Lutter contre la haine de l’autre : contredire avec les faits et la logique

Souvent contredits par les faits, les propos de haine identitaire simplistes ne reposent pas sur des raisonnements valides.

Le livre illustré des mauvais arguments

Un livre illustré des mauvais arguments [désormais traduit en français : Un livre illustré des mauvais raisonnements]

> Retour à l’introduction du dossier « Lutter contre la haine de l’autre »

Les faits face aux mensonges

Suite à l’interpellation d’un lecteur, nous précisons ici que les sources présentées permettent de réfuter des discours très simplistes, mais qu’il serait plus rigoureux de considérer des sources scientifiques primaires sur le sujet. En effet, un risque est, comme avec les caricatures, de répondre au simplisme par des données elles-mêmes un peu approximatives, incomplètes ou construites (ou même simplement sélectionnées) de manière biaisée. Nous rappelons en ce sens l’objectif : il est plutôt d’ouvrir la discussion sur des bases factuelles tout en opposant des éléments concrets aux postures les plus réductrices. Comme nous le verrons plus loin, c’est plutôt le caractère simpliste que nous réfutons en tant que tel que telle ou telle idée de fond sur des thèmes complexes.

En septembre 2015 (et par la suite aussi, bien sûr), un grand nombre de faits contredisent les propos faux simplistes qui ont été émis à l’égard des « migrants », des « réfugiés » ou encore d’autres catégories de la population stigmatisées ou discriminées. Voir notamment ces campagnes de rétablissement des faits face à des propos mensongers, ou à tout le moins réducteurs :

> Les demandeurs d’asile ne sont pas un « fardeau » pour les économies européennes (CNRS, 2018)Immigration Policy and Macroeconomic Performance in France (2018)Macroeconomic evidence suggests that asylum seekers are not a “burden” for Western European countries (2018)

> 10 préjugés sur les migrants et comment y répondre (Amnesty, 2015)

> Petit manuel pour lutter contre les pensées simplistes après les attentats (Le Monde, 2016)

> 50 assos contre l’exclusion – L’autre campagne #DansLaVraieVie (2017)

Source : 50 assos contre l’exclusion – L’autre campagne #DansLaVraieVie (2017)

> Pourquoi l’immigration ? 21 questions que se posent les Belges sur les migrations internationales au 21e siècle (2017) (présentation sur le site de l’ULiège : Pourquoi l’immigration ? Un livre pour dépasser les clichés)

De même, des articles ont mis en avant des tactiques de manipulation des informations (notamment par retouche d’image) et de création des intox au détriment des faits :

> Migrants : la guerre des images (Le Monde, 2015)

> Comment des internautes créent l’intox autour des images de migrants (France24, 2015)

> Réfugiés : la guerre de l’info de la « fachosphère » (RTBF, 2015)

> Copiées d’un pays à l’autre, comment les intox fabriquent des stéréotypes racistes sur les migrants (France24, 2017)

L’utilisation des faits permet également de remettre certains événements dans leur contexte. Cf. par exemple cette carte des réfugiés syriens (mars 2016)

Certains argumentaires haineux ont par ailleurs déjà fait l’objet de déconstructions auparavant :

> Fiche technique pour clouer le bec à un ami raciste (RFI – Atelier des médias, 2013)

> Les immigrés rapportent plus qu’ils ne coûtent à l’économie française (20minutes.fr, 2011)Croissance : le FMI encourage les pays développés à recourir à l’immigration (2018)

> Dossier du Monde (2016) : six idées reçues sur les migrants passées au crible. Premier volet : « Ils envahissent la France ». Deuxième volet : « Ils sont mieux logés que les SDF ». Troisième volet : « Ils viennent en France pour se faire soigner ». Quatrième volet : « Ils volent le travail des Français ». Cinquième volet : « Ils viennent profiter des allocations ». Sixième et dernier volet : « Le regroupement familial est la porte d’entrée d’une immigration massive »

Ces articles montrent les biais et erreurs de certains individus. Il existe également des faits d’ordre biologique, par exemple, qui contredisent non seulement la « supériorité » d’une race sur une autre, mais aussi plus largement la pertinence de la notion de race pour parler des humains (cf. Race humaine (Wikipedia)), voire de l’ensemble des espèces d’un point de vue scientifique (cf. Race (Wikipédia)). C’est le cas également par rapport à des propos homophobes ou sexistes, par exemple. Je ne pense toutefois pas nécessaire d’y faire davantage référence ici. La haine de l’autre comme idéologie pourrait toutefois bien sûr faire l’objet d’une vigoureuse déconstruction.

