Par qui ce site est-il financé ? Pour qui roule Julien Lecomte ?

La question du financement de philomedia.be est une question qui m’est de plus en plus posée. A raison, puisque la problématique du financement d’une source d’informations peut révéler certains de ses enjeux, voire rendre compte de ses positions idéologiques, sociales ou politiques.

Financement et indépendance de la presse : la fiabilité et le pluralisme sont-ils menacés ?

Me poser la question, c’est la manière « douce » de me demander « pour qui je roule ». Malheureusement, de plus en plus souvent, certaines personnes m’attribuent des étiquettes, des accointances avec l’un ou l’autre « système » médiatique ou politique, ou avec une institution. Cela a été le cas notamment quand j’ai écrit mon article sur le Decodex du Monde – et surtout, après un retweet dudit article par Samuel Laurent. Être accusé d’être un « défenseur » des médias mainstream, voire un « toutou du système » alors que mon premier livre contient des charges virulentes quant au fonctionnement de la presse et de la politique contemporaine, c’était plutôt difficile à digérer. Difficile de dire si les gens qui m’ont prêté ces accusations n’ont juste pas lu mes ouvrages et articles, ou si le propos de ceux-ci n’est pas suffisamment clair pour eux…

Le Decodex, un outil pertinent face à la désinformation et aux mensonges sur le web ?

Comme j’aime la provocation et suis un peu sado-maso, je pose ça ici.

Je ne me fais pas d’illusion. Il y aura toujours des personnes qui me prêteront des propos que je n’ai pas voulu tenir. Chacun est libre de se faire sa propre opinion, et tant pis pour moi si celle-ci est fausse. Néanmoins, pour vous qui prenez la peine de lire cet article, je voulais tenter une réponse. Parce que votre démarche – le fait que vous lisiez encore cet article – me semble s’inscrire dans une réflexion véritablement critique, notamment sur les dimensions qui influencent les prises de position d’un individu.

Le financement sur le web

Economie du web – Cachez cette pub que je ne saurais voir

La formule est devenue « culte » : « Si c’est gratuit, vous êtes le produit ». Le principe de cette affirmation repose sur le fait que les services de gros acteurs privés tels que Google, Facebook ou encore Microsoft offrent des services pseudo « gratuits », dans la mesure où ils sont financés par votre « temps de cerveau disponible ». Autrement dit, c’est votre attention qui est vendue à des annonceurs de publicités. A ce sujet, cf. l’excellent reportage Do Not Track.

En tant que telle, la formule « si c’est gratuit, vous êtes le produit » mérite d’être critiquée. A ce sujet, lire Laurent Chemla : Si vous êtes le produit, ce n’est pas gratuit (2016).

Comme me le disait mon camarade de discussion Christophe Page lors d’une discussion à ce sujet, « la phrase disant « vous êtes le produit » a clairement pour contexte les produits et services liés à des sociétés commerciales (Facebook, Twitter, etc.) dont l’objectif de faire rentrer de l’argent, ne fut-ce que pour être rentable (au minimum). Leur modèle est d’utiliser les interactions et les profils pour créer de l’argent, en les vendant à des agences de pub par exemple ».

Cette approche est cependant à nuancer. En réalité, la gratuité sur le web est très loin d’être unitaire. Des sites comme Wikipédia, par exemple, fonctionnent sans pub. Les communautés « Open Source » ou « libristes »(FramaSphere, FramaSoft…) fonctionnent également sans publicités. Cette phrase ne semble pas toujours référer à des sociétés commerciales financées par la publicité lorsqu’elle est utilisée. Il existe du gratuit pour lequel vous n’êtes pas le produit. D’ailleurs, c’est cela, le vrai gratuit. Par contre, cela ne veut pas dire qu’il n’y a aucune forme de rétribution – j’y reviendrai.

Le gratuit n’est pas unitaire, et il n’est pas toujours possible

En effet, en plus du financement par la publicité, il existe plusieurs autres manières de financer la création et la diffusion de contenus.

L’intégralité des contenus présents sur philomedia.be le sont en accès libre et gratuit, sans publicité. Il y a néanmoins des coûts au travail fourni et relatifs à l’hébergement matériel. En l’occurrence, je paie un hébergement chez la société OVH. J’utilise également WordPress, un CMS gratuit et open source. J’écris les articles sur mon « temps libre ». Ce site fonctionne donc sur le mode du bénévolat. Il va de soi par conséquent que je ne pourrais pas vivre de cette activité uniquement, dans le système du travail tel qu’il existe aujourd’hui. Le fait que je bénéficie d’un emploi stable me permet d’effectuer mon activité avec une certaine indépendance.

Par exemple, Wikipédia fonctionne sur base de donations (en plus des apports bénévoles de la plupart de ses contributeurs). C’est le cas aussi de logiciels libres, de certains moteurs de recherche, etc.

