La logique face aux mauvais arguments

L’intention de cet article n’est pas de faire un cours de logique formelle (certains s’en chargent mieux que moi), mais de montrer combien la logique peut s’avérer précieuse pour évaluer la validité d’un raisonnement ou la vérité d’un énoncé de la vie quotidienne et pointer quelques erreurs ou argumentations fallacieuses classiques [à ce sujet, lire « An Illustrated Book of Bad Arguments » (en)].

Le livre illustré des mauvais arguments

Le livre illustré des mauvais arguments

Dans Médias : influence, pouvoir et fiabilité, j’ai écrit plusieurs passages relatifs à des éléments de logique (pp. 128-137, 173-174 et 214-218), entre autres concernant les généralisations, l’induction (et la déduction), les quantificateurs logiques (et leurs équivalents sémantiques dans le langage quotidien : « tout le monde », « tout le temps », « toujours », « parfois », « jamais », « certains », « tout », « il existe », etc.)…

Bullshit

Avant de rentrer dans des considérations plus formelles, examinons les présupposés du dispositif ci-dessous.

Test-ceb-2014

Question du test en vue de l’obtention du Certificat d’Etudes de Base (CEB, Belgique francophone, 2014)

Présenté comme un exercice de « logique », celui-ci invite en réalité à faire une induction (cf. ci-dessous) qui doit correspondre à l’induction que l’examinateur attend (en l’occurrence, qu’il faut appliquer une suite arithmétique pour déduire le nombre d’allumettes de la construction 4). Il n’y a en réalité pas de bonne ou mauvaise réponse a priori à ce type de question. Celles-ci se justifient a posteriori en faisant appel à une consigne manquante, qui dirait par exemple que « le nombre d’allumettes dans la case 4 est 3, peu importe le nombre d’allumettes dans les cases précédentes ».

En admettant que l’on présuppose qu’une « règle » permet de déduire une réponse correcte en fonction des constructions précédentes, il est tout aussi correct d’inférer que nous avons ici une suite de nombres de plus en plus grands. La construction 4 pourrait donc contenir 18 allumettes, par exemple.

Ces "tests" peuvent faire l'objet de devinettes plus ou moins amusantes, mais doivent-ils servir à évaluer les compétences "logiques" des individus ?

Ces tests peuvent faire l’objet de devinettes plus ou moins amusantes, mais doivent-ils servir à évaluer les compétences « logiques » des individus ?

L’exercice proposé est donc davantage une estimation d’une « probabilité raisonnable » d’une situation. Il ne s’agit pas de logique à proprement parler, même si cela peut correspondre à un type de résolution de problèmes « pratiques » (faire appel à des aptitudes d’imagination, d’inférence – cf. Grice, infra – ou de prise de décision, par exemple). Dans ce cas, pourquoi ne pas privilégier alors des mises en situation de travail « réelles » plutôt qu’un exercice abstrait ?

Les tests standardisés du Selor, entre autres, sont truffés de ce type d'exercices pseudo-logiques

Les tests standardisés du Selor, entre autres, sont truffés de ce type d’exercices pseudo-logiques

Cela peut donc avoir du sens (en guise de devinette, ou dans le cadre d’une mise en situation concrète, face à une résolution de problème), mais il y a un risque à présenter la réponse attendue comme la seule « vérité » possible, logiquement parlant. Autrement dit, le problème vient du fait que la « solution » attendue est parfois présentée comme une évidence, alors qu’elle fait appel à des énoncés implicites, des suppositions.

Imaginez maintenant un individu qui se fait agresser à trois reprises par une personne d’origine étrangère, et allez lui expliquer ensuite qu’il ne faut pas tirer de conclusions hâtives quand il a appris toute sa vie que sur base de trois observations, on pouvait en déduire « logiquement » la quatrième

En guise de prolongement, on peut également s’interroger sur ce que mesurent effectivement ces tests : non tant une maîtrise particulière d’un contenu de la part du répondant qu’une faculté à « décoder » ce qui est attendu de lui par l’examinateur.

Ces illustrations parcourues, attardons-nous sur des notions et distinctions mises à mal dans ce genre de raisonnement incorrect.

Généralisations abusives, quantificateurs logiques, induction et déduction, causalité et corrélation

Généralisations et quantificateurs logiques (∀, ∃)

« Tous les humains sont mortels » est une phrase à portée universelle, qui signifie que l’on ne peut pas trouver un seul humain qui ne soit pas mortel. Si l’on trouvait un jour un humain qui n’est pas mortel, alors cette affirmation serait fausse. Elle est équivalente à la phrase « Il n’existe pas d’humain qui ne soit pas mortel ».

« Il existe des humains qui ont commis des crimes » signifie qu’au moins un humain a commis des crimes. Cette phrase serait fausse si absolument aucun humain n’avait commis de crime.

