connotation relève très fréquemment de l’hypothèse, et elle est bien souvent implicite. Ce sens second est induit à partir d’une mise en relation entre le sens premier et un nouveau contenu, indirect. La connotation est dans le non-dit, dans les inférences que nous pouvons faire suite à notre perception du signe, de l’expression.

En analyse d’image, cela se caractérise par l’étape interprétative.

La distinction des deux étapes est fondamentale. Dans la pratique courante, les descriptions et interprétations sont régulièrement confondues. Or, l’analyse en connotation relève de l’hypothèse et de l’inférence : il peut s’avérer maladroit de ne pas la considérer comme telle. Par exemple, lorsque nous entendons la phrase « Kévin est gentil », nous pouvons penser que celui qui la prononce a voulu dire que Kévin est simplet, alors que ce n’est pas nécessairement le cas.

Préférons aux notions complexes de dénotation et de connotation (ici quelque peu sorties de leur contexte) l’idée d’une étape descriptive et d’une étape interprétative dans l’analyse d’images. Gardons cependant à l’esprit les délimitations primordiales de la sémiolinguistique en étant attentifs à chaque unité signifiante de l’image, à tout ce qui peut « faire sens » dans l’objet analysé.

Dénotation Connotation
Sens premier, explicite

→ Phase descriptive (adhère aux faits, à ce qui est ou se passe effectivement)

Sens second, implicite

→ Phase interprétative, inférences (les opinions, les jugements, les hypothèses)

Ci-dessous, une application afin de bien clarifier la différence entre les deux notions.

Olivier MICHELET, La petite fille et le vélo (inspiré d’un dessin de Pierre Kroll).

Voici quatre phrases par rapport à l’image ci-dessus :

  1. « Il y a trois personnages sur cette image »
  2. « La petite fille vient de tomber de son vélo »
  3. « Un vélo est couché dans l’herbe »
  4. « Le vélo appartient à la petite fille »

Vérifions si les phrases proposées ci-dessus sont bien « dénotatives », purement descriptives.

Une première remarque est qu’elles sont toutes écrites sous forme factuelle. Ceci n’est pas un critère suffisant pour déterminer du caractère descriptif d’une affirmation. Ce type de formulation est très souvent utilisé dans la presse, ce qui peut prêter à confusion.

En réalité, les quatre phrases ne sont pas toutes dénotatives. Seules les phrases 1 et 3 sont descriptives. Il n’y a rien dans l’image (le signe « global », la forme d’expression à laquelle on attribue du sens) qui atteste explicitement que la petite fille vient de tomber de son vélo, ni d’ailleurs que le vélo lui appartient. On peut se mettre d’accord pour affirmer que la petite fille est en train de pleurer, qu’elle est à genoux par terre ou qu’il y a un vélo à côté d’elle, mais si on se base uniquement sur cette image, dire que le vélo lui appartient est une hypothèse. Dire qu’elle pleure parce que son chien s’est enfui a autant de pertinence.

Bien entendu, rien ne dit non plus que la petite fille n’est pas tombée de son vélo. Cette inférence est plausible. Préservons-nous de sombrer dans les dogmes qui consistent à diaboliser toute interprétation. Au contraire, la recherche d’hypothèses est une étape d’analyse très intéressante dans la mesure où il s’agit de formuler un maximum de points de vue par rapport à un contenu étudié (image, son, vidéo, texte). Néanmoins, il faut se retenir d’accorder le statut de description à une hypothèse, c’est-à-dire être conscient qu’il s’agit d’une interprétation possible parmi d’autres.

En ce qui concerne l’image (et cela fonctionne aussi pour les chiffres, les données statistiques), en faisant la part des choses entre ce qui relève très concrètement de la dénotation et de la connotation, on peut éviter de tenir des interprétations erronées pour des évidences. Ces propos peuvent être étendus à d’autres types de langages, notamment à la presse écrite (entre ce qui s’est effectivement déroulé et ce qui est présenté, interprété et jugé par l’auteur de l’article, par exemple).

Même lorsque l’on est dans un registre aux prétentions d’information authentique, des interprétations hâtives peuvent être repérées. Le journal télévisé est supposé présenter des faits. Dans ce cadre, l’image est utilisée pour sa fonction d’attestation : elle illustre et appuie les propos du présentateur tout en « captivant » le spectateur. C’est une raison probable du « succès » du canular belge Bye Bye Belgium en 2006 : lorsque nous sommes confrontés à ces registres, nous ne nous sentons pas nécessairement invités à nous poser la question de la fiabilité de l’information. Or, la forme ne suffit pas à attester de la vérité des contenus.

Le modèle de la dénotation et de la connotation est donc utile pour mettre en évidence le statut connoté de certaines choses qui nous sont communiquées, mais aussi pour illustrer la tendance à interpréter et à différencier difficilement ce qui est du registre descriptif de ce qui est de l’ordre de l’opinion.

Au sujet des opinions, justement, admettons qu’un individu pense qu’aucun oiseau ne vole ou encore que la terre est plate. Les phrases « l’individu pense qu’aucun oiseau ne vole » et « il pense que la terre est plate » sont d’ordre descriptif : c’est effectivement ce que la personne pense. Même s’il s’agit d’opinions (et même, dans ces deux cas, d’opinions fausses – pour peu que nous nous accordions sur des postulats épistémologiques de base, selon lesquels nous vivons dans un monde qui n’est ni absurde ni illusoire ; un monde qui n’est pas illogique et que nous pouvons appréhender correctement), les phrases correspondent bien à des états du monde, en l’occurrence ce que l’individu a dans la tête. La proposition « aucun oiseau ne vole » n’est pas un fait, mais il peut être un fait que certaines personnes disent ou pensent cela.

