Photos intimes d’adolescents sur Internet : pour une éducation au consentement

Lors d’un salon « études et professions », j’ai eu l’occasion de rencontrer une quarantaine de jeunes adolescents d’horizons divers (ils provenaient de différentes écoles secondaires de Belgique francophone). Je devais les sensibiliser à la question de la réputation en ligne.

Dans toutes les écoles de ces jeunes, sans exception, c’est déjà arrivé qu’il y ait diffusion « massive » de photos intimes d’au moins un élève (souvent une élève) de l’établissement. « Chaque année, il y a au moins un cas », me dit une jeune fille. « Cela t’est arrivé, à toi, d’ailleurs », glisse un jeune homme à sa petite copine qui détourne rapidement le regard…

Nadia est filmée à son insu dans le film American Pie (1999)

Lors d’une autre intervention sur le thème des relations des jeunes sur les médias sociaux en 2018, une juriste témoignait du fait que « les tribunaux de la jeunesse sont débordés » par des plaintes à ce sujet.

L’ampleur de ce phénomène est neuve, tant au niveau du nombre d’adolescents concernés de près ou de loin par de telles pratiques qu’au niveau des conséquences dramatiques auxquelles celles-ci peuvent mener.

Le grand écart entre les effets parfois dévastateurs de ces usages et le caractère anodin de ceux-ci (« je n’ai fait qu’un clic ») est interpellant. Comment sensibiliser les jeunes ? Comment les responsabiliser ? Comment accompagner les victimes ? Comment réagir en tant qu’adultes ?

Des réactions qui exacerbent le problème

Je voudrais d’abord couper court à une forme de réaction adulte typique. Il y a chez certains une forme de délire paranoïaque doublé d’une amnésie révisionniste par rapport à leur propre jeunesse. En forçant – un peu – le trait, c’est comme si « la jeunesse d’aujourd’hui » avait un fonctionnement radicalement différent de la jeunesse de leur génération. La plupart de ces personnes ont oublié, occulté ou simplement mal ouvert les yeux sur les mœurs de leurs contemporains, voire leur propre fonctionnement lorsqu’ils étaient jeunes (voire leurs fonctionnements actuels).

La critique schizophrénique des médias sociaux

Le contexte était différent. Désormais, la plupart des adolescents disposent d’un appareil photo numérique connecté à portée de main. Avant, la possibilité technique de prendre une photo et d’en diffuser une copie était bien moindre et plus difficile dans l’absolu. Il serait réducteur et assez stupide de n’attribuer les comportements actuels qu’à une forme de « décadence » par exemple.

Au niveau des réactions qui ne font pas avancer le schmilblick, on trouve notamment la moralisation de la victime.

Cas typique : une jeune fille partage une photo d’elle nue à son petit copain. Peu de temps après, le gamin la montre à ses amis, qui eux-mêmes la diffusent. Les adultes blâment alors la jeune fille : « tu n’aurais jamais dû partager une photo de ton intimité » !

Dans certains établissements, des jeunes élèves ont été contraintes de changer d’école, soit en raison du regard porté sur elles (non seulement le regard des autres jeunes, mais aussi le regard du corps éducatif), soit carrément parce qu’elles ont été renvoyées.

Pour ces adolescentes, c’est une double peine qui est infligée. Au niveau des victimes, justement, l’une des réactions typiques est de penser que leur image est détruite à jamais : « ma vie est foutue ». Là encore, je suis interpellé par le décalage entre le caractère relativement répandu d’un comportement et la détresse qu’il peut susciter.

Le discours social autour de ce genre de phénomène ne fait que contribuer au problème. Dans les campagnes de prévention, souvent, le focus est mis sur la réputation. En gros on dit aux jeunes de faire bien attention à leur image, que ce qu’ils publient peut être retourné contre eux et que ça risque de les poursuivre toute leur vie. A un certain niveau, tout cela peut être contreproductif. Quand une jeune fille envisage de s’ouvrir les veines parce qu’elle n’ose plus affronter le regard des autres jeunes à cause d’une photo d’elle qui a fuité sur le net, la priorité c’est de dédramatiser, pas d’enfoncer le clou.

Enfin, le recours à la loi et à la justice pour prévenir ou solutionner les usages problématiques des jeunes me pose question.

