Est-il possible de rendre la philosophie plus accessible ? Entretien avec Maxime Kristanek, fondateur de Encyclo-Philo.fr

Maxime Kristanek, Fondateur d’Encyclo-Philo.fr

Plusieurs articles et pages de Philomedia font référence à l’Encyclopédie Philosophique – Encyclo-Philo.fr.

Cette Encyclopédie affiche à ce jour plus de 200 articles, répartis en deux catégories : Académique ou Grand Public. L’ambition de Maxime Kristanek, son fondateur, est de mettre à disposition une encyclopédie francophone qui « fasse office de référence », au même titre que la Stanford Encyclopedia of Philosophy, dont il s’est inspiré il y a environ quatre ans.

Nous nous sommes entretenus avec lui au sujet de ce projet, en profitant de cette opportunité pour l’interroger sur sa perception de l’accessibilité de la philosophie.

La philosophie est-elle l’affaire seulement de quelques initiés, déconnectés du réel ? Pour philosopher, faut-il nécessairement se confronter à un jargon difficile à comprendre ? Peut-on vulgariser la réflexion philosophique sans la dénaturer ? Peut-on démocratiser l’apprentissage de la philo ? Est-ce souhaitable ? Si oui, comment le faire ?

La mise en page (dont typographie) est de notre fait.

La philosophie est parfois considérée comme une discipline « hors d’atteinte », déconnectée du réel. Qu’en pensez-vous ?

Je définis la philosophie comme la réflexion provoquée par des énigmes spécifiques, qu’on peut énoncer sous la forme de questions. Je pense qu’à un moment donné de la vie, beaucoup d’entre nous se posent des questions cruciales. Suis-je ma conscience ? Sommes-nous responsables de nos actes ? Faut-il toujours dire la vérité ? La démocratie représentative est-elle la seule alternative politique ? Avons-nous des devoirs envers les animaux ?

Peut-on éviter le questionnement philosophique ?

Ces questions nous concernent tous, parce qu’elles sont connectées au réel.

Bien sûr, d’autres questions peuvent sembler déconnectées de nos préoccupations quotidiennes : les propriétés sont-elles des universaux ou des tropes ? Les états mentaux sont-ils nécessairement intentionnels ? La volonté de puissance est-elle le dénominateur commun des hommes ?  Mais c’est justement leur caractère hors-sol, lunaire, qui me divertit plus efficacement qu’un film à gros budget.

Je pense que la fonction sociale de la noble corporation des professeurs de philosophie est de stimuler chez nos contemporains (et notamment chez les lycéens) le désir de se poser des questions philosophiques, et de tenter d’y répondre.

Les universitaires sont parfois considérés comme des esprits enfermés dans des tours d’ivoire. Mon ambition est de mettre les débats qui animent l’Université au centre de la Cité. C’est la raison pour laquelle j’ai fondé il y a quatre ans l’Encyclopédie Philosophique, un outil entièrement gratuit, numérique, qui affiche [à ce jour] 222 articles, rédigés par des spécialistes.

Enfin, je pense que la philosophie a un rôle à jouer pour faire progresser notre société et changer les comportements individuels. Ma conviction personnelle est que les philosophes doivent fournir aux citoyens les moyens intellectuels de réfléchir par eux-mêmes, de manière critique, et, pourquoi pas, de participer aux grands débats de société. A titre d’exemple, c’est en philosophant sur les droits des générations futures que s’est formée ma conviction qu’il fallait – je parle d’une nécessité morale – abandonner certaines de mes habitudes de consommation (manger des viandes très productrices de gaz à effet de serre, prendre l’avion, faire du tourisme, etc.).

A votre avis, est-il possible de communiquer simplement des idées et des thèses complexes au grand public ? Tout le monde peut-il comprendre la philo ?

Je pense que si l’on est suffisamment pédagogue, il est possible de faire comprendre l’essentiel des débats philosophiques à tous ceux qui manifestent une curiosité à leur égard.

La philosophie ne doit pas être ésotérique, réservée à une minorité d’élus. Nous avons tous à gagner à ce que sa pratique soit largement diffusée.