Lire aussi : « La logique face aux mauvais arguments » (LECOMTE, J., 2014) et Enjeux épistémologiques et éthiques des médias et de l’éducation aux médias (en particulier la section « Sémantique, syntaxique et pragmatique », LECOMTE, J., 2017).

Cette distinction est très importante dans le domaine de la presse. Si un homme politique déclare qu’il va baisser les impôts ou proposer un texte constructif à l’autre communauté, les phrases « il déclare qu’il va baisser les impôts » ou « il dit qu’il va proposer un texte constructif à l’autre communauté » sont en adéquation avec les faits, elles sont correctes. Par contre, les propositions « il va baisser les impôts » et « il va proposer un texte constructif » ont un statut différent : le politicien peut très bien ne pas respecter sa parole. Dire qu’il va le faire ou qu’il ment, cela relève de l’analyse interprétative. Il arrive à certains journalistes de paraphraser le monde politique et ses communiqués, sans autre commentaire invitant éventuellement à prendre distance, expliquant les enjeux et stratégies de la communication politique. Il est donc important de pouvoir faire la part des choses en fonction des contextes. L’analyste critique fait la distinction entre ce qui est dit et les différentes interprétations plus ou moins fondées que l’on peut attribuer à ces déclarations, en leur attribuant une plus ou moins grande vraisemblance.

Bien entendu, les frontières sont poreuses, mais elles invitent à se poser la question en tant que producteur de discours : quand est-il opportun de dire « je pense » ? Quand est-il opportun de parler en termes factuels ? En termes d’évaluation de l’information, il faut prendre garde aux opinions qui s’ignorent, c’est-à-dire qui se présentent comme des faits et non des opinions. En effet, l’interprétation qui occulte le plus la réflexion est celle qui se fait passer (consciemment ou non) pour un fait. C’est la croyance érigée en évidence ou en vérité absolue qui est la plus dommageable. En ce sens, ce n’est pas nécessairement ce qui fait le plus l’objet de reproches qui est le plus chargé d’idéologies. Selon nous, une opinion ou une croyance n’est jamais véritablement néfaste, même si elle est fausse. Elle devient une limite à l’esprit critique lorsqu’elle ne permet pas la remise en cause. Selon Karl Popper, c’est justement le fait de pouvoir subir l’épreuve des faits (c’est-à-dire de la remise en cause par l’expérimentation) qui rend scientifique une hypothèse (cf. notamment MORIN, E., 1986 ; MORIN, E., 1998). C’est par conséquent envers nos croyances les plus ancrées, celles considérées comme les plus indubitables, qu’il faut être les plus vigilants.

2.4.2. Application aux héros de Comics

Le concept de connotation que nous avons exposé précédemment nous semble extrêmement porteur par rapport à cette idée. En effet, mettre en évidence des connotations possibles nous apparait comme un bon outil pour tâcher de dévoiler d’éventuelles idéologies. Cela implique de dépasser les apparences, ce qui est explicité, et d’élaborer un maximum d’inférences, d’hypothèses interprétatives.

Nous nous attardons sur trois héros de Comics (cf. marvel.com et dccomics.com) créés aux alentours de 1940 aux Etats-Unis : Superman (par Jerry Siegel et Joe Shuster, 1938), Captain America (par Jack Kirby et Joe Simon, 1940) et G.I. Joe (par David Breger, 1942).

Superman (DC Comics) – via http://superman.wikia.com/wiki/Superman

Commençons par la phase descriptive de ces trois héros. Ceux-ci ont des caractéristiques qui diffèrent. Ils ont un nom et des pouvoirs spécifiques, que l’on pourrait énumérer. Ils possèdent également des caractéristiques communes : musclés (disposant éventuellement de pouvoirs surhumains), ils luttent contre le mal, sont des justiciers qui défendent la veuve et l’orphelin. Superman est le seul qui porte un costume avec du jaune ; les couleurs les plus répandues sont le bleu et rouge. Le blanc et le gris clair sont également présents. Captain America possède une étoile sur le costume. GI signifie « Government Issued », « équipé par le gouvernement » et fait référence aux soldats d’élite américains. Les héros ont tous trois été créés entre 1938 et 1942.

Captain America (Marvel)

Passons à la phase interprétative. Une des hypothèses les plus plausibles en fonction du contexte et des caractéristiques communes redondantes réside dans le lien à l’« américanité ». Un des héros s’appelle « Captain America ». « GI » fait référence au soldat des Etats-Unis. Tous trois ont été créés en Amérique. Leurs couleurs, le correspondent à celles du drapeau des USA. Le capitaine porte une étoile. Nous sommes dans les années 1938-1940, alors que le nationalisme grandit en Europe et que la propagande bat son plein (notamment en Allemagne nazie, mais aussi dans d’autres pays). L’Amérique se prépare à la guerre et doit motiver ses troupes, les GI. Ces héros incarnent la justice. Si nous attribuons leurs caractéristiques à l’Amérique, cela revient à dire que l’Amérique est un justicier international superpuissant qui combat le mal. On pourrait induire également qu’elle est une terre d’accueil pour le gentil extra-terrestre (l’étranger qui s’approprie le patriotisme en défendant son pays) Superman.

Couverture de G.I. Joe: A Real American Hero #1.

Un héros tel que Spiderman, créé plus tard, porte lui aussi du bleu et du rouge, et combat le mal, dans un contexte de mutations et de nucléaire. On peut le rapprocher du contexte de la guerre froide et de tensions nucléaires, mais attention, ses caractéristiques ne sont pas celles de Superman. Il lui arrive de se remettre en question, de douter, voire de succomber à des tentations et commettre lui-même des erreurs. Par contre, au départ, c’est un héros qui ne dispose pas de pouvoirs : il les acquiert. Cela peut renvoyer à l’idée de « self-made-man » (homme qui se fabrique tout seul), de « progrès », tout en « humanisant » et « psychologisant » davantage le personnage. Il ne s’agit plus simplement ici du « bien » contre le « mal » absolus. Les mutants X-men (sur fond de problématiques génétiques, de progrès nucléaires et d’armes biologiques) ou encore Batman sont également plus complexes, et il existe différentes versions, adaptations et évolutions de chaque personnage dans les univers des Comics.