Dans le langage courant, il arrive que des « tous / aucun », « partout », « toujours / jamais » ou encore « tout le temps » prennent la place des « il existe », « certains », « parfois », etc. Ce n’est pas pareil. Si je dis « tu es toujours en retard » à mon interlocuteur, en réalité il suffit d’une fois où il n’a pas été en retard pour que ma phrase soit fausse. « A tel moment, dans telle circonstance, à un certain nombre de reprises, tu as été en retard » est alors sans doute plus proche de la vérité.

Ces considérations ne sont pas stériles. Il est très différent de dire que trois personnes d’une certaine communauté ont commis des actes criminels (un certain nombre de personnes a adopté un comportement observable à un moment donné) que de dire que toute cette communauté est criminelle.

> Pour poursuivre cette réflexion, lire notamment mes réserves à parler de « la » société ou encore les considérations de R. Brubaker à propos du concept d’identité en sciences sociales.

Causalité, corrélation

Toujours pour prendre l’application aux amalgames identitaires, certaines corrélations sont parfois présentées comme des causalités, de manière abusive. Tout comme le carré est un type spécifique de rectangle, la causalité est un type spécifique de corrélation, mais certaines corrélations ne sont pas des causalités.

Par exemple, le fait de dire qu’une certaine population est statistiquement plus représentée dans les prisons (observable) est très différent du fait de dire (ou laisser entendre, de manière plus pernicieuse) que c’est parce que cette population est intrinsèquement plus criminelle que les individus de celle-ci se retrouvent en prison. Les causes peuvent en réalité être multiples (nous n’entrons pas ici dans le détail), nous nous limitons simplement ici à souligner que le raisonnement n’est pas correct.

Corrélation entre le nombre de personnes qui se sont noyées après être tombées d'un bateau et le taux de mariage au Kentucky, extrait de "Spurious Correlations", par Tyler Vigen

Corrélation entre le nombre de personnes qui se sont noyées après être tombées d’un bateau de pêche et le taux de mariage au Kentucky, extrait de « Spurious Correlations », par Tyler Vigen.

> Sur les différences entre causalité et corrélation et les implications de ces différences : Questions de causalité.

> Un autre exemple d’inférence fallacieuse réside dans les extrapolations de la norme statistique (ce qui est) à la norme morale (ce qui doit ou devrait être). A ce sujet, cf. Liens entre vérité et liberté

Proche du concept de causalité, la notion d’implication logique (sialors) est régulièrement malmenée elle aussi. Par exemple, l’affirmation « s’il y a du soleil, j’irai à la mer ce dimanche » ne dit en fait rien de l’hypothèse dans laquelle il n’y a pas de soleil. Si je dis la vérité, on pourra seulement constater lundi prochain que si je ne suis pas allé à la mer ce dimanche, c’est qu’il n’y avait pas de soleil. Par contre, la phrase n’est pas équivalente au fait de dire que « s’il y a de la pluie, je n’irai pas à la mer ce dimanche » (cette dernière n’implique d’ailleurs pas qu’il y ait du soleil pour que j’aille à la mer : peut-être ai-je envie d’y aller même s’il neige, que le ciel est couvert, etc.).

Il est possible que le locuteur tienne ces phrases pour équivalentes (cf. les prolongements ci-dessous : la communication est loin de se limiter à un échange purement logique, elle est basée sur des suppositions, des implicites, des représentations partagées…), mais ce n’est pas la même chose.

Induction et déduction

L’induction est le « raisonnement consistant à remonter, par une suite d’opérations cognitives, de données particulières (faits, expériences, énoncés) à des propositions plus générales, de cas particuliers à la loi qui les régit, des effets à la cause, des conséquences au principe, de l’expérience à la théorie ». En observant la réalité, on induit une loi.

La déduction est, quant à elle, le « type de raisonnement qui conduit de une ou plusieurs propositions dites prémisses, à une conclusion nécessaire ».

En logique, la déduction est un raisonnement correct : « tous les hommes sont mortels, donc tel homme est mortel » est un raisonnement correct. Par contre, ce n’est pas parce que j’ai vu mourir trois hommes que je peux en déduire logiquement les hommes sont mortels. C’est alors une induction.

Concrètement, si je vois cent corbeaux noirs (observation de faits), je peux penser ou dire que « (tous) les corbeaux sont noirs » (j’induis d’une loi générale). Je n’ai cependant pas pu observer tous les corbeaux vivants, ni même les corbeaux morts ou encore les corbeaux futurs (pas encore nés). Si parmi eux il y a ne serait-ce qu’un seul corbeau non-noir, ma pensée ou mon affirmation selon laquelle tous les corbeaux sont noirs est fausse.

L’induction peut mener à une vérité provisoire, située. C’est en substance l’analyse que fait Hume et que reprend Popper à propos de l’induction (voir aussi le paradoxe de Hempel). Dans la vie quotidienne, nous procédons par induction lorsque nous nous créons des représentations plus ou moins « génériques » du monde en observant des réalités particulières (cf. Les processus scientifiques et cognitifs). En tant que tel, ce mode de raisonnement n’implique pas nécessairement que ces représentations soient erronées, tout comme il ne garantit pas non plus que celles-ci soient vraies (un raisonnement incorrect peut d’ailleurs mener à des conclusions vraies). Rien ne prouve en logique pure que le soleil se lèvera demain, même si cela n’empêche pas qu’il y ait de sérieuses raisons de croire qu’il le fera, du moins durant un certain temps.

