Lutter contre la haine de l’autre : la morale peut-elle être efficace ?

Certains propos comportent explicitement ou implicitement des dimensions fallacieuses ou propices à la discrimination, l’exclusion ou la haine (cf. notamment Les polémistes sont-ils responsables des interprétations de leurs propos ?).

Un certain nombre d’individus s’opposent à ce genre de propos. Toutefois, en guise de justification, ces personnes n’affichent pas toujours une déconstruction réfléchie de ces discours.

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C’est ainsi qu’à des phrases souvent chargées d’effets discriminants telles que « il y a statistiquement plus d’immigrés en prison » ou encore « toutes les civilisations ne se valent pas », elles répondront que « c’est mal de dire cela », que « c’est interdit », qu’il ne faut pas « parce que c’est raciste », etc.

Ceci est doublement intéressant.

D’une part, cela montre que des personnes peuvent avoir intériorisé un ensemble de valeurs morales sans nécessairement s’être approprié un discours de légitimation de ces dernières.

Autrement dit, elles « savent » que « c’est mal », probablement parce qu’elles ont été éduquées à penser comme tel. Elles se sont approprié un ensemble de balises, de repères.

Dans cette optique, on peut se demander dans quelle mesure l’absence d’un positionnement moral clair peut favoriser des comportements haineux ou violents. En choisissant la posture qui consiste à (soi-disant) « ne pas juger » sans affirmer de principes moraux, sans condamner fermement, n’y a-t-il pas le risque de nourrir un flou autour de ce qui est « bien » ou « mal » ?

> Sur le questionnement autour de la place des règles et interdits en éducation, cf. aussi Présupposés moraux en éducation (…)

Cela autoriserait à penser qu’une éducation « moralisante », qui édicterait des balises concernant ce qui est bien et ce qui est mal (voire serait assortie de sanctions), peut avoir une certaine efficacité. Le fait d’interdire les propos racistes dans la presse, par exemple, pourrait s’avérer utile, en ce sens (cf. Faut-il censurer les propos racistes ?). De même, on peut penser à une régulation plus sévère en ligne (modération sur les principaux médias sociaux, par exemple), à des condamnations plus systématiques de tels propos (justice) ou ne serait-ce qu’à des prises de positions plus tranchées contre les attitudes haineuses de la part de figures publiques, éducatives ou culturelles, etc.

Karl Popper - Le paradoxe de la tolérance. Source : Pictoline.com

Karl Popper – Le paradoxe de la tolérance. Source : Pictoline.com. Pour en savoir plus : WikipédiaFaut-il tolérer l’intolérance ? (Philomag, 2017)

D’autre part, cela montre que ces personnes ayant intégré une posture morale peuvent être démunies lorsqu’il s’agit de rendre compte des fondements de leur positionnement.

Pourquoi est-ce mal de dire des « vérités » ? Les dénonciations et indignations sont alors fragilisées, et peuvent ébranler les convictions morales de l’individu qui les porte. Concrètement, si une personne se retrouve incapable de répondre autre chose que « parce que c’est mal » à la question « pourquoi c’est mal ? », sa posture peut se trouver déforcée. Aussi, cela peut conforter l’individu qui s’estimerait « censuré » dans une posture de victimisation (cf. Faut-il censurer les propos racistes ?)

En fait, on en reste à de l’indignation, à une approche moralisante. On ne peut pas dire cela. Or, ceux qui rejettent ce type d’affirmations et qui sont un peu informés savent aussi que la phrase relative aux « civilisations » est relativement factuelle. Ils ne cernent cependant pas où l’imposture logique se trouve, tant qu’on n’y a pas réfléchi avec eux. Autrement dit, cela ne va pas de soi de cerner tous les implicites d’un discours afin de les déconstruire.

> Cf. Guerre(s) et philosophie. Pourquoi « la guerre, c’est mal » ?

Au final, cela peut mettre l’individu lui-même dans l’inconfort par rapport à ses propres valeurs. Le fait de remettre en question ses convictions n’est pas un mal en soi, au contraire. Toutefois, justement, un individu ébranlé dans ses croyances ne va pas toujours les remettre en question en profondeur, mais va parfois simplement changer radicalement d’avis, toujours sans construire une position nuancée ou ouverte à la discussion à son sujet. De nouveau, il s’agit souvent d’une posture identitaire.

A ce titre, par exemple, je me suis déjà élevé contre la polysémie de l’affirmation « Je suis ». Que signifie « Je suis » ? Je m’identifie à un groupe ou à une cause ? J’approuve le message ? Je soutiens ? Je compatis ? J’adhère aux idées ? Je cautionne les réactions politiques ? (Lire à ce sujet : Il y a un an, qui étaient ceux qui disaient #JeNeSuisPasCharlie ?).

En conséquence, nous pouvons dire qu’une éducation morale semble possible. Il parait possible de « transmettre » un ensemble de valeurs visant à condamner des propos faux et haineux. Il est en tout cas possible de faire que ceux-ci apparaissent comme interdits, mauvais en soi.

[Edit 2017] Face au racisme, le 28 mars 2017, le site satirique Nordpresse décide de publier des articles exposant les auteurs de propos racistes pour les dénoncer de manière tranchée.

Toutefois, une telle éducation serait probablement plus efficace si elle prenait la forme d’une réflexion partagée, d’une analyse de nos croyances et valeurs (et de comment celles-ci se forment), d’une déconstruction des discours guerriers / fallacieux, accompagnée d’une construction non tant d’un point de vue spécifique, mais plutôt d’une ouverture à la discussion quant aux points de vue.

> Contredire avec les faits et la logique

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