Les productions médiatiques peuvent contenir implicitement des jugements de valeur. S’agit-il de choix inconscients ? Quelles autres connotations pourraient-être relevées ? Rappelons que la recherche d’interprétations nécessite de ne pas s’arrêter à la première hypothèse venue, aussi vraisemblable soit-elle. Il s’agit ici de cas simples, mais pour lesquels l’analyse que nous fournissons demeure caricaturale. Les Comics ne prétendent pas être de l’information ni détenir la vérité. Néanmoins, il est fort probable qu’ils véhiculent implicitement des valeurs, notamment ici une vision incarnant et opposant le bien et le mal. Par rapport à la suprématie des Etats-Unis et à leur caractère de grand justicier qui se bat pour le bien et sauver la terre, le lecteur pourra s’interroger sur des fictions relativement récentes comme le film Independance Day, dans lequel les américains prennent en charge la lutte contre l’invasion extra-terrestre, le jour de l’Indépendance.

Dès lors, les productions culturelles représentent-elles forcément une forme de propagande ? Cela dépend de l’intention. Leur but n’est pas nécessairement de convaincre. Certaines informent, d’autres divertissent. Il n’est pas question de rechercher des tentatives de manipulation partout. Il se peut qu’une idéologie soit reflétée dans un produit culturel sans que ce dernier soit pour autant destiné à persuader qui que ce soit. S’il convient de le questionner, il ne faut pas croire que celui-ci est voué d’office à tromper ou à laver le cerveau des individus. Certains de nos présupposés sont fédérateurs : ce sont nos consensus, nos conventions et nos croyances admises.

Les valeurs concernent plus que le bien et le mal. Elles concernent l’éthique en général (la question du bien et du mal, mais aussi celles du plaisir, des mœurs, du juste et de l’injuste, de ce qui est important ou normal), l’esthétique (la beauté et la laideur), voire même la question de ce qui est vrai ou faux (remise en cause de la science, question du divin, etc.). Ainsi, dans une série télévisée comme Friends ou Ally McBeal, on pourra relever des valeurs touchant à la question des mœurs (relations humaines, rapports entre hommes et femmes, etc.). Les domaines d’investigation sont nombreux : par exemple, que disent les mangas de la société japonaise ?

Les idéologies sociales se reflètent individuellement dans les croyances fondamentales de chacun. Elles se traduisent par plusieurs indicateurs dans les productions culturelles :

  • les opinions, avis, jugements des personnages ou du narrateur ;
  • les comportements, les actions des personnages ou du narrateur.

A quoi accordent-ils de l’importance ? Quelles sont les choses qu’ils tiennent pour belles, bonnes, évidentes ou meilleures ? En se prêtant à une analyse de certaines productions culturelles et en se basant sur ces éléments, nous pouvons pointer la présence d’idées reçues, de croyances partagées ou encore de conventions sociales acceptées plus ou moins tacitement. Bien sûr, il convient de garder à l’esprit la complexité du social : dévoiler l’existence de valeurs partagées à un moment donné ne signifie pas qu’elles font l’unanimité et qu’il ne faut pas nuancer ces considérations.

2.4.3. Analyses de contenus : des schémas binaires aux schémas ternaires

Les analyses liées à la communication de masse se sont dans un premier temps formulées de deux manières : transmissive et binaire. Dans cette optique, communiquer, c’est transmettre un message, souvent de la façon la plus efficace possible.

De là provient le schéma structuraliste classique : la différence entre le signe (l’expression) et ce qu’il désigne, ce à quoi il renvoie (le contenu). Entre la chose et sa représentation, on a deux rapports possibles : la dénotation (concordance directe) ou la connotation (hypothèses implicites).

Un outil tel que la différence entre descriptions et interprétations provient de ce type de thèses. Nous pouvons l’appliquer à la presse écrite, via divers articles, et tâcher de détecter quand le journaliste (volontairement ou non) reflète au mieux la réalité telle qu’elle est (les faits) ou non. Un intérêt du décodage de ce type de messages consiste à élaborer un maximum d’hypothèses explicatives plausibles en regard des enjeux stratégiques présents dans le contexte.

Pour dépasser ce rapport structuraliste binaire entre expression et contenu, Charles Sanders Peirce (1931-52, p. 228) propose quant à lui un schéma à trois dimensions. Il s’agit de pointer la différence

  • entre une chose concrète, un état du monde ;
  • sa mise en forme, le signe (qui lui-même peut être de type indiciel, iconique ou symbolique, selon le rapport de contiguïté, de ressemblance ou de convention qu’il entretient avec le monde) ;
  • et son interprétation (qui elle-même renvoie à des modes de lectures, d’appréhension).

L’apport majeur de cette vision ternaire est de considérer que nous interprétons le monde par l’intermédiaire de signes (et/ou de médias).

On pourrait rétorquer à cela que nous entretenons parfois un rapport « direct » au monde : sans langage, sans images ou encore sans parole. A cela, plusieurs philosophes répondraient en quelque sorte que nos sens fonctionnent comme des médias. A-t-on accès directement à la chose en tant que telle, ou bien à notre perception sensitive de celle-ci ? Dans sa Critique de la raison pure, Emmanuel Kant (2001 (1781 et 1787)) pense que nous n’avons accès qu’à des phénomènes (les choses du monde telles qu’elles se traduisent dans nos perceptions) et non aux noumènes (les choses du monde indépendamment de nous : les « choses en soi »). Cela n’implique aucunement que nous ne puissions rien dire sur le monde, mais bien que notre façon de l’appréhender est construite : elle se présente sous une certaine forme (en fonction de différents langages, de nos sens, de notre raison…).

