Bullshit et fake news : revenir aux bases

J’ai beaucoup travaillé sur la déconstruction des fake news, de la propagande et la désinformation. J’ai montré dans des publications qui se veulent complètes et complexes comment les débusquer et les contrecarrer, et comment reconnaître des sources fiables. Dans une optique pédagogique, je pense qu’il faut simplifier tout ce qui va en ce sens et tenir un discours plus basique, quitte à ne pas faire droit à toute la complexité de la question, dans un premier temps.

« La véritable opposition, ce sont les médias. Et la manière de s’occuper d’eux, c’est d’inonder la zone de merde »

– S. Bannon (trad. O. Tesquet), 2018

Steve Bannon, en 2018 : « The Democrats don’t matter. The real opposition is the media. And the way to deal with them is to flood the zone with shit ». Traduction par O. Tesquet : « [Les autres partis] ne comptent pas. La véritable opposition, ce sont les médias. Et la manière de s’occuper d’eux, c’est d’inonder la zone de merde ».

Note : dans un tel contexte, le fait de diversifier ses sources n’est à lui seul pas un gage de bonne hygiène informationnelle. En effet, « la zone est inondée de merde », et rien n’empêche quelqu’un qui a été lobotomisé par de la propagande de consulter des informations fiables « pour le sport » tout en les rejetant en fonction de ses prismes détraqués (à ce sujet Fake news : pourquoi partageons-nous des contenus faux ? (2019)).

Voici des indicateurs de bullshit (et pourquoi ce sont des indicateurs de bullshit), c’est-à-dire des éléments qui indiquent que le document consulté (document = article, podcast, séquence vidéo, émission télé ou radio, livre, etc.) n’est peut-être pas fiable :