Malheureusement, la plupart des livres écrits par les philosophes, notamment ceux que le corps enseignant considère comme « classiques » ne me semblent pas accessibles à ceux qui n’ont pas consacré du temps à se former en philosophie. La raison en est simple : il y a tout un jargon qui fait obstacle.

Lorsqu’une personne de mon entourage me demande quel livre elle pourrait commencer pour se mettre à la philosophie, je me garde bien de lui conseiller un ouvrage d’Aristote ou de Kant. L’Encyclopédie propose deux types d’articles : Académique et Grand Public. Les articles Académiques sont à destination des chercheurs et des étudiants en philosophie. Les articles Grand Public, au contraire, visent à « communiquer simplement des idées et thèses complexes au grand public ». Je me permets souvent de conseiller la lecture de ces articles à ceux qui veulent s’informer des débats philosophiques, mais qui n’ont pas reçu de formation pour acquérir la maîtrise du vocabulaire. J’ai reçu beaucoup de retours positifs quant à l’accessibilité de ces articles.

Mais le format le plus adapté à mon avis pour vulgariser la philosophie est la vidéo. A cet égard, je suis impressionné par les vidéos du YouTuber Mr Phi, qui propose des vidéos de grande qualité, avec un brin d’humour et un grand souci pédagogique.

Quelles sont les différences entre un projet comme l’Encyclopédie philosophique et Wikipédia ? Comment la situez-vous par rapport à des Encyclopédies philosophiques anglo-saxonnes ?

Wikipédia est une merveilleuse invention. Cette encyclopédie propose un contenu d’information gigantesque, sans barrière financière. Cependant, la qualité des articles est inégale.

Peut-on faire confiance à Wikipédia ?

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est également un outil exceptionnel, qui propose plus de 1500 articles, d’une qualité inégalée jusqu’à présent. C’est clairement le modèle que j’avais en tête lorsque je me suis lancé dans mon propre projet encyclopédique. Mais la langue de Shakespeare constitue un obstacle au pays de Molière. C’est pourquoi il m’a paru judicieux de proposer un outil francophone.

Je crois en la grandeur de notre philosophie qui manifeste le génie français. Qu’on songe aux œuvres de philosophes comme Cournot, Renouvier, Couturat, Nicod, Vuillemin ou Granger. Cette tradition rationaliste me semble aujourd’hui toujours féconde, comme en témoignent les travaux de Jacques Bouveresse, Claudine Tiercelin, Pascal Engel, Frédéric Nef ou Jean-Maurice Monnoyer. Ces grands professeurs ont contribué à former les nouvelles générations de jeunes philosophes et la Francophonie dispose à présent d’un vivier de philosophes de talent, formés autant à l’histoire de la philosophie qu’à la logique et à l’argumentation. Les équipes de l’Encyclopédie rassemblent près de 400 professeurs et chercheurs, avec des profils variés en termes d’âge, de domaine de spécialisation, de doctrine, afin de permettre une bonne représentativité du monde philosophique francophone.

Comment des enseignants pourraient-ils se réapproprier les productions de l’Encyclopédie ?

Trois usages de l’Encyclopédie par les enseignants me semblent possibles.

La plupart des enseignants en philosophie continue de se former tout au long de leur carrière. Cette formation passe essentiellement par la lecture. De nombreux collègues me disent qu’ils lisent les articles de l’Encyclopédie, et qu’ils en retirent un matériau pour renouveler leurs cours. En effet, les articles, notamment de format académique, présentent ce qu’on appelle l’état de l’art sur un sujet donné. C’est-à-dire qu’ils permettent aux lecteurs de se rendre compte ou en sont les débats sur telle ou telle notion.

Par exemple, si vous lisez l’article « Transhumanisme », ou bien encore l’article « Dieu », vous pourrez connaître les principales définitions contemporaines du transhumanisme et de Dieu, les débats qu’elles suscitent (faut-il chercher à améliorer l’espèce humaine par tous les moyens technologiques possibles ? Est-ce que les données actuelles pointent vers l’existence de Dieu ?).

Lorsqu’on élabore son cours sur la technique ou sur la religion, ce type d’article, qui fait tout de même entre 30 et 50 pages, peut se révéler très utile pour arrimer ses séquences pédagogiques aux avancées de la recherche philosophique. Les enseignants ne sont pas condamnés à présenter chaque année le mythe de la caverne chez Platon, le morceau de cire de Descartes et autres poncifs du même genre. Je suis convaincu que la recherche progresse, et qu’en tant qu’enseignants, nous devons nous tenir au courant.