Le mot « construite » n’est pas choisi au hasard. Il s’agit d’un lien avec le constructivisme, qui postule que les représentations humaines sont construites socialement en fonction d’un langage, de valeurs, d’idéologies, d’un contexte, etc.

Qu’est-ce que le constructivisme ?

Nous reviendrons sur ces considérations en début de seconde partie, consacrée à nos rapports au monde et aux médias.

2.5. Clips, publicités et émissions de télé

Le type d’analyse ci-dessous peut être rapproché de considérations du courant des Cultural Studies (études culturelles), en dressant un parallélisme entre les productions « de masse », « populaires », et la culture globalement partagée par une communauté, avec ses usages et ses opinions (Cf. HOGGART, R., 1991 (1957)).

Souvent engagées, les Cultural Studies se déclinent en différentes études des minorités et des « subcultures », se mariant très bien avec des méthodes issues de l’anthropologie, telle que l’observation participante. Les Gender Studies (études de genre) sont un mouvement similaire, influencé tant par ce courant que par le féminisme (Janice Radway, Laura Mulvay…). Les études de genre se focalisent principalement sur la représentation du masculin et du féminin (et d’autres genres) ou encore de la sexualité dans les productions culturelles et sur les rôles attribués à chacun.

Nous nous focalisons ici sur des valeurs choisies : le rapport à la beauté, le rapport au bien et le rapport au plaisir. Nous interrogeons aussi en filigranes la question de la place de la femme. D’autres valeurs ou conventions sociales pourraient être choisies et analysées.

Il est à noter que chacune des productions que nous traitons mériterait à elle seule des analyses bien plus approfondies que celles auxquelles nous nous prêtons. Nous adoptons un point de vue nécessairement partiel et simplifié, selon un angle d’attaque particulier. Déjà lorsque nous avons mentionné les super-héros, nous n’avons évoqué que des caractéristiques très globales des personnages principaux. Une approche de leur histoire, de leur psychologie, de certains faits marquants et une comparaison avec d’autres fictions permettrait de creuser la complexité de ces œuvres artistiques. Il ne faut pas oublier en outre la dimension intentionnelle de l’auteur : il arrive que des courants d’études des œuvres prêtent des intentions erronées à des œuvres.

Ces mises au point énoncées, nous proposons l’analyse de trois productions culturelles typiques sous l’angle de certaines valeurs et idéologies sociales. La première est une émission de téléréalité qui s’intitule « Belle toute nue » : « Dans « Belle toute nue », une femme qui n’aime pas son corps comme il y en a des milliers en France, va apprendre à s’aimer, à se mettre en valeur, à accepter son image. Pas de régime, pas d’exercices physiques ou de recours à la chirurgie esthétique, seuls les conseils personnalisés prodigués par notre expert […] vont l’aider à se réconcilier avec son corps ». La seconde est une campagne publicitaire réalisée par Dove, intitulée « The Real Beauty » (la « beauté réelle »). Son concept est comparable à celui de l’émission « Belle toute nue ». Enfin, la troisième correspond à un personnage, le rappeur américain « 50 Cent », et principalement à ses clips vidéos et au film qui retrace sa biographie, Get Rich or die tryin’ (« deviens riche ou meurs en ayant essayé », un film de Jim Sheridan avec 50 Cent, 2005).

2.5.1. L’émission de télé-réalité « Belle toute nue »

« Belle toute nue » prétend dénoncer une certaine image de la beauté, selon l’idée que « toutes les femmes peuvent s’aimer ». C’est le but annoncé de l’émission : l’essentiel serait de se sentir bien dans son corps, de l’accepter. Nous sommes en présence d’un premier type de culte, celui de l’estime de soi et du bien-être. Ce qui prime, c’est de se sentir bien dans sa peau. On pourrait faire à ce sujet des parallèles avec des émissions de type « C’est mon choix », « Ça se discute » ou encore « Vis ma vie », où ce qui importe, c’est l’affirmation de soi, voire l’égo. Dans certains cas, on pourrait y étiqueter des tendances telles que l’individualisme et le relativisme.

L’estime de soi est travaillée d’abord sous l’angle de l’image que la personne-candidate a d’elle-même : il est mis en évidence que celle-ci s’estime plus grosse que ce qu’elle est effectivement, notamment par comparaison avec d’autres femmes fortes. Généralement, la personne s’estime parmi les plus rondes. Forcément (parce que c’est le principe de l’émission), elle se trompe et fait partie des plus minces. Après son image d’elle-même, la candidate est confrontée à l’image que les autres ont d’elle. Des passants interviewés par micro-trottoir doivent alors donner une note à la beauté de la personne qu’ils ont face à eux, avec une caméra pointée en leur direction et un micro pendu à leurs lèvres. A moins d’être d’ignobles machistes qui seraient probablement coupés au montage, les individus attribuent tous des notes allant de 6/10 à 10/10, tout en prenant soin de spécifier qu’ils préfèrent les rondeurs. Nous ne nous attardons pas sur la validité sociologique de ces propos, étant donné qu’ils sont biaisés par le dispositif, que le déclaratif (ce que les gens disent qu’ils pensent en public) est différent du comportemental (ce qu’ils pensent effectivement) et enfin que l’échantillon n’est pas représentatif des tendances de la population.

« Belle toute nue » ne déconstruit pas pour autant les stéréotypes de la beauté physique et surtout, elle ne remet absolument pas en cause son importance. Son propos aurait très bien pu être que l’apparence est secondaire, par exemple. Tant qu’à dire qu’il y a des personnes plus belles que d’autres, pourquoi ne pas dire qu’on peut très bien vivre malgré ça, selon d’autres critères importants pour l’estime de soi ?