Certaines ressources existent grâce au financement participatif ou encore à un système d’abonnements (cf. 24h01, XXI, Medor, MediaPart, ArrêtSurImages, ACRIMED… ou encore les titres de presse traditionnelle, qui mélangent souvent financement publicitaire avec un système d’abonnements). Le financement est supposé garantir la qualité du travail, sachant que la production d’un contenu demande de se documenter, de se renseigner, d’enquêter, d’aller sur le terrain, etc.

Certains producteurs ou diffuseurs de contenus peuvent recevoir des fonds publics, de manière ponctuelle ou régulière, pour exercer leur activité. En gros, ils sont financés par l’argent public, et de ce fait doivent exercer des missions de service public, ce qui leur permet une certaine indépendance par rapport à une logique purement marchande.

Journalisme audiovisuel public, déontologie et émancipation : entretien avec Marc de Haan

La RTBF et les télévisions locales, par exemple, fonctionnent en partie grâce à des financements publics, de même qu’un certain nombre d’acteurs de la presse « traditionnelle » qui reçoivent des subsides pour le travail qu’ils fournissent (leur permettant de rémunérer des journalistes, des caméramans, des photographes, des preneurs de son, des graphistes, etc.).

Business et fiabilité

La manière dont un contenu est financé peut avoir des impacts sur sa fiabilité. A ce sujet, cf. la Partie I du livre Médias : influence, pouvoir et fiabilité (2012).

D’abord, un organisme peut faire de la propagande à proprement parler. Par exemple, si un média appartient à 100% à un dirigeant politique, qui l’utilise dans le but de manipuler la population. Des situations de monopole sont préoccupantes à ce titre. De manière moins « radicale », des financements publics pourraient pousser à « s’auto censurer » lorsqu’il s’agit d’aborder des thèmes mettant en cause les institutions qui lui versent des fonds.

Dans le cas de sociétés privées, un média risque de vouloir ne pas fâcher ceux qui lui permettent de vivre : annonceurs, actionnaires, etc. Notons qu’il existe bien sûr des collusions entre acteurs privés et acteurs politiques.

Ensuite, un producteur ou un diffuseur de contenu « assujetti » à une logique de rentabilité peut être amené à privilégier des contenus « peu chers » et « très rentables », quelle que soit au final la portée plus ou moins informative (ou encore la fiabilité) de ces contenus. Autrement dit, dans un média qui fonctionne sur le mode de la rentabilité financière, la question de la fiabilité est parfois secondaire. Peu importe que ce soit vrai (certains médias sont d’ailleurs adeptes des rumeurs et du conditionnel à toutes les sauces…), tant que cela fait vendre. De même, une société dont le but est de faire du business a tendance à vouloir réduire ses coûts et à aller toujours plus vite, sapant ainsi parfois le travail d’investigation, de vérification des faits, etc.

Certains autres risques sont présents : uniformisation des contenus, simplifications à l’extrême pour toucher le plus grand nombre et correspondre au « sens commun », sensationnalisme et appel à l’émotion plutôt que la raison, course à l’info (flux de dépêches, marketing et logique du « scoop »), mise en récit au détriment des contenus, etc.

Aimez, indignez-vous, partagez, réagissez… : les injonctions émotionnelles

En bref, la rentabilité financière peut nuire à l’indépendance à la qualité du contenu ou du service fourni. Dans le cas de philomedia.be, ses contenus sont produits dans une relative indépendance puisque le site est financé par mes fonds propres. Je dispose d’une bonne liberté de ton. Si vous voulez en savoir plus quant à mon employeur ou quant à mon parcours professionnel néanmoins, cf. mon CV.

Bien sûr, cela n’empêche pas que je puisse publié des contenus idéologiquement connotés.

La question des buts : pourquoi on publie du contenu. Le désintéressement existe-t-il ?

Diffuser du contenu ou offrir un service peuvent donc être liés à différents objectifs affichés ou cachés.

Certains souhaitent manifestement convaincre leur audience, au détriment des faits (comme dans des cas de propagande d’Etat, ou encore par exemple dans le cas de sites « identitaires » dont la ligne éditoriale mélange des articles vrais et faux liés à un seul point de vue idéologique. A leur sujet, cf. Dossier : lutter contre la haine de l’autre. A noter que ceux-ci bouffent à tous les râteliers puisqu’ils se goinfrent également de publicités, d’où des initiatives comme Sleeping Giants par exemple).

D’autres n’ont pas la prétention d’informer, comme c’est le cas de sites, logiciels ou services de divertissement ou de satire, comme c’est le cas par exemple du Gorafi et de Nordpresse, ou encore de jeux en ligne. Ceux-ci fonctionnent toutefois généralement aussi selon une logique de rentabilité financière, ce qui implique au choix de la publicité (NordPresse, Gorafi…), des dons ou encore un système d’abonnements (cas du free-to-play / pay-to-win dans le domaine du jeu vidéo).