Une des conséquences de cela, c’est que pas mal de jeunes et leurs parents se retrouvent au tribunal pour des procédures de plusieurs mois, voire années. Pour les jeunes « coupables » qui « sont tombés » dans un contexte numérique par rapport auquel ils n’ont pas été éduqués, pour leurs parents qui vont devoir essuyer les pots cassés à coups de milliers d’euros, mais aussi pour les victimes qui souhaiteraient tourner la page, cela ne me semble pas souhaitable.

J’observe également une forme de « criminalisation » de plusieurs « nouvelles » pratiques de la jeunesse, qui autrefois existaient mais étaient peut-être moins visibles. Bien sûr, d’un autre côté, des décisions de justice permettent d’envoyer un message symbolique et de « faire jurisprudence » dans le domaine. Désormais, celles et ceux qui sensibilisent aux « risques » des médias sociaux pourront faire peur aux jeunes en leur expliquant que s’ils diffusent des photos intimes d’une autre personne, ils encourent des peines sévères. Malheureusement, peut-être faut-il passer par là pour faire évoluer les mentalités. En l’occurrence, cela envoie le message symbolique que les conséquences des actes posés « en ligne » n’ont rien de virtuel (Cf. Procès Nadia Daam : la « revanche de la réalité »). Je reste néanmoins persuadé que tout cela doit avant tout nous faire repenser les normes sociales que nous voulons partager avec les jeunes.

Des lacunes

Les pistes évoquées ci-dessus souffrent de plusieurs lacunes.

D’abord, aucune d’entre elles ne remet en cause le moralisme qui fait juger les mœurs et l’intimité d’autrui. Très concrètement, s’il n’y avait personne pour s’en offusquer, en quoi la circulation d’une photo intime d’une ou un adolescent pose-t-elle problème ?

Dans le premier American Pie, une vidéo peu flatteuse de Jim fait le tour de son lycée. Dans le second film, des étudiantes plus jeunes se souviennent de cet événement et se moquent encore de lui. Et puis il passe à autre chose.

Prenons un exemple. Dans les sensibilisations « traditionnelles » à propos de ce genre de phénomène, il y a ce que j’appellerais la « stratégie de l’épouvantail » : « imagine, si un professeur tombe là-dessus ! » ou encore « imagine, dans dix ans, si un employeur voit cette photographie ou cette vidéo ! ».

Imaginons ce second cas de figure. Admettons : à 16 ans j’ai envoyé une photo de moi nu à ma copine, et la photo a ensuite fuité sur le net. 10 ans plus tard, un employeur potentiel fouille Internet pour obtenir des infos sur moi. Cela doit-il compromettre ma carrière future ? Bien sûr, il y a potentiellement des traces de mon adolescence sur la toile – face auxquelles il est néanmoins possible d’exercer un droit à l’oubli. Néanmoins, il semble faire consensus que le jugement moral doit porter sur celui ou celle qui n’a pas fait gaffe à sa réputation, et non sur l’idée même de réputation. Ai-je envie de bosser pour un employeur qui va me juger pour une photo qui date de 10 ans ? Ai-je envie de vivre dans une société où l’on encourage à avoir une « carte de visite » super clean en permanence, n’autorisant aucun « écart », aucune « déviance » par rapport à une certaine norme sociale ? Finalement, n’est-ce pas l’employeur lui-même qui a un comportement pervers d’aller chercher la petite bête comme cela dans le passé de ses potentiels employés, plutôt que de les juger sur leurs compétences et leurs attitudes professionnelles ?