  • Le document accorde davantage d’importance à des avis, à des opinions, plutôt qu’aux faits et données objectives. Le but premier de la source n’est donc pas d’informer. Cela ne disqualifie pas d’office les sources qui revendiquent des opinions (c’est même plutôt sain d’assumer une opinion, plutôt que de se draper derrière une fausse neutralité), mais il faut garder à l’esprit qu’une opinion n’a de sens que si elle est mise en perspective avec les faits. Lorsque les débats tournent uniquement autour des opinions, ou que les opinions prennent plus de place que les faits, alors il y a matière à se méfier. Des cas particuliers de ce critère :
    • Le document met sur pied d’égalité les opinions/témoignages et les avis scientifiques sur le sujet ; les avis de chroniqueurs/éditorialistes et les avis d’experts sur le sujet. C’est une erreur car il y a des sources plus informées que d’autres. Tout ne se vaut pas. Il n’y a pas besoin d’être un scientifique pour avoir un avis correct, mais on ne peut opposer un avis idéologique (sur base de croyances) et un avis scientifique (sur base d’observations du réel) comme s’ils avaient les mêmes fondements.
    • Le document sélectionne uniquement des experts « subversifs » qui sont contredits par le reste de la communauté. Bien sûr, il est important de rendre compte des controverses et la majorité n’a pas toujours raison. Mais dans le cas de la science, les expertes et experts se mettent d’accord en se basant sur le maximum d’observations tangibles. Il peut y avoir des exceptions, mais on ne doit pas faire croire que les exceptions ont le même poids que le reste. Une source fiable remet le sens de la mesure dans tout cela, de façon à ce que le doute soit raisonnable et non démesuré.
    • Les personnes qui s’expriment dans le document sont des personnes qui s’expriment à tout va, sur chaque sujet, sur tout et n’importe quoi. Le principe de l’expertise, c’est qu’on ne peut pas être expert en tout. Les personnes qui donnent leur avis sur tout ne sont généralement pas compétentes sur tous les sujets, au niveau factuel. Elles appliquent simplement une grille de lecture qui relève de l’opinion.
    • Pour aller plus loin par rapport à ces considérations, lire aussi : Perceptiom – Agence de communication scientifique, La Pyramide des Preuves en sciences : les différents types d’études à la loupe 🔎 (EchoSciences Grenoble, 2023)
  • Sensationnalisme, émotion et spectacularisation. Le registre du document est celui du show, du clash, du buzz, et non celui de la réflexion critique. La source vise à choquer et mettre les choses en spectacle, plutôt que d’informer. On parle notamment de « piège à clic » : « Qualifie un article ou une vidéo dont le titre ou le résumé est exagéré délibérément afin d’attirer d’avantage de lecteurs ou de spectateurs. Titre aguicheur, racoleur destiné à provoquer un clic ». Pourquoi est-ce un indicateur de bullshit ? Tout simplement parce qu’une telle stratégie nous renseigne sur les priorités de la sources : elle veut nous faire cliquer, généralement pour nous « vendre quelque chose », et pas nécessairement nous informer. Le but est de nous faire cliquer, de capter notre attention, de nous faire réagir en un sens, pas de nous informer raisonnablement.
  • Indignation, appel à la révolte. Là encore, on flatte les bas instincts des publics sur le registre de la révolte et de l’indignation. Le public est sans cesse dans une posture d’émotion brute, difficile à concilier avec un recul critique.
  • Jeu sur la peur / la frustration. Faites le test : au plus vous consultez certaines sources, au plus vous avez peur. C’est un indicateur que ces sources attisent la peur plutôt que d’en rendre compte. Notre émotion est leur carburant. En exacerbant nos peurs et frustrations, elles nous déconnectent de notre raison et nous empêchent de réfléchir correctement.
  • Stratégie de victimisation à outrance. Dans le document, les intervenants se présentent comme des victimes par exemple en disant qu’ils sont censurés de partout (alors qu’ils s’expriment publiquement), qu’on les stigmatise, etc. Pointer du doigt les autres médias ou adversaires politiques en les accusant de tous les maux sans preuve fait partie du jeu. Lorsque cette victimisation est systématique, il y a lieu de penser que cette stratégie sert une autre stratégie, identitaire et/ou idéologique. Elle sert à influencer car nous préférons généralement être du côté de la victime que du bourreau, et nous nous reconnaissons parfois dans le statut de la victime. Cela peut être une stratégie de manipulation efficace, et donc un indicateur de bullshit.
  • Ligne éditoriale idéologique. Que veulent dire ces mots compliqués ? Une ligne éditoriale, cela correspond aux thèmes dont on choisit de parler. Par exemple, la ligne éditoriale de Philomedia comprend des sujets relatifs à la philosophie et à l’analyse des médias. La ligne éditoriale d’un magazine sportif concerne logiquement le sport. Parfois, la ligne éditoriale d’une source est définie en fonction d’une idéologie, c’est-à-dire d’un « ensemble plus ou moins cohérent des idées, des croyances et des doctrines philosophiques, religieuses, politiques, économiques, sociales, propre à une époque, une société, une classe et qui oriente l’action ». Les actualités sont alors choisies selon un et un seul critère : la correspondance avec l’idéologie. Parfois l’actualité est vraie, parfois pas, mais on s’en fout tant que ça va dans la bonne direction. Pour faire simple, imaginez que sur tel site, on ne parle que de l’augmentation du prix des glaces. Le site relaie des faits divers à propos du prix des glaces, organise des débats sur le prix des glaces, etc. A force de consulter ce site, que vous soyez pour ou contre l’augmentation du prix des glaces, vous finirez probablement par vous dire que le sujet du prix des glaces est un sujet important. Il n’y a pas de fumée sans feu. Au final, le site vous fera peut-être même oublier d’aller vérifier les fluctuations du prix des glaces… Le but d’un site dont la ligne est idéologique est de vendre quelque chose (un produit, des idées…), d’influencer et non d’informer. De ce fait, c’est un indicateur de bullshit. Dans certains cas, cela les amène à publier des fausses nouvelles, parmi des vraies. On pourrait se dire : « il y en a quand même des vraies » ! Mais même une horloge cassée donne l’heure exacte deux fois par jour ! Ce qu’il faut comprendre, c’est que le fonctionnement même de ce genre de sources n’est pas au service de la vérité.
  • Populisme. Les avis et opinions avancés sont simples et doivent flatter l’audience dans le sens du poil, quitte à mentir ou exagérer. Le but est encore de rallier des gens à la cause, non de les informer. De plus, le populisme fait souvent des généralités abusives en se basant sur des préjugés et des stéréotypes. Cela engendre donc des erreurs. Lire aussi : #LaSociétay #LeSystayme #Lémédia #Légens #Lémoutons : des catégories qui empêchent de penser la complexité des réalités sociales (2022)
  • Polémiques low cost (à bas coût). L’information a un coût. Cela implique un travail de terrain et de vérification des faits. C’est beaucoup plus facile de lancer des polémiques. Je pourrais vous demander si vous trouvez cela normal qu’il neige en plein mois de juillet alors qu’on nous parle de réchauffement