Des personnes informées de manière nuancée par rapport à des phénomènes complexes seraient moins « vulnérables » aux discours faux et haineux.

> Pour comprendre plus en profondeur la complexité de certains phénomènes (qui brassent entre autres des dimensions politiques, économiques, « culturelles », « identitaires » et émotionnelles), lire aussi Face à l’absurde des guerres et des attentats (2016)

Toutefois, un des problèmes des échanges qui se veulent « factuels » est que chacun peut très bien sélectionner les faits qui confortent sa thèse (je développe ceci dans Médias : influence, pouvoir et fiabilité). Il arrive que des querelles sur des faits soient très stériles. A la lecture de cet article, un interlocuteur m’a par exemple fait remarquer que les dépenses d’AME ont augmenté de manière significative entre 2002 et 2015. Dans certains domaines complexes, tels que l’économie (dont la portée scientifique est une vraie question philosophique), l’enjeu est surtout justement de mettre en perspective les dimensions et non de se perdre dans des jeux rhétoriques qui n’alimentent en rien une réflexion de fond.

Shenanigansen - Owlturd.com

Shenanigansen – Owlturd.com

La logique face aux raisonnements non valides

Les généralisations sur base de quelques observations ne sont pas des raisonnements logiques valides.

Dans le langage courant, […] si je dis « tu es toujours en retard » à mon interlocuteur, en réalité il suffit d’une fois où il n’a pas été en retard pour que ma phrase soit fausse. « A tel moment, dans telle circonstance, à un certain nombre de reprises, tu as été en retard » est alors sans doute plus proche de la vérité.

Ces considérations ne sont pas stériles. Il est très différent de dire que trois personnes d’une certaine communauté ont commis des actes criminels (un certain nombre de personnes a adopté un comportement observable à un moment donné) que de dire que toute cette communauté est criminelle.

La logique face aux mauvais arguments (2014)

Il suffit d’un seul contre-exemple pour réfuter les affirmations à prétention « générique » : s’il existe une seule personne dans une communauté qui n’adopte pas de comportement violent, cela suffit à contredire que tous les membres de cette communauté adoptent des comportements violents.

De plus, il ne faut pas confondre causalité et corrélation (cf. toujours La logique face aux mauvais arguments (2014)) : il est complètement biaisé de dire que les comportements violents sont majoritairement le fait de telle ou telle communauté. En réalité, de nombreux autres paramètres (comme la paupérisation, l’exclusion sociale, les inégalités et la frustration qui peut en découler ou encore le fait de subir une certaine hostilité) peuvent favoriser l’adoption de comportements violents (qui demeurent inacceptables cependant).

En affinant les distinctions et en rétablissant la complexité face aux discours erronés, nous condamnons ce qu’il y a de condamnable effectivement, à savoir les actes criminels, la violence et la haine, et non une communauté en tant que telle.

Au-delà (de la réfutation) des affirmations particulières : déconstruire les procédés fallacieux

Edgar Morin affirme qu’il y a trois grands modes pervers ou illusoires de connaissance : le réductionnisme, le manichéisme et la réification. Pour lui, il serait judicieux que l’on éduque à mieux comprendre comment fonctionne la connaissance.

> Il s’agit donc d’apprendre à déconstruire les procédés fallacieux utilisés. Pour ce faire, il est utile de comprendre comment les représentations du monde et discours haineux sont construits et communiqués. A ce sujet, cf. notamment Fachos 2.0 ou comment les idées d’extrême droite se répandent jusque chez vous (The Conversation, 2018). C’est aussi en ce sens que l’éducation aux médias et à l’information (de manière élargie, en incluant l’épistémologie) a un rôle à jouer. Le rôle d’une telle éducation est de mettre en évidence et d’analyser d’un point de vue critique les mécanismes de construction de l’information, et plus largement, des connaissances, des cognitions, des représentations et des croyances (avec tous les biais que cela suppose).

> Pour aller plus loin sur ce thème : Doctrines et courants en épistémologie, Concepts et tensions en épistémologie, Présupposés épistémologiques en éducation et en journalisme, Liens entre épistémologie et morale, Pour une éthique de la discussion

> Enseigner la logique et les raisonnements fallacieux en général aurait une efficacité pour contrer l’adhésion à des croyances irrationnelles. A ce sujet, lire entre autres Study : to beat science denial, inoculate against misinformers’ tricks (The Guardian, 2017).