> Lire aussi : « Petit recueil de 18 moisissures argumentatives pour concours de mauvaise foi »

Prolongements

Face au « faux », la réfutation logico-sémantique ne suffit pas (cf. un exemple de réfutation face à une affirmation fausse). Dans la tête du fou, les poules ont des dents. C’est une réalité pour lui, elle existe dans « son » monde (et cette considération doit en théorie parler aux logiciens, justement[1]). Même une croyance fausse a du sens et elle peut dire du vrai, dans une certaine mesure, ne serait-ce justement que sur celui qui adopte cette croyance (sur son état, sur ses raisons, etc.). En soi, le fait que l’erreur existe est une vérité. C’est une information sur le réel.

Au quotidien, les interlocuteurs procèdent par des suppositions, des implicites (même involontaires) ou encore des interprétations. Le « non-jugement » représente une prétention idéologique irréaliste.

> Cf. mon article traitant d’objectivité et de neutralité ou encore la notion de finitude : toute connaissance humaine implique un ou plusieurs sujets (un ou des individus), un ou plusieurs systèmes de représentation particuliers (des langages) et généralement d’autres intermédiaires, dans un contexte donné.

> Voir également les questions d’épistémologie dans la catégorie-dossier philosophie et éthique de la communication.

En guise de prolongement, il me semble par conséquent important d’aborder aussi les dérives possibles du logicien-metteur-de-points-sur-les-i, qui pêche par volonté d’exactitude exacerbée et ne tient pas en compte de la réalité d’une situation de communication.

A ce sujet, Grice identifie des maximes conversationnelles : les énoncés de la vie quotidienne sont rarement « purement logiques », pertinents, clairs ou encore exhaustifs. Les interlocuteurs procèdent à des inférences qui ne sont pas des implications logiques[2]. Quand Pierre demande à Marie si elle souhaite du café et que Marie lui répond que le café l’empêche de dormir, Pierre peut en conclure que la phrase de Marie est en rapport avec sa question, et que cela signifie qu’elle ne souhaite pas de café.

> Cf. également Pour une éthique de la discussion et mon article sur le fait que la communication doit être approchée non seulement aux niveaux sémantique et syntaxique, mais aussi du point de vue pragmatique.

Un des défis de la personne qui souhaite respecter la logique et parvenir à une vérité, ou du moins lutter contre le faux, c’est donc de tâcher non seulement d’expliquer, mais aussi de comprendre. Certaines représentations « ancrées » sont difficiles à changer. Il arrive que des individus restent accrochés à des modes de raisonnement fallacieux (du moins fallacieux si l’on considère que nous vivons dans un monde logique). Il importe donc de faire droit aux raisons pour lesquelles une personne choisit (même inconsciemment) ou non de croire à telle ou telle chose. Il s’agit peut-être de paramètres émotionnels, liés au vécu de cette personne, par exemple.

Cette démarche ne changera peut-être pas l’avis de cet individu, mais cela permettra peut-être de cerner dans quelle mesure ses propos ont du sens, au moins pour lui…

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[1] La logique est loin d’être opposée à la créativité et à l’imagination. La notion de « monde possible » est une source intarissable d’imagination (cf. le multivers en science-fiction, ou encore l’œuvre de Lewis Carroll pour illustration). Pour le logicien, il se peut qu’il existe un monde dans lequel tout est illogique, tout est absurde. Il y a des univers dans lesquels existent des dieux, et d’autres non. Il existe même un univers dans lequel une force suprême a appliqué la formule « choisissez un morceau de pizza et détruisez tout le reste », et dans lequel il n’y a par conséquent que ce morceau de pizza, et absolument rien d’autre. Il existe une infinité de mondes possibles. Aussi absurde cela puisse-t-il paraître, pour le logicien, tout existe. Tout est vrai, dans une certaine mesure, « d’un certain point de vue ». En admettant que nous soyons dans un univers qui est en réalité absurde ou illogique, alors il est peut-être vrai que les poules on des dents (et c’est peut-être même à la fois vrai et faux). Dans l’univers mental du fou, il est vrai que c’est lui qui est sain d’esprit et les autres fous. C’est aussi une explication au fait que la réponse à La Grande Question sur la Vie, l’Univers et le Reste est 42. Ces considérations renvoient à nos postulats fondamentaux, à nos croyances métaphysiques (cf. Introduction au questionnement philosophique).

[2] C’est précisément le cas dans les tests pseudo-logiques critiqués ci-dessus et cela permet de comprendre que certains parviennent à les « réussir » en y fournissant la réponse attendue. L’élève doit inférer le fait qu’il y a une loi qui régit la place et l’identité des différents éléments du problème et ensuite imaginer celle qui a été pensée par celui qui a élaboré la question, sans que tout cela ne soit explicitement mentionné dans la consigne.