Ensuite, la tendance à culpabiliser la victime me semble oublier que dans bien des cas, les photos intimes sont partagées de prime abord… dans un cadre intime. Entre amoureux, par exemple. Dans de nombreux cas, c’est la compagne ou le compagnon qui est à l’origine de la « fuite » (cf. « revenge porn »). La notion de consentement fait généralement partie des absents lorsqu’il est question d’éducation à l’image en ligne. Il est répété aux jeunes de « faire gaffe à leur propre image », mais pas grand chose ne leur est communiqué sur le respect de l’image de l’autre. Et les adultes peuvent difficilement se vanter de faire figure d’exemple : comment expliquer à une adolescente ou à un adolescent qu’il faut demander l’autorisation explicite d’une personne avant de diffuser son image, quand des milliers de photos d’eux de l’échographie aux premiers poils (en passant par les photos en couche-culotte, avec de la mousse au chocolat autour de la bouche ou encore se curant le pif) circulent depuis des années sur Internet, et ce sans leur avoir jamais demandé leur opinion à ce sujet ? Je ne dis pas qu’il faut arrêter cela : légalement, le parent est propriétaire de l’image de son enfant jusqu’à un certain âge. Il n’empêche qu’il y a une cohérence et une exemplarité éducative à construire. Si un parent refuse de supprimer une photo de son enfant quand ce dernier le lui demande, je peine à croire que l’on pourra apprendre facilement la valeur du consentement à cet enfant.

Face à la diffusion de photos volées de son intimité, Emma Holten a décidé de se réapproprier son image et d’envoyer un message fort à propos du consentement. Cf. http://ceciliebodker.com/consent/

J’ajouterais que le consentement fait partie des concepts qui transcendent la question du partage des images en ligne. Pensons notamment au harcèlement sexuel.

Enfin, je suis particulièrement sensible au climat « anxiogène » qui résulte de la pression sociale de « montrer une bonne image » sur les médias sociaux. A ce sujet, je vous renvoie à mon article « Le côté malsain de la réputation ».

Le coté malsain de la réputation

Pistes éducatives

Par rapport à la problématique du partage d’images intimes sur les médias sociaux, je propose d’élargir le champ de l’action éducatives dans plusieurs directions.

Premièrement, je pense que la réflexion autour de ce phénomène doit s’accompagner d’une déconstruction critique des mœurs d’une société. En quoi cela doit-il faire l’objet d’une désapprobation sociale de partager des photos intimes de soi à son petit copain ou sa petite copine ? N’est-ce pas monnaie courante, entre adultes consentants ? Pourquoi faut-il juger négativement l’exposition de la nudité des corps ? Ce sont des questions morales. Je ne prétends pas disposer de réponses universelles à celles-ci : je crois simplement important de se les poser si l’on veut faire société ensemble, plutôt que d’appliquer des principes dysfonctionnels et/ou hypocrites parce que cela a toujours été comme ça. Quitte à réaffirmer ces principes avec plus de ferveur encore. Mais de manière raisonnée, réfléchie, partagée et réappropriée par les jeunes également.

A ce titre, on peut aussi interroger la consommation de la pornographie, et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Deuxièmement et sans surprise, le consentement, appliqué de manière exemplaire par les adultes, me semble fondamental dans tout ce qui touche à une éducation relationnelle. Chacun est libre dans la mesure où il respecte la liberté – le choix – de l’autre. Je pense qu’une clarification peut éviter aussi bien des quiproquos à des jeunes qui tâtonnent parfois bien souvent dans l’expression de leur amour ou de leur désir. Très concrètement, par exemple, je ne crois pas qu’il suffise d’expliquer frontalement aux jeunes que « l’absence de oui, c’est non » (ce qui ne correspond pas toujours à leur réalité, d’ailleurs) : cela nécessite de s’autoriser à dire « oui » ou « non » pour certaines et certains, notamment. Cela implique une réflexion sur les conséquences d’une relation non-consentie, par exemple, et ce au-delà de la dimension juridique de la chose.

Troisièmement et pour terminer, j’ai le sentiment que ce thème invite à une réflexion sur la place de l’apparence physique et de l’image dans notre société. Que ce soient les jeunes filles ou les jeunes garçons, nous sommes baignés dans une idéologie réduisant nos relations et nos identités à notre emballage corporel. Nous sommes perpétuellement jugés – et nous jugeons parfois nous-mêmes – sur cette dimension, et pas mal personnes en souffrent, développent des complexes, etc. Plutôt que d’envoyer des messages de type « tout le monde il est beau (s’il s’apprête) » (comme dans les campagnes de marketing de Dove, de Belle toute nue ou autre), n’est-il pas possible de remettre en cause l’utilisation de l’apparence physique comme critère de jugement fondamental ? Une civilisation peut-elle aller à l’encontre d’un fonctionnement primaire évaluant autrui uniquement comme un adversaire dans la lutte pour la reproduction ou comme un partenaire sexuel potentiel ?