Au-delà de l’usage de la logique, une compréhension du fonctionnement de la cognition (comment se construisent les croyances, vraies ou fausses) pourrait à notre avis être propice à une lutte plus efficace contre les discours faux ou haineux.

> Réfuter ne suffit pas (non plus)

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One Comment

  1. Je vous retranscris ici des échanges relatifs à cette partie du dossier, suite à la publication d’un article critique à son égard. En substance, ledit article explique que les sources journalistiques et associatives que j’expose ici ne sont pas très sérieuses, qu’elles sont biaisées et/ou utilisent des arguments fallacieux. L’auteur y oppose d’autres faits, sur base de statistiques Eurostat, d’une publication de l’économiste Xavier Chojnicki et d’un rapport du Sénat.

    Ceci me permet de préciser l’enjeu de mon article :

    Votre article propose du fond, et c’est une bonne chose.

    Vous noterez que je ne me présente pas comme un expert de la politique migratoire, et par ailleurs vous mentionnez vous-même la problématique du « rapport aux faits » dans votre article avec la notion de « fact-choosing ». Mon propos par rapport aux faits dans ces domaines complexes est qu’il importe de les mettre en perspective, et si vous m’accusez – en partie à juste titre – de sélectionner des perspectives qui collent aux miennes, je peux vous retourner le compliment.

    Ceci figurait déjà dans mes écrits avant votre interpellation : « un des problèmes des échanges qui se veulent « factuels » est que chacun peut très bien sélectionner les faits qui confortent sa thèse (je développe ceci dans Médias : influence, pouvoir et fiabilité). Il arrive que des querelles sur des faits soient très stériles. Il s’agit d’un phénomène pour lequel je me suis d’ailleurs beaucoup plus renseigné en termes scientifiques ».

    Dans une discussion ouverte et authentique sur l’immigration, ses conséquences et ses enjeux, il serait en effet important de faire un état de la question et des débats dans la littérature scientifique, par exemple. Je n’ai nié nulle part qu’il existe des problématiques complexes à résoudre, au contraire.

    Prise en compte des critiques factuelles

    Concernant le document d’Amnesty, l’auteur l’accuse d’utiliser l’argument fallacieux « homme de paille » lorsque ce document répond à la question « Y a-t-il une explosion de l’arrivée des migrants en Europe », « c’est à dire répondre à la caricature d’un argument afin de le réfuter plus aisément ».
    Je lui rétorque ne pas être totalement d’accord dans la mesure où c’est un argument auquel j’ai été confronté mot pour mot dans mes échanges. Et c’est déjà une première clarification de ma démarche : de facto, le dossier se concentre sur le simplisme et la haine, et donc réfute les discours les plus monolithiques, les moins nuancés. Tout le reste peut faire l’objet de discussions et de débats de fond.
    J’en profite pour préciser que le dossier parle des initiatives pour lutter contre la haine (quelle que soit sa cible). Je n’ai rien à « gagner » à défendre ou attaquer qui que ce soit. Je ne suis pas payé pour le travail que j’effectue pour mon site, et aucun lobby pro-migrant ou politicien ne me subventionne.

    Il me répond alors ceci : « Certes, mais faire croire qu’il s’agit de l’expression la plus répandue ou/et la plus intéressante à réfuter est hautement inexact. Quand on fait parler, on le fait honnêtement. Ici il y a un effet, voulu, d’exagération et de dramatisation afin de faciliter la réfutation ».

    Non, honnêtement, ce n’était pas le but pour ma part. Déjà parce que j’ai juste repris le travail d’Amnesty sans me le réapproprier. Et nulle part je dis que c’est ça la forme la plus répandue, on est bien d’accord ?
    Alors oui, les liens que j’utilise réfutent surtout des propos simplistes, et à vrai dire, c’est mon seul propos dans cette partie.

    Dans d’autres partie du dossier, je mets le focus sur ce qui représente finalement la posture épistémologique que j’ai envie d’adopter et de partager dans le débat, à savoir par exemple ici :

    « Tout est vrai, dans une certaine mesure, « d’un certain point de vue ». Cela ne veut certainement pas dire que toutes les vérités se valent. Cela veut dire qu’elles ont souvent « une part » d’information sur le réel, ne serait-ce que dans ce qu’elles montrent à voir. Comme expliqué plus haut, il est possible de faire droit aux « vérités » d’une personne sans pour autant cautionner la haine ou la violence. Derrière les discours de haine, il y a parfois d’autres « messages » qui sont parfois plus importants – et qui par ailleurs sont « audibles » et peuvent faire l’objet d’une discussion ».