On peut en venir à se demander s’il existe des contenus qui sont partagés de manière totalement désintéressée. Existe-t-il des personnes ou des organismes dont le but est d’informer sans vouloir toucher de l’argent et sans vouloir convaincre qui que ce soit ? Y en a-t-il qui sont vraiment indépendantes, autonomes ?

Il n’est pas possible à mon avis de répondre de manière unilatérale et tranchée à cette question. Par contre, pour ma part, je pense qu‘il existe des rétributions non monétaires par rapport à un travail. Un bénévole qui donne de son temps gratuitement peut sans doute en retirer une satisfaction personnelle, morale, psychologique. En l’occurrence, pour ma part, je mets en ligne gratuitement des contenus parce que je me dis que ceux-ci peuvent être utiles, et que c’est une manière d’apporter ma pierre à un édifice de la connaissance. Autrement dit, j’en retire de la satisfaction et du plaisir, en espérant par ailleurs contribuer à une émancipation citoyenne. Sur le caractère égoïste ou altruiste de cet objectif, je vous laisse juger…

Le business éducatif et culturel : un plaidoyer pour la connaissance et la culture comme biens communs

En guise de prolongement, je tenais à partager une réflexion de longue date quant au business autour de l’éducation, de la connaissance et de la culture. Il y a une marchandisation parfois très forte autour de matières culturelles, comme en éducation par exemple. Cela passe par exemple par la commercialisation de logiciels ou de jeux dits « éducatifs ».

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Watterson – Calvin & Hobbes

Beaucoup de parents sont prêts à acheter des produits pour leurs enfants pour peu que ceux-ci disposent d’un « label » pédagogique. Les « producteurs » l’ont bien compris. Idem en ce qui concerne la formation professionnelle. De ce fait, les contenus en tant que tels importent moins que leur rentabilité pour le système.

De plus, des entreprises imposent de plus en plus à l’école de former des individus « employables ». Pour des enjeux de rentabilité, il ne s’agirait pas d’émanciper les individus, de former des citoyens critiques, mais plutôt des « bons travailleurs ». Y compris dans un domaine de culture et d’apprentissage, finalement la question de la connaissance serait reléguée au second plan.

Or, dans ce cadre, l’école peine toujours à ne pas être qu’un « lieu de passage » qui reproduit les inégalités sociales.  Ceux qui ont les moyens de convertir leur capital économique en capital culturel (achats éducatifs) sont favorisés dans leur parcours scolaire et donc in fine professionnel (et donc salarial). Pour une plus grande égalité des chances, la mise à disposition du savoir ne devrait pas être assurée essentiellement par des firmes privées.

De plus, il y a un risque d’aliénation et d’uniformisation au niveau de ce qui est véhiculé de manière sous-jacente : la vision du monde colportée refléterait uniquement le regard porté par le monde entrepreneurial. Il en est de même pour le domaine de la création artistique (industrialisation et marchandisation), par exemple..

Là où je veux en venir, c’est que pour moi, il existe des domaines dans lesquels un effort doit être fait pour rendre accessibles les produits (contenus) et les services au plus grand nombre, de manière indépendante et transparente. C’est une question de démocratisation de la culture (que l’on pourrait bien sûr étendre à la question de la dignité), et cela rejoint la notion de Biens Communs ou Communs et pose toute une série de question sur l’idée de « propriété » d’une oeuvre.

La question du financement du travail ne saurait être éludée au final. Comme le dit Christophe Page :

« les artistes aimeraient être payés. C’est déjà une question qui doit se poser : est-ce légitime de dire « tout travail mérite salaire, donc vu que je produis quelque chose, c’est normal que je sois payé » ? C’est l’argument des artistes. Il est légitime de vouloir être reconnu pour ce qu’on aime faire, et il est tentant de vouloir pouvoir se permettre de ne faire que ça de ses journées tout en payant quand même son loyer, mais est-ce que c’est légitime de dire que c’est « normal » d’être payé pour faire de l’art ?

Ensuite, même si on accepte qu’il est légitime de vouloir en vivre, ou au minimum en tirer de l’argent (disons que c’est légitime, même si cela témoigne déjà d’une certaine culture de société). Là on peut encore parler de la manière de le monétiser.

A ce titre, s’il y a un financement par l’Etat, ce sont les impôts qui financent le culturel. Il y a tout de même une notion de rétribution. Mais alors, il y a une notion d’équité dans l’accès. Tout le monde finance à hauteur de ses moyens pour tout le monde. L’Etat est le garant de l’existence d’une offre pour tous, versus un monopole du payant / privé qui restreint alors la culture à une « élite » économique ».

Pour prolonger la réflexion quant au financement des contenus, ici par rapport à la presse, lire aussi mon entretien avec Cyrille Frank.

Information, communication et éducation : entretien avec Cyrille Frank