Lire aussi : « Le côté malsain de la réputation » (LECOMTE, J., 2014) et « Analyse des chaines Youtube les plus populaires en France » (LECOMTE, J., 2015).

En effet, sur le site Internet de l’émission, la majeure partie des articles sont des publicités déguisées ou non pour des produits de beauté, des vêtements, des conseils de mode, du coaching, des produits de bien-être, etc. Crèmes, maquillage, gaines, savons, vêtements, pilules amincissantes…

Pendant la diffusion du programme, même constat : les séquences dont le leitmotiv est que « toutes les femmes peuvent s’accepter » sont entrecoupées de publicités pour des lotions antirides, des boîtes de régime, shampooings et autres accessoires vestimentaires.

La troisième étape de l’émission est révélatrice à ce sujet : une fois son estime d’elle-même rehaussée, la personne est amenée à être relookée de la tête aux pieds, afin de « se mettre en valeur » et « s’aimer encore davantage ». Ainsi, si « toutes les femmes peuvent s’accepter », il n’est cependant pas question de s’accepter sous n’importe quelles conditions.

A ce stade, « Belle toute nue » nous dit qu’il est plus difficile de s’accepter avec un bourrelet qui ressort que lorsqu’il est bien aplati par un vêtement : il y demeure des standards de la beauté.

D’une part, il y a donc ce culte de la mode, de l’apparence, qui reste bel et bien présent : il est mieux de se mettre en valeur et de s’apprêter d’une certaine façon.

D’autre part, le culte du corps est conforté. Le retournement des clichés annoncé est factice : l’émission prétend dire à toutes les femmes qu’elles sont belles, qu’il y a autant de beautés que de femmes, mais en même temps, elle met en scène le look, l’habillement (dont des gaines, pour paraitre plus mince, alors qu’elle propose d’accepter ses rondeurs), le maquillage et la coiffure.

En ce sens, consciemment ou non, elle désigne des hiérarchies concernant ce qui est beau. Tout cela est implicite : il s’agit bien de postures idéologiques. Une question est de savoir si on apprend réellement à une personne à s’accepter en lui apprenant à cacher ses rondeurs et à attirer l’attention sur ses accessoires plutôt qu’elle-même.

D’autres éléments autorisent à penser que « Belle toute nue » conforte les critères de la beauté qui sont ceux de la mode, des stars et du mannequinat (exception faite de la maigreur extrême). Le coach de l’émission épingle en effet toujours l’une ou l’autre « qualité » physique chez les participantes : « vous avez de beaux yeux, un beau regard », « vos cheveux sont sains, lisses », « vous avez un visage harmonieux, symétrique », « vous avez le dos bien droit », « vous êtes ronde, mais la proportion entre vos hanches et vos cuisses est bonne ». En corollaire, il définit de la sorte des défauts. En additionnant tout ce qui est considéré comme « beau » ou « harmonieux » et en tenant compte de l’utilisation de gaines amincissantes et autres artifices pour « masquer » certaines imperfections (sic), on en arrive en fait aux critères de beauté que satisfait le mannequin de mode (exception faite de la maigreur extrême, qui n’est de toute façon plus le paradigme dominant). Ce n’est pas parce que l’on n’est pas tous mannequins qu’il ne faut pas tendre à y ressembler. Avoir un beau corps au regard de certains critères bien définis reste une préoccupation dominante.

Notons que pour certains, cette importance accordée au corps n’est pas un phénomène culturel, mais universel : les caractéristiques physiques seraient « naturellement » considérées comme primordiales dans la mesure où la plupart des comportements humains seraient liés à la reproduction. De même, d’aucuns pensent qu’il y a des invariants qui définissent objectivement la beauté : proportions, symétrie, âge apparent (souvent en lien avec les capacités reproductrices, d’ailleurs), contrairement à l’idée que celle-ci est relative, socialement construite. Cela pourrait expliquer pourquoi les stéréotypes sont si difficiles à bousculer. Des avis intermédiaires entre ce type de positions et celles qui pensent que tout est relatif à la culture sont envisageables.

Selon Yves Collard (MEDIA ANIMATION, 2009, p. 81), la télé-réalité est très proche des thématiques dans la presse pour adolescentes. Les plus fréquentes sont épinglées par Caroline Caron (2003, pp. 49-61) : il s’agit de l’apparence, du développement personnel et des relations entre les femmes et les hommes (séduction, sexualité, etc.). Au moins deux de ces sujets correspondent dans les grandes lignes à ceux de « Belle toute nue ».

Un prolongement possible consiste à poser la question de la femme dans les médias. Les Gender studies, « études de genre », proposent d’interroger (parfois, de manière engagée) la place des femmes et des hommes dans la société.

L’étude du groupe de recherche GMMP datée de 2010 permet de comprendre un des enjeux que ce courant peut revêtir. En effet, elle conclut que les femmes sont moins représentées dans la presse généraliste : « seulement 24% des personnes qui figurent dans l’actualité mondiale sont des femmes ». En Belgique francophone, ce chiffre est de 28%. L’étude va plus loin. Non seulement les médias d’actualité donnent moins la parole aux femmes qu’aux hommes, mais en plus, les femmes sont sous-représentées dans la profession : la moyenne mondiale des journalistes et présentatrices est de 37% en 2010. C’est sans compter enfin certains rôles stéréotypés qui sont attribués au corps féminin lorsque le micro lui est tendu ou dans la profession (quid des chroniqueuses et présentatrices télé en France ? Quelle place occupent-elles sur les plateaux de télé ?). Peu étonnant que, dans un dessin humoristique de l’étude, Cécile Bertrand fasse tenir les propos suivants à un homme : « Dans mon journal, il y a autant d’hommes que de femmes… Si on compte les techniciennes de surface » ! En bref, les études de genre, tout comme d’autres études dites culturelles peuvent révéler des valeurs et représentations sous-jacentes, notamment en ce qui concerne les relations hommes-femmes. En l’occurrence, ici, il s’agit d’une prédominance masculine dans les médias généralistes. A noter qu’il convient d’être très prudent lorsque l’on passe de ces constats descriptifs à des hypothèses explicatives.

Notons un dernier point, traduction d’un nouveau type de relations sociales : le rapport à l’expertise par le coaching (l’animateur de l’émission est présenté explicitement comme expert). Dans les années 2000, de nombreuses émissions de téléréalité se sont basées sur cette dimension : « Pascal, le Grand Frère » (où Pascal s’immisce dans une vie de famille pour gérer les conflits entre des parents et leur adolescent rebelle), « Super Nanny » (même principe avec des enfants moins âgés) et autres émissions où un « expert » se propose de révolutionner la vie de ses clients en quelques semaines (relooker une maison, par exemple). C’est une caractéristique qui se retrouve en dehors des médias et qui pose question quant à sa pertinence.

2.5.2. Dove et sa campagne Real Beauty

Dove – Campagne « Real Beauty »

Dove, la firme de produits de beauté, nous offrait il y a quelques années un cas d’étude très similaire avec sa campagne « Real Beauty », « la beauté réelle, celle de toutes les femmes ». Elle proposait aux femmes de raffermir leurs rondeurs avec Dove, en mettant en scène des modèles affichant un peu plus de rondeurs que d’habitude. Si l’intention est louable (mais aussi commerciale), il reste que les femmes présentées ne représentent pas de facto toutes les femmes et ne renversent par conséquent pas une certaine vision de ce qui est « montrable » en termes de beauté. Parmi tous les types de femmes qui utilisent Dove, il y a des petites, des grandes, des maigres, des très fortes, des malades, des personnes âgées, des personnes qui souffrent de malformation… Celles-ci sont absentes de la campagne. De plus, Dove est également une firme de produits de beauté, ce qui renvoie au paradoxe de l’apparence physique et de ses critères. Là encore, avoir un beau corps selon une certaine acception (raffermir ses rondeurs, par exemple) reste une préoccupation dominante, alors qu’il est prétendu de mettre en valeur et de montrer la beauté de toutes les femmes.

En 2011, les sites « Campainforrealbeauty » ne renvoient plus à aucun contenu. La campagne est terminée et laisse place à nouveau à des modèles féminins qui correspondent aux « standards ». Est-ce l’aveu d’un échec ? Par ce retour en arrière, Dove démontre-t-il qu’il n’a pas réussi à inverser la tendance et à renverser les clichés ?

Il est tout de même possible qu’un message fort soit envoyé : les femmes, en général, ce sont aussi celles qui composent le public, et non seulement les mannequins de mode. Ces initiatives ne remettent pas en cause les perceptions habituelles de la beauté, mais affirment la place de toutes les femmes dans la société. Non, les femmes ne sont pas obligées de correspondre à des standards, et c’est selon leur propre estime d’elles-mêmes, autonomes, qu’elles vont poser leurs choix. Il ne s’agit plus de la « femme-objet », de la pin-up qui n’est là que pour décorer. L’image réductrice de la femme des magazines, dénudée, pulpeuse, séductrice, qui correspond à l’idée du fantasme masculin est sans doute ce qui est remis le plus en cause : la femme s’affirme, et elle le fait par et pour elle-même. Là encore, ce genre de campagne n’a probablement pas tout à fait révolutionné le genre (ni les genres). Etait-ce véritablement leur but, ou une façade éthique pour mieux vendre ? Il reste qu’elles représentent la traduction de tensions dans les idées, dans les valeurs : les choses évoluent, et les productions culturelles peuvent être le reflet de ces changements.

2.5.3. Les clips hip-hop et R’n’B

50 Cent est le pseudonyme choisi par un rappeur américain. Cinquante centimes, un nom qui est loin d’avoir été choisi au hasard. Nous allons nous contenter ici d’évoquer les caractéristiques générales de son personnage et de ses clips vidéo, ainsi que de ses chansons, pour ensuite nous attarder davantage sur le long métrage biographique le concernant.

Deux constantes se retrouvent dans les chansons et clips de 50 Cent : l’argent et le sexe. Dans l’une d’entre elles, il se qualifie de « PIMP » (proxénète). Dans Candy Shop (le « magasin de sucreries »), il s’imagine être l’objet de désir de toutes les femmes d’un immeuble.

50 Cent, Candy Shop. « I take you to the candy shop… I’ll let you lick the lollypop », que nous laissons au lecteur le soin de traduire.

Dans Window Shoper (que l’on pourrait traduire par « lèche-vitrines »), il exprime ses rêves d’enfants concrétisés : pouvoir s’acheter tout ce qu’il désire, alors que personne dans son entourage ne veut y croire.

Dans ses clips, ces deux dimensions sont présentes visuellement : lui-même possède un corps sculpté, musclé et souvent huilé pour l’occasion. Il y côtoie des femmes sexy, régulièrement en petite tenue et qui sont toutes à son service. Parallèlement, il se déplace en voitures de luxe, porte des chaines et autres bijoux (montre) en or, symbolisant parfois explicitement le dollar, etc. Le rappeur chante : « I’m laughin’ straight to the bank with this » (Straight to the bank – traduction avec contexte : « je ris au nez de la banque avec tout ce que je possède »).