    Mon travail vise aussi à sortir des carcans hyper-polarisés auxquels nous sommes tous plus ou moins confrontés.

    Suite à l’interpellation factuelle de mon interlocuteur, j’ai mis à jour mon article une première fois. Il a en effet mis en évidence l’impact de la construction (inévitable) de la réalité sociale en fonction des « lunettes » que l’on prend.

    A la lecture de cet article, un interlocuteur m’a par exemple fait remarquer que les dépenses d’AME ont augmenté de manière significative entre 2002 et 2015. Dans certains domaines complexes, tels que l’économie (dont la portée scientifique est une vraie question philosophique), l’enjeu est surtout justement de mettre en perspective les dimensions et non de se perdre dans des jeux rhétoriques qui n’alimentent en rien une réflexion de fond.

    A mon sens, les éléments factuels mis en évidence par mon interlocuteur permettent de nuancer les propos sur l’un des thèmes sous-jacents à une forme de discours de haine. Ces données ne remettent pas en cause l’essentiel du propos de mon dossier, au contraire, dans la mesure où ils peuvent être apposés à ceux exposés ici. Une discussion nuancée sur les problèmes de fond au-delà des postures de rejet et des amalgames est justement ce que je propose. Il s’agit de faire la part des choses.

    Une démarche problématique ?

    Je passe sur le fait que l’auteur reproche à l’article des failles rhétoriques et utilise lui-même des arguments d’autorité, de l’ad hominem et des contenus idéologiques fantasmés et m’attèle à répondre à un commentaire beaucoup plus enrichissant quant à ma démarche : « Le problème n’est pas là. Il est dans votre volonté même de « lutter contre… » et ce avec un corpus d’articles de journaux et du militantisme. C’est une démarche viciée. Faites plutôt un état de la recherche scientifique du sujet. Ça m’intéressera mille fois plus ».

    Remettons les choses en perspective. Il y a un propos principal à mon article : il y a des idées reçues / préjugés simplistes que la prise en compte de faits permet de remettre en cause (justement sur le coté « simpliste »). En effet, mon article ne porte pas sur l’immigration et du coup reste en surface sur ces questions (de même que je ne m’attarde pas sur des questions de biologie par rapport aux discriminations basées sur des orientations ou préférences sexuelles, par exemple).

    En ce sens, je vous donne raison. C’est d’ailleurs un paradoxe, mais en gros le propos est justement de dire qu’il faut voir le problème de manière nuancée parce que c’est complexe et qu’il y a plein de variables. Il explique et vulgarise que des idées « simplistes » genre « ils ne font que coûter à l’économie » ne réfèrent pas à la réalité, que c’est plus compliqué que cela. Mais j’entends bien qu’il y a aussi des données et thèses bien documentées sur les coûts, recettes, dépenses et bénéfices de l’immigration. Je ne serais absolument pas contre de faire un état de la recherche scientifique sur tel ou tel sujet, au contraire

    Si quelqu’un qui m’explique un ou plusieurs faits qui lui font dire que l’immigration est « négative » du point de de l’économie nationale dans son système actuel, mon dossier contre les discours haineux le concerne pas, en réalité, si ce n’est dans la mesure où il a pour objet de faire la part des choses entre les préoccupations systémiques et les discours haineux, justement.

    Entretemps, mon interlocuteur me déclare ceci : « votre choix de liens et leur contenu laisse par exemple supposer que vous considérez que remettre en question l’apport économique de l’immigration participe au discours de haine ».

    C’est très problématique à ce titre. Je pense que parfois des raccourcis dans ces domaines favorisent la désignation d’un bouc émissaire, mais de fait je voudrais qu’on puisse débattre des questions de fond. Je pense que le fait de dire « vous êtes raciste / facho » à un type qui pose ce type de question n’a absolument rien de constructif et peut aussi contribuer à des polarisations.

    Mon propos s’attèle au contraire à lutter contre la dynamique de généralisation abusive / réductrice + hostilité voire nuisance (insultes, menaces, harcèlement, violence verbale ou physique). A la base, mon dossier s’adresse à ceux avec qui je suis « d’accord » dans l’optique d’élever le niveau dans la mesure où à mon sens l’hyper-polarisation des débats et leur caractère simpliste alimente les postures les plus radicales et intolérantes.

