Joseph Mallord William Turner - La cinquième plaie d'Egypte (1800)Joseph Mallord William Turner – La cinquième plaie d’Egypte (1800)

Un jour, j’ai eu un différend avec quelqu’un à propos des moyens à utiliser pour changer la société.

En substance, il me qualifiait de réformiste, tandis que lui prônait la révolution.

Nous partagions les mêmes constats quant aux problèmes sociaux structurels (inégalités sociales, discriminations systémiques, dérives du capitalisme, etc.). Mais lui pensait que seule une violence radicale était la voie, tandis que j’argumentais que le militantisme pouvait aussi se faire par le dialogue. Il s’agissait donc d’un débat de forme sur les stratégies militantes, sur la manière d’amener des solutions, non sur le fond des problèmes à résoudre.

Je crois notamment que le militantisme gagne à fédérer autour de grandes causes plutôt qu’à reproduire des camps, désignant parfois des ennemis à l’emporte-pièce. Je crois aussi que critiquer certaines stratégies militantes ne revient pas nécessairement à s’opposer à ceux qui les adoptent – au contraire, parfois, lorsque c’est constructif et débouche sur des pistes d’amélioration. Pour l’anecdote, mon interlocuteur, autrefois un ami, a fini par me considérer comme un ennemi des causes que nous défendions tous les deux, m’assimilant au camp adverse. J’en éprouve encore une certaine amertume, me disant qu’il s’est passé entre nous ce qui se passe à un niveau collectif : la difficulté de construire et maintenir des relations harmonieuses avec des positions différentes.

La révolution est-elle historiquement inévitable ?

Aujourd’hui, je crains que l’on se rapproche de plus en plus vers un « point de non-retour » où le dialogue n’est plus possible.

Je n’excluais pas à l’époque qu’une révolution soit inéluctable, mais je crois désormais que ce scénario est de plus en plus plausible (lire aussi : Nous n’allons pas vers plus de nuance, et c’est un euphémisme, 2025).

Alors, avait-il raison et moi tort ? Oui et non.

Oui, dans la mesure où sa « prédiction » est vraisemblablement en passe de se réaliser : la révolution est inévitable. Ses arguments avaient évidemment du sens.

Premièrement, on reproche aux militants de lutter et de faire parfois usage de la violence, mais on omet que cette violence est une résultante et une réponse à des violences structurelles. D’un côté, la survie des personnes les plus démunies est littéralement menacée par les actions d’une poignée d’individus, les exposant à la famine, à la soif, à des maladies (pfas, pollution…), à des actes de violence physique ou verbale (racisme, homophobie…), à des catastrophes climatiques, etc. D’un autre côté, des manifestants pacifistes se font réprimer.

Comme l’écrit Dom Helder Câmara dans Spiral of Violence (1971) :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

N’est-il pas indécent de demander aux personnes écrasées, humiliées et violentées par le système de tendre l’autre joue, tandis que les personnes qui les oppriment continuent à taper de plus en plus fort ?

Deuxièmement, justement, il y a une concentration des pouvoirs entre des mains puissantes qui deviennent de plus en plus puissantes. Les ultra-riches deviennent de plus en plus riches, et ce de façon exponentielle, sur toute la planète. Les contre-pouvoirs sont démantelés, voire anéantis. La contestation est muselée. Les inégalités se renforcent, les classes moyennes se paupérisent, tandis que d’aucuns s’accaparent les ressources, les médias, les institutions, et ce en usant de stratégies de manipulation des masses. Les forces réactionnaires semblent se rigidifier. Face à cela, est-il encore possible de faire entendre des voix modérées ? La dialectique marxiste semble bien en marche, et ce à un niveau planétaire…

> Lire aussi : Pourquoi tant de gens défendent ceux qui les écrasent ? L’étrange fidélité aux puissants (2026)

« Modérez-vous », une injonction indécente

Dans Nuance, je développe combien il est indécent d’exiger de la modération de la part des personnes écrasées par le système. Dans un article écrit cette année (Ceux qui instrumentalisent la nuance, 2026), je reviens sur ce point fondamental :