Concernant la place de la femme, il serait intéressant de proposer une analyse poussée selon le point de vue des études de genre. Avec son argent, il semble que 50 Cent a tout ce qu’il désire : des automobiles, de l’or, des vêtements et des femmes. Plusieurs femmes : une à la fois ou toutes en même temps, peu importe. En ce sens, dans les clips du rappeur, la femme n’est-elle pas qu’un objet parmi d’autres ? Cela rejoindrait l’image de la femme critiquée par les féministes : celle de la femme-potiche, la femme-affiche, qui n’est là que pour décorer et qui peut être « consommée ». Cette conception pourrait être nuancée dans notre cas. Dans certains clips et paroles du rappeur, la femme intervient activement et s’affirme : l’objet de consommation serait le sexe en tant que tel, et non la femme. La femme et l’homme seraient dès lors sur un pied d’égalité par rapport aux plaisirs de la chair. Il serait question de rapports de domination sexuelle consentis. Cette image se conforte lorsque l’on prend en compte des stars féminines contemporaines à 50 Cent, comme Rihanna, notamment (Rihanna, S&M. (traduction : sado-maso) « Sex in the air, I don’t care I love the smell of it »).

Quelle est enfin l’image véhiculée de la beauté des hommes et des femmes ? Nous pouvons pointer qu’un certain culte du corps est réaffirmé ici via des corps musclés, souples, la jeunesse ou encore l’absence de graisse, notamment. Par ailleurs, sont véhiculés des « modèles » récurrents de façons de s’habiller et de montrer le corps.

Le film « Réussir ou mourir » retrace la biographie de 50 Cent, sous forme romancée. Il y incarne son propre rôle. Dans ce film, bien qu’il y ait des scènes suggestives en termes de sexe, mais aussi de violence due au milieu duquel l’artiste dit provenir, le thème principal est lié à la seconde dimension : l’argent. Plus précisément, c’est l’histoire d’un homme qui, seul et parti de rien, obtient tout l’argent et le pouvoir qu’il désire. Selon nous, c’est l’idéologie principale que représente 50 Cent. Il s’agit de l’incarnation du mythe du self-made man, c’est-à-dire de l’homme qui a construit lui-même sa vie, qui s’est « fabriqué » tout seul, tel qu’il le voulait et sans l’aide de personne. C’est en quelque sorte le culte de la réussite individuelle, qui se traduit d’un point de vue purement économique, monétaire, avec le pouvoir que cela sous-entend. C’est un message volontariste dont « réussir ou mourir » est une relativement mauvaise traduction. Dans le titre anglais, il y a un impératif : « deviens riche, ou meurs en ayant essayé ». Il est amusant de voir que la traduction française amalgame d’ailleurs la phrase « deviens riche » et le fait de réussir. C’est un indicateur par rapport à l’idéologie du film, qui identifie les deux : réussir serait identique à être riche. De nombreux éléments concordent en ce sens : chaines et bijoux en or, pseudonyme (rapport à l’enfant qui n’a que cinquante centimes et qui aujourd’hui possède des millions), textes des chansons, etc. Ce rapport à l’argent est assez explicite, mais l’idéologie implicite est plus profonde : le mythe du self-made man se traduit par une réussite matérielle. Identifier réussite et richesse monétaire revient à identifier bonheur et consommation. Aux produits disponibles sur le marché sont ajoutés les autres plaisirs physiques, palpables : le sexe, notamment. L’idéologie présente en quelque sorte un double message : d’une part, celui du volontarisme et de l’individualisme et d’autre part, celui qui identifie le fait d’être heureux avec le profit personnel. Il ne s’agit pas seulement d’être riche (le but), mais de le devenir : en filigranes, se trouve le culte du progrès, de l’évolution vers un mieux par la volonté (le moyen).

Ce travail de « forgeron de sa réussite », de « constructeur de soi » se traduit visuellement par un culte du corps réaffirmé. Par extension, quelqu’un qui est défini comme ne correspondant pas aux critères de la beauté (minceur, musculature) pourrait être identifié à un « raté ». Ce schéma se retrouve dans plusieurs productions américaines (mais aussi européennes), où le « vilain petit canard » se prend en mains (éventuellement… coaché !) et devient un « superbe cygne ». Le corps représente en quelque sorte la vitrine de la réussite.

Ce schéma qui identifie bonheur et consommation, en donnant pour méthode l’individualisme volontariste (si pas égoïste, du moins égocentré) peut être identifié à celui du (néo)capitalisme.

C’est une évolution assez paradoxale du rap. En effet, celui-ci s’est d’abord érigé contre le modèle économique dominant. A ses débuts, il incarne une contestation de l’hégémonie du modèle des blancs, via une forme d’expression artistique : c’est un moyen pour la communauté noire de s’affirmer tout en décriant un ordre établi jugé inique. Adorno fait le même constat quelques décennies plus tôt, concernant le jazz et son intégration au système. La question du phagocytage des cultures par un modèle dominant, de l’uniformisation de la création artistique sous l’égide du capitalisme est un thème traité par Adorno et Horkheimer. Ils parlent à ce sujet d’« industries culturelles » (cf. ADORNO, T., HORKHEIMER, M., 1983).

A ses débuts, le jazz était la musique « contestataire » et créative par excellence. Issue également des milieux afro-américains, c’était une rupture par rapport à un système social, incarnée par une rupture vis-à-vis de la musique traditionnelle. Presque revendicateur, il leur permet de « prendre une place » dans la société. Adorno souligne néanmoins un détournement « frauduleux » du jazz. Pour Adorno, cet art a été récupéré par les blancs dans un cadre industriel. Ce mouvement de réappropriation a donné naissance au rock. Le rap ne suit-il pas une évolution similaire, avec cette récupération par le modèle capitaliste ? Dans les années 2000, il constitue en effet le reflet d’une sorte de « culture dominante ». Ici, c’est même par le rap que s’affirme le capitalisme.

Des auteurs comme Adorno et Horkheimer développent une vision plutôt pessimiste de la création artistique (industrielle), qui en vient à ne plus considérer celui-ci que par rapport à une industrie, ses valeurs et ses codes dominants.