Un second usage des productions de l’Encyclopédie consiste à encourager les élèves à lire chez eux les articles Grand Public pour préparer un cours. En ce moment, on débat de la pertinence de la classe inversée. En philosophie, on a du mal à le faire, parce qu’on dispose de peu de ressources pédagogiques à conseiller aux élèves, pour qu’ils préparent en amont le cours, et pour qu’en présentiel, nous puissions discuter de ce qu’ils ont lu, au lieu d’un traditionnel cours magistral. Les manuels de philosophie qui existent me paraissent inadaptés à la classe inversée, parce qu’en réalité, il s’agit d’anthologies de textes anciens, très difficiles à comprendre pour les élèves.

Enfin, je pense que l’Encyclopédie peut servir à donner aux enseignants un socle commun de références. J’ai le sentiment qu’il manque une tradition commune aux professeurs français de philosophie.

Chaque professeur a ses marottes philosophiques, ses auteurs fétiches, le manuel qu’il préfère. Les auteurs au programme sont bien trop nombreux pour constituer un horizon philosophique commun. De ce fait, nous avons des cultures philosophiques très différentes. Ces différences engendrent à leur tour des exigences variées : certains, défenseurs d’une conception littéraire de la philosophie, attendront des élèves une maîtrise de la langue, une culture classique, une orthographe irréprochable. D’autres insisteront sur la connaissance des auteurs anciens. D’autres encore mettront l’accent sur les compétences argumentatives et la logique.

Les nombreux débats qui animent les professeurs de philosophie sur les réseaux sociaux (je pense notamment au très riche groupe Facebook « Enseigner la philosophie », qui rassemble environ 2500 collègues) révèlent l’extrême diversité des profils.

Cette situation n’est pas sans conséquence : pour traiter une notion, celle du bonheur par exemple, certains fonderont leur cours sur l’étude de textes anciens, comme ceux d’Epicure ou de Pascal, alors que d’autres présenteront les dernières interprétations philosophiques des neurosciences.

On peut se réjouir de cette pluralité de style au sein de la profession, ou la déplorer, notamment au moment du baccalauréat, ou nous nous rendons compte que nos élèves risquent d’être évalués par un collègue qui a des attentes bien différentes des nôtres. Cette hétérogénéité des cours donnés rend la correction bien difficile au moment où nous devons évaluer des élèves qui ont suivi des cours qui n’ont peut-être rien à voir avec ceux qu’on a donnés à ses propres classes.

Il s’agit du tribut versé à la liberté pédagogique des enseignants, qui oppose de longue date les professeurs. A mon avis, une manière de réduire les conséquences négatives de la liberté pédagogique, sans porter atteinte à cette dernière, est de développer des ressources pédagogiques qui soient largement utilisées par les enseignants, et qui permettent d’homogénéiser les contenus pédagogiques. Je pense que l’Encyclopédie peut-être un candidat sérieux pour remplir cette fonction. Si la profession dispose d’une encyclopédie faisant office de référence, nos inévitables idiosyncrasies pédagogiques seront atténuées.

Bien sûr, l’Encyclopédie véhicule une conception précise de la philosophie : celle-ci doit être argumentée, logique, attentive à la recherche internationale, soucieuse des résultats des sciences et pas seulement de l’exégèse infinie des œuvres du passé. Cette prise de position est clairement assumée, et il est possible qu’elle suscite quelques heurts, mais enfin, il me semble que l’Encyclopédie va dans le sens de l’Histoire et qu’à terme, elle deviendra incontournable en tant que ressource pédagogique numérique.

Grâce à une politique de communication active sur les réseaux sociaux, les étudiants francophones en philosophie sont régulièrement informés des nouvelles mises en lignes de l’Encyclopédie. Les retours positifs sont nombreux de la part des étudiants, qui apprécient notamment la gratuité des articles, dans un contexte libéral où il est parfois difficile d’avoir accès aux productions des chercheurs sans payer. Il y a des raisons d’espérer que les futures générations d’enseignant soient familières des articles de l’Encyclopédie, et enclins à développer une culture philosophique davantage homogène.