La définition de la nuance que je mobilise dans mon livre sur le sujet renvoie à la réflexion critique (capable de remise en question), au discernement (relatif à l’identification des faits, à la cohérence des discours et à la compréhension de leurs effets et enjeux) et enfin à l’ouverture au dialogue. Néanmoins, je note aussi que ceci implique des conditions et notamment en termes de réciprocité. Dans le chapitre « la nuance est-elle un luxe de personne privilégiée ? », je m’interroge sur l’injonction à la nuance. Des personnes qui se revendiquent de la nuance rejettent des discours ou des actes qu’elles n’aiment pas en disant : « vous devez faire preuve de nuance ». Mais peut-on faire preuve de nuance avec un fusil sur la tempe ? N’est-il pas indécent de demander aux autres de faire preuve de nuance, alors que l’on est précisément en train de dénigrer leur perspective ? […] Il y a des gens qui n’ont peut-être pas d’autre choix que d’agir comme ils le font, et c’est faire preuve de discernement que de l’acter. Lorsque j’ai écrit mon livre, je plaidais pour que la nuance s’applique davantage au débat public (dans les médias, sur les réseaux sociaux, en politique…) et je témoignais aussi de ma volonté de l’appliquer moi-même de mon mieux. Mais lorsque j’en vois utiliser l’argument de la nuance pour réduire les critiques au silence, cela me répugne. La nuance n’exclut pas la dissidence. Elle doit s’appliquer d’abord aux figures et aux formes du pouvoir, et non à celles et ceux qui le subissent. 

Je suis d’avis que ce n’est pas aux personnes qui subissent les injustices qu’il faut en demander davantage : certaines n’ont pas d’autre choix que de lutter pour se faire entendre.

Mais je crois aussi que l’on n’a pas fait tout ce qui était possible au niveau du dialogue, et que le révolutionnarisme que mon interlocuteur défendait porte en lui une prophétie autoréalisatrice.

C’est toujours comme cela que les choses ont changé : une prophétie autoréalisatrice ?

Il y a aussi des personnalités influentes qui auraient pu, à mon avis, infléchir certaines tendances. Surtout, un système avec suffisamment de garde-fous et de développement d’une pensée critique et de l’empathie à large échelle devrait permettre de se positionner en réformiste ; on devrait pouvoir changer le système radicalement de l’intérieur, sans passer par la violence. J’ai conscience que ces mots sont peut-être utopistes, et de la position à partir de laquelle j’émets ce voeu. Mais il ne s’agit en aucun cas de remettre en cause le bienfondé des actions pour plus de justice sociale (entre autres), au contraire.

C’est avant tout un constat d’échec collectif que je fais.

Sommes-nous éternellement condamnées et condamnés à voir l’histoire se répéter, à voir la cupidité humaine abolir les garde-fous et à devoir in fine résoudre les conflits dans un bain de sang ?

De plus, dans Guerre(s) et philosophie, je développe combien certaines forces actives en présence sont sous-estimées dans la manière dont on raconte l’Histoire. Une période se clôture avec des gagnants et des perdants, au terme d’un conflit armé, une guerre civile, une révolution… Mais quand on se penche sur les réalités historiques, on constate que le changement est plutôt le résultat d’une convergence d’éléments, dont pas mal qui sont souvent minimisés ou oubliés : des dissidences internes, des actions diplomatiques, des manifestations (violentes ou non-violentes), des alliances, des grèves, des écrits, du sabotage, des désertions et fuites, de la résistance, de la solidarité…

L’Histoire a retenu ceux qui ont été qualifiés de « gagnants » du conflit armé, mais a occulté les dissensions internes, les manifestations, les mutineries… Cela illustre aussi combien les autres voies que les conflits armés sont passées sous silence (ou du moins minimisées) alors qu’elles sont aussi à l’oeuvre dans le changement. Les héros ayant permis la fin de la guerre ne se trouvent pas seulement parmi les personnes qui ont pris les armes contre les ennemis désignés (Guerre(s) et philosophie, 2015).

> Lire aussi : La violence est-elle un mal nécessaire ? (2024)

Ce que je crois, c’est que la manière même de penser les relations uniquement à travers le prisme des rapports de force et d’une essentialisation identitaire est à l’origine de bien des drames. Bien sûr, les faits donnent en partie raison à cette manière de voir les choses et il serait candide de cesser d’analyser la réalité avec cette approche. Mais il faut aussi mesurer combien elle influence nos manières d’agir collectivement (sur la défensive, en contre-attaquant, en englobant des gens dans des catégories « nous » contre « eux », etc.) et de ce fait le résultat de nos actions. Dans quelle mesure pouvons-nous imaginer une société qui fonctionne différemment ?

Dans son texte Penser la guerre (dans Cinq questions de morale, Paris, Grasset, 2000), Umberto Eco écrit :

« Le fait que l’humanité ait, pendant des dizaines de milliers d’années, pratiqué la guerre comme une solution des états de déséquilibre n’est pas plus probant que le fait que, durant la même période, l’humanité ait décidé de résoudre des déséquilibres psychologiques en recourant à l’alcool ou à des effets pareillement dévastateurs ».