2.6. La poule et l’œuf

Des idéologies peuvent être véhiculées dans la presse dite d’information, mais également dans les productions culturelles de divertissement.

Un prolongement réflexif pourrait être de considérer que les médias influencent le public (les « récepteurs » et leurs cultures), mais aussi que le public ou encore la société influencent les médias. En effet, ces derniers seraient façonnés préalablement par le contexte dans lequel ils émergent. Ils seraient le reflet de l’opinion et des valeurs qui recueillent le consensus à un moment donné.

Une sorte de pensée mystique semble postuler que les médias sont des entités à part entière qui sont au-dessus de la société. L’influence ne se ferait que dans un sens : des médias vers leurs publics. Or, comme ces publics, les médias naissent, baignent et évoluent dans un contexte culturel, avec ses codes, ses règles, ses idéologies.

C’est la question de la poule et de l’œuf : il est difficile de déterminer lequel du média ou de la culture impacte en premier sur l’autre (surtout si nous considérons que nos sens sont des médias, des intermédiaires par lesquels nous appréhendons la réalité). Les médias relaient d’ailleurs régulièrement l’opinion publique selon laquelle les « médias manipulent », ils se font l’écho de l’incrédulité d’une partie (voire majorité) de la population.

Cette considération a deux impacts sur le rapport aux médias. D’abord, celui de relativiser leur emprise, leur pouvoir, en cessant de les considérer comme des institutions tout à fait déconnectées du monde. Il ne s’agit pas d’extra-terrestres d’une race supérieure dont la raison d’être est de laver le cerveau des citoyens pour les asservir. Ils sont issus de la société, produits par et pour des humains. C’est pourquoi il ne faut pas étudier la sphère journalistique ou autre institution en tant que telle, mais toujours par rapport à un contexte, des pratiques et croyances plus larges. En corollaire de cet impact qui dédouane en partie les médias, une nouvelle problématique est soulevée : en quelque sorte, le choix de l’information et son traitement refléteraient en partie le sens commun. La présence d’idéologies dans les médias résulterait d’une culture qui leur préexiste.

S’ils se font le reflet des valeurs et idéologies consensuelles, permettent-ils une prise de distance et une émancipation critique ? Peuvent-ils par ailleurs réellement informer, s’ils ne sont que le miroir des clichés et thèses socialement acceptées ? Dans le cas des communautarismes, les journalistes ne se font-ils pas simplement les témoins d’attitudes et croyances qui se jouent dans leurs communautés ? Dans le cas des Comics et autres productions culturelles, les produits (et leurs succès commerciaux) ne sont-ils pas le résultat de la mise en forme d’idéaux qui recueillent au préalable l’aval de la population ? Enfin, dans le cas de la réappropriation du jazz ou du rap par le modèle culturel hégémonique, la récupération industrielle de ces styles n’est peut-être que le reflet d’une intégration et une adaptation culturelles préalables. Les médias ne sont pas responsables de la présence de visions du monde qui les dépassent et les précèdent. Cela n’empêche bien entendu pas qu’ils sont responsables de ce qu’ils en font.

Depuis Youtube et autres réseaux sociaux, il est de plus en plus régulier que des informations au départ du web aboutissent à la télévision ou dans les pages d’un quotidien. Cette remarque est beaucoup plus significative qu’elle n’en a l’air. Cela signifie que les médias se basent parfois sur des choses qui émanent de « la base » de la société. Souvent, les communicateurs sont présentés comme influençant les masses, comme si, du haut de leur perchoir, ils choisissaient des contenus à incorporer dans l’opinion publique. Il est plus rarement envisagé qu’ils ne soient que le relais de cette opinion publique. Les chaines de télévision, la radio et les journaux doivent être d’autant plus attentifs à leur public et à ce qui lui plait (via leurs audiences, leurs parts de marchés) que celui-ci leur permet des rentrées financières (via la publicité, notamment).

En guise de clôture de ce point, évoquons trois enjeux de prolongement critique, sans les approfondir pour le moment.

Le premier est d’interroger la société dans laquelle émergent des faits, événements et propos médiatiques. Comprendre le fonctionnement des médias, c’est aussi analyser et remettre en cause les modèles de pensée avec lesquels ils sont en interaction. Les médias ne sont pas un moule de la société, ils sont eux-mêmes construits par elle, et par toutes les individualités qui la composent. Dans ce cadre, critiquer les points de vue, c’est aussi pouvoir interroger son propre point de vue. L’idéologie, ce n’est pas toujours celle des autres.

Le second enjeu, lié, est celui de l’appropriation sociale, des publics des médias, des acteurs culturels. Quid des syncrétismes, des adaptations et autres « mélanges » culturels qui créent en réalité à chaque fois des nouveautés ? C’est un des apports de Hoggart (1991 (1957)) : il part des opinions et pratiques du public pour décrire l’existence de systèmes culturels qui ne sont pas toujours concordants avec les productions médiatiques. Cela représente une nuance par rapport à la crainte d’une uniformisation culturelle croissante.

Le troisième correspond à la logique économique de certains médias, qui implique non seulement de se regarder le nombril, mais aussi d’offrir à leur public la possibilité de se regarder le nombril. Il s’agit du média-miroir, celui des micros-trottoirs, celui qui donne au public ce qu’il veut voir, qui ne bouscule pas trop ses habitudes ou ses opinions et qui colporte les consensus ambiants. C’est le média des clichés, des idées simples, qui ne se pose pas de question et qui surtout n’amène pas son public à s’en poser. C’est le troisième lieu des critiques envers les médias. Après avoir mis en cause la propagande et les politiciens, puis l’institution médiatique en tant que telle et comme reflet des idéologies, attaquons-nous à ce gros morceau : la dimension économique.