Dans un contexte de surabondance de contenus médiatiques (applications, sites internet, émissions de télévision, articles de presse, blogs, etc.), comment les contenus “de qualité” peuvent-ils se démarquer, selon vous ?

Ce qui me semble certain est que nous ne sommes pas dans une situation de surabondance de contenus médiatiques de qualité philosophique.

Je pense que les contenus de qualité passent d’abord par les compétences de celui qui produit le contenu médiatique. A cet égard, je pense que la possession d’un doctorat est un vrai gage de qualité. Les procédures de relecture en double aveugle me paraissent aussi nécessaires. Au sein de l’Encyclopédie, chaque article est relu en double aveugle par un spécialiste, qui a été choisi par un éditeur, sous les conseils d’un des membres du conseil scientifique. Le travail collectif permet d’éviter les errements individuels.

Il faut parvenir à la fois à produire un contenu accessible, plaisant, et solide sur le plan philosophique. Ceux qui pensent qu’il s’agit d’une impossible gageure n’ont qu’à lire par exemple, les ouvrages de Ruwen Ogien ou de Michael Sandel, des philosophes contemporains qui ont su allier rigueur et accessibilité.

Pensez-vous que les individus préfèrent les thèses simples, les contenus prémâchés et sensationnalistes, à la réflexion philosophique ?

Pourquoi la réflexion philosophique ne pourrait-elle se faire via des thèses simples et des contenus sensationnalistes ?

Je pense qu’un grand nombre de thèse philosophiques possèdent un caractère sensationnel, au sens de bouleversant, d’incroyable, ou de tragique.

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Par exemple, n’est-il pas incroyable de considérer comme le font les nihilistes, que nous n’avons aucun devoir moral envers quiconque, que ce soit envers les autres êtres humains, les animaux ou encore les générations futures ? N’est-il pas tragique de penser que nous n’exerçons aucun contrôle sur notre vie, comme le pensent les déterministes ? N’est-il pas bouleversant de réaliser que tout ce que nous percevons peut-être le résultat d’une vaste illusion ?

Bien sûr, philosopher requiert une discipline intellectuelle, et beaucoup de gens n’auraient pas la volonté de fournir les efforts nécessaires.

A mon avis, c’est justement le rôle des enseignants de leur « prémâcher » le travail.

Enfin, il me semble normal qu’une certaine partie de la philosophie reste difficile d’accès. Il ne faut pas baisser nos standards et nos exigences intellectuelles pour plaire à tout le monde.

Selon vous, quels sont les freins qui empêchent certaines personnes de s’intéresser davantage à la philo ?

Netflix, évidemment. Plus sérieusement, la majorité des gens possède toutes les capacités intellectuelles pour faire de la philosophie, mais beaucoup n’en ont tout simplement pas le goût, c’est-à-dire cette forme bien particulière de curiosité intellectuelle. D’autres sont trop absorbés par le tumulte que leur offre la vie active. L’idéologie libérale nous enjoint à consommer et à nous consacrer à des activités productives sur le plan économique. La philosophie apparaît comme un pied de nez à ces injonctions consuméristes. La retraite est d’ailleurs l’occasion pour certains de se consacrer à la philosophie.

Enfin, le manque d’outil pédagogique me semble l’une des principales raisons pour lesquelles beaucoup de nos contemporains n’ont qu’un intérêt très limité pour la philosophie.

J’observe différents projets dont le but est de rendre la philosophie plus accessible, plus partagée. Ces tendances reflètent-elle un consensus par rapport à la pratique de la philosophie ?

Le succès de Philosophie Magazine, d’émissions radio comme les Chemins de la philosophie, les ventes de certains ouvrages de philosophie ou l’organisation d’événement comme les Rencontres philosophiques de Langres, d’Uriage, de Monaco, semblent en effet montrer un but chez un certain nombre de philosophes de rendre la philosophie plus accessible. Je m’en réjouis !

Je ne sais pas si cet objectif fait l’objet d’un consensus. Je sais en revanche que les universitaires avec qui je travaille sont souvent bien disposés à rédiger les articles Grand Public de l’Encyclopédie, afin de rendre accessibles leurs travaux au plus grand nombre.