    Je m’interroge par ailleurs sur le sentiment que mon travail caricature les positions adverses :

    Le tout premier article du dossier parle des caricatures et questionne leurs forces et leurs limites. Est-il « pédagogique » de répondre à la caricature par la caricature ? Je n’ai pas d’avis tranché, mais en effet, c’est problématique. Il y a la question de l’efficacité (une bonne caricature n’a-t-elle pas plus d’impact qu’un long pavé très peu lu ?), mais c’est aussi une question de cohérence intrinsèque.

    Mon partenaire de discussion semble acter que ma démarche n’est pas intellectuellement malhonnête, mais approfondit son argument : « Vous ne voulez pas, mais c’est votre affaire, voir que votre démarche de lutte a généré un choix particulier de sources et vous a légèrement aveuglé sur les qualités intrinsèques de celles-ci. Vous êtes plus concentré sur l’objectif de lutte et les moyens d’y parvenir. Vous êtes arc-bouté sur la haine et le fait de lutter contre, ou de ne pas la cautionner ».

    Cet argument est totalement recevable. C’est de fait le thème de l’article. Je peux entendre (en constructiviste que je suis) que l’approche a un impact sur le regard porté sur le phénomène, et donc que des parties sont lacunaires. Je suis ouvert à toute réflexion me permettant de les améliorer.

    Mon dossier n’est pas un article sur la migration. Il s’inscrit bien plus volontiers dans la lignée de Pour une éthique de la discussion (2013) et Développer la capacité à changer de point de vue : les enjeux de la « décentration » (2017).

    Mon interlocuteur insiste : « Ok, mais vous ne pouvez pas le faire avec un corpus de liens qui évacue la complexité tout autant que Bernard qui hurle aux immigrés de retourner en Immigranie. Surtout, à mon sens. le problème vient de votre ambition de départ de « lutter ». Militant ou scientifique, il faut choisir ».

    Il y a deux dimensions à cette affirmation.

    La première consiste à dire que le dossier est construit en fonction d’une finalité et de perspectives qui ont impliqué un choix de sources et une réappropriation de celles-ci. Je suis totalement d’accord avec cela, ainsi qu’avec le fait qu’en tant que telle, cette démarche n’offre à voir qu’une représentation spécifique de la réalité. C’est du constructivisme et une grande partie de mon travail consiste à montrer combien les opinions préalables et les groupes d’appartenance, par exemple, peuvent contribuer à biaiser notre perception de la réalité.

    La seconde laisse entendre que le militantisme est biaisé (ou à tout le moins subjectif) tandis que la science permettrait d’être objectif et donc de prétendre à une certaine « neutralité » de point de vue. Ceci est à nuancer fortement. Bien sûr, il est très différent d’adopter une démarche scientifique honnête qui met en perspective des données recueillies d’une manière rigoureuse que le bidouillage voire les mensonges et caricatures de tel ou tel militant. Néanmoins, je crois qu’il est impossible de totalement faire abstraction des liens entre connaissances et action humaine (cf. Pour une éthique de la discussion (2013), Liens entre vérité et action humaine, Questions d’épistémologie, Qu’est-ce que le constructivisme ? (2018) ou encore Présupposés épistémologiques en journalisme et en éducation – notamment les parties sur la neutralité, l’idéologie du « fait vrai », etc.).

    De ce fait, je ne crois pas que le recours à des publications essentiellement scientifiques – surtout dans les domaines qui nous occupent, comme par exemple la politique ou l’économie, dont l’épistémologie est complexe – puisse permettre de prétendre à une totale neutralité ou objectivité. Je peux par contre davantage rendre compte de mes postulats et perspectives, de ma méthodologie et faire preuve d’honnêteté intellectuelle en nuançant mon discours, par exemple en ayant recours à une pluralité de sources dans le domaine, ou du moins en invitant le lecteur à le faire.

    En réfléchissant à ceci, j’ai décidé d’ajouter la nuance suivante en début d’article :

    Suite à l’interpellation d’un lecteur, nous précisons ici que les sources présentées permettent de réfuter des discours très simplistes, mais qu’il serait plus rigoureux de considérer des sources scientifiques primaires sur le sujet. En effet, un risque est, comme avec les caricatures, de répondre au simplisme par des données elles-mêmes un peu approximatives, incomplètes ou construites (ou même simplement sélectionnées) de manière biaisée. Nous rappelons en ce sens l’objectif : il est plutôt d’ouvrir la discussion sur des bases factuelles tout en opposant des éléments concrets aux postures les plus réductrices. Comme nous le verrons plus loin, c’est plutôt le caractère simpliste que nous réfutons en tant que tel que telle ou telle idée de fond sur des thèmes complexes.

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