Les relations sur Internet : interview dans le magazine « Eduquer »

Entretien avec Iouri Godiscal pour le magazine Eduquer n°126 – 2016 sur le thème des relations des jeunes sur Internet. Ce numéro contient un dossier sur l’éducation aux médias.

1. Vous proposez régulièrement des conférences portant sur les relations sur Internet, pensez-vous que ce soit un aspect de l’éducation aux médias encore trop peu développé ?

Cela est difficile à dire, mais par contre ce que je constate plus positivement c’est que c’est un aspect de plus en plus développé. J’ai travaillé notamment en collaboration avec le CSEM sur le thème de la vie privée, de l’intimité et aussi de la socialisation numérique. Il est vrai que pendant longtemps on s’est occupé de décrypter la presse et la télévision, de décoder leur contenus du point de vue de l’information. Or ces dernières années je vois ce domaine se développer et les ressources commencent à abonder à ce niveau-là. Le champ de l’éducation relationnelle, à la gestion de conflits, existe depuis un certain temps et commence à croiser celui de l’éducation aux médias.

2. Vous parlez aussi de l’image de soi, et de l’estime de soi dans la communication, quels sont les enjeux de l’éducation aux médias par rapport à cette question de l’image de soi ?

A l’Université de Paix, nous travaillons fort sur l’estime de soi, qui part du principe que l’on s’accepte tel que l’on est, en connaissance de ses forces et ses limites. Sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, etc.), il y a une tendance à se présenter sous un angle avantageux, mais avec le risque aussi de se sentir inférieur en comparaison aux autres profils. C’est une relation complexe car l’estime de soi se construit selon notre regard sur les autres, notre propre regard sur nous-mêmes et enfin via le regard d’autrui sur nous. Ces paramètres sont constitutifs de la façon dont, à tous les âges de la vie, on développe l’estime de soi, et cela peut s’avérer problématique si l’on ne met pas de mots sur les nombreuses relations en miroir qui se déroulent sur Internet.

Le coté malsain de la réputation

Par exemple, les études de Danah Boyd montrent l’importance accordée par les jeunes aux likes sur Facebook comme facteur de valorisation, de bien-être. Parler de ces dynamiques sociales, c’est aussi parfois relativiser leur importance.

3. Beaucoup d’adultes, de parents, semblent dépassés et parfois inquiets par l’activité importante de leurs enfants sur les réseaux sociaux, quels conseils auriez-vous envie de leur donner ?

Lors de mes conférences, je rencontre effectivement des parents inquiets par rapport aux usages de leurs enfants. J’essaie toujours de les rassurer en expliquant que la plupart des problématiques relationnelles sont loin d’être inconnues et existaient déjà avant les réseaux sociaux. C’est le cas du harcèlement, des addictions, de la violence ou d’autres dérives…

Si nous prenons le cas des usages excessifs des réseaux sociaux ou des jeux vidéo, ces problèmes ne concerneraient que 1 à 2% des jeunes. De plus, pour déterminer si un comportement est excessif, il est nécessaire de le confronter à d’autres indicateurs, comme l’absence de relation sociales en dehors des réseaux sociaux, le décrochage scolaire, le manque d’appétit… Autant d’éléments qui peuvent alerter le parent sur l’état affectif du jeune, mais qui doivent être mis en relation les uns aux autres pour ce faire. Au final, un comportement « d’addiction » sur Internet est plus un symptôme que la cause d’un problème relationnel.

4. On parle usuellement de fracture numérique pour désigner les inégalités d’accès aux technologies numériques, vous allez plus loin en parlant d’une fracture culturelle, comment la voyez-vous ?

La chercheuse Eszter Hargittai parle de double fracture numérique, en soulignant que la fracture entre la population qui maitrise la technologie numérique et celle qui ne la maitrise pas est non seulement matérielle et technique, mais aussi sociale et culturelle. On peut avoir toutes les compétences techniques pour créer un profil sur les réseaux sociaux, le paramétrer et utiliser toutes les applications, mais ne pas connaitre les codes de communication, les langages, les règles d’usage implicites qui font sens dans les communications qui s’y déroulent. C’est comme cela que l’on peut ne pas comprendre la façon dont les jeunes communiquent sur les médias sociaux. Il y a donc une maitrise technique et une maitrise d’un certain langage et des règles d’usage qui peuvent nous dépasser. L’utilisation particulière de la ponctuation et des émoticônes illustre bien toute les nuances du langage sur Internet.

5. Quels sont selon vous les apprentissages, les savoirs encore à développer dans notre manière de communiquer avec les réseaux sociaux ?

Quand j’observe la manière de communiquer de certains enfants, ou même chez des adultes, je constate des lacunes par rapport à la vérification de l’information.

Les flux de communication allant de plus en plus vers l’instantané, on risque parfois de faire l’impasse sur l’évaluation de la fiabilité, sans prendre le temps de situer une information et sa véracité parmi toute la diversité des messages émis sur un même sujet.

T’as laissé ton « esprit critique » au placard !

Un autre aspect important concerne l’ouverture aux opinions divergentes qui sont exprimées sur la toile, et la manière dont on réagit dans ces débats. Il s’agit là de notre rapport à l’information, et à la façon de se confronter aux opinions ou aux croyances autres. Souvent des désaccords sur des questions de tous types peuvent prendre des tournures conflictuelles, voire haineuses, et qui n’ont au final plus de relation avec le sujet initial. C’est donc la question du « vivre ensemble » qui se pose de la même manière sur Internet que dans la vie « en-dehors » des réseaux sociaux en ligne. On peut parler de la capacité à se distancier par rapport à ses propres interprétations, et de pouvoir adopter une posture empathique, sans sur-interpréter les propos des autres.

Développer la capacité à changer de point de vue : les enjeux de la « décentration »