A toutes les personnes dégoutées et/ou traumatisées de la philo

– « Oh, moi, la philo, je détestais ça » !

– « Moi, c’est pas que je n’aimais pas, c’est que j’étais nulle » !

– « Pareil, jamais rien compris à ce truc, c’est pour les perchés » !

– « De toute façon, dans mon métier ou la vie de tous les jours, ça ne m’a jamais servi » !

– …

Combien de fois n’ai-je pas entendu ce genre de discours au sujet de la philo ?

Honnêtement, je peux les comprendre. Trop souvent, la philo telle qu’enseignée à l’école tombe dans ses propres pièges : elle se présente comme un questionnement sans fin (« masturbation intellectuelle »), disserte sur tout et n’importe quoi comme si philosopher était juste draper son opinion derrière des beaux mots, pratique l’abstraction qui en oublie les liens avec la réalité ou encore utilise un jargon peu accessible, permettant surtout de trier les individus selon leurs capacités à ingurgiter du vocabulaire et restituer la pensée des auteurs reconnus.

« La philo, ça sert à rien »

Dans l’introduction du cours de philosophie que je donnais à l’IHECS, je prenais la peine de commencer par m’adresser aux personnes dégoûtées ou traumatisées par la philo.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que quand quelqu’un dit « ça sert à rien », il se positionne en réalité… Sur le terrain de la philo ! La question de l’utilité ou du sens de quelque chose, c’est précisément une question philo !

Les sciences ne nous enseignent pas ce qui est utile ou non, ce qui est bien ou non, ce qui est beau ou non. Elles nous enseignent ce qui est, comment fonctionne le monde. Quand on parle de l’utilité ou de la finalité de quelque chose, on prend position sur un terrain qui peut être discuté avec la philo. De nombreux philosophes s’interrogent d’ailleurs sur ce à quoi sert ou devrait servir la philo, et on doit à Pascal dans ses Pensées la citation « Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher ».

Aux personnes qui estiment que la philo ne sert à rien, je pose cette question : à quoi sert-il d’apprendre des compétences « utiles pour travailler » (devenir un bon petit travailleur, voire un bon petit soldat, destiné à accomplir son labeur) si on est incapable de vivre en paix ? De sauvegarder le monde qui nous entoure ? Est-ce vraiment plus utile ? N’y a-t-il pas des compétences critiques à développer ?

A fortiori, n’est-il pas utile, dans un monde de fake news, de se poser la question de savoir comment on fait pour savoir ce qui est vrai (épistémologie) ?

Dans un monde confronté à l’injustice, à la guerre, à la haine, n’est-il pas important de s’interroger sur comment on fait pour savoir ce qui est bien, bon ou juste ? Comment donner sens à sa vie et agir d’une manière éthique (philosophie morale) ?

Les pratiques philosophiques scolaires et médiatiques sont des épouvantails

Je l’ai dit et j’insiste à ce sujet, car je pense qu’il faut le reconnaître. Souvent, la philo à l’école ou dans les médias, ça donne la nausée et c’est bien normal.

L’apprentissage de la philo souvent verbeux, académique, abstrait, alors qu’en réalité ça touche des questions hyper concrètes.

Alors qu’un enfant découvre la vie, il pose souvent les questions suivantes : « c’est quoi ? », « ça veut dire quoi ? » ou encore « ça sert à quoi ? ». Il recherche les définitions, il interroge la signification des mots ou encore la finalité des choses. Il demande « qu’est-ce que la mort ? » ou « pourquoi on meurt ? », il demande « tu crois en Dieu ? » et enchaine sur des « pourquoi ? ». Il demande des justifications. En réalité, nous avons toutes et tous posé « intuitivement » des questions philosophiques, et nous avons adopté des réponses qui nous ont convenu.

Trop souvent, on ne dit pas ce qu’est la philo avant de l’enseigner. On parle des Idées de Platon, des noumènes de Kant, du cogito de Descartes ou de sa démonstration de l’existence de Dieu, mais au fond pas grand-monde ne comprend les finesses conceptuelles derrière ces thèses subtiles et abstraites. Descartes ne démontre pas l’existence d’un dieu religieux, mais d’un « truc-infini ». Son « je pense donc je suis » est super mal compris : je ne peux être sûr que de ma propre existence, et seulement en tant que substance pensante (et ce n’est pas parce que j’arrête de penser que j’arrête d’exister : je suis un truc-qui-doute-et-donc-qui-est-sûr-qu’il-doute-et-donc-qu’il-pense, mais ça ne veut pas dire que je pense tout le temps). Les Idées de Platon ont l’air d’un truc totalement perché déconnecté de la réalité et le vocabulaire est vachement rédhibitoire.

Quant aux « philosophes » médiatiques, beaucoup d’entre eux sont juste des personnages qui ont un avis sur tout et se servent de leur diplôme de philosophie et d’un jargon pédant pour donner leur opinion à propos de sujets sur lesquels leur pensée est finalement très creuse, en plus d’être subjective. Toute opinion, même tenue par un diplômé en philosophie et habillée avec des mots compliqués, n’est pas philosophique.

En fait, la philo fait face à de sacrés challenges pour faire preuve de rigueur (utiliser le vocabulaire adéquat sans devenir trop conceptuelle), développer une pensée éclairée (apprendre la philosophie sans devenir une machine à restituer) et questionner le monde sans se perdre dans le questionnement.

La philo, c’est quoi alors ?

Pour rendre la philo plus concrète, je pense que c’est important de présenter ce qu’elle fait, au-delà des définitions.

D’abord, la philo est une démarche de questionnement et de dialogue. Ricoeur dit que la philosophie débute avec les Dialogues de Platon : avant d’être un ensemble de thèses, c’est d’abord une pratique de dialogue. On présente souvent la philosophie comme une affaire de pensée dans une tour d’ivoire, mais en réalité on ne pense jamais seul, et beaucoup de philosophes ont forgé leurs thèses sur base d’échanges avec d’autres personnes. La philo questionne le sens des choses : leur signification, leur raison d’être, leur utilité, leur finalité…

Ensuite, la philo est une discipline qui s’interroge sur des thèmes spécifiques. Quand je me demande ce que je vais manger ce soir, je ne fais pas nécessairement de la philo. La philosophie s’interroge sur le bien (éthique), le beau (esthétique), la vérité et la connaissance (épistémologie), la métaphysique (l’être), etc. Si je me demande en quoi c’est bien ou non de manger de la viande, là…

Pour aller plus loin à propos de ce qu’est la philo (dont podcast) : Peut-on éviter le questionnement philosophique ? et C’est quoi, une question philosophique ? Exemples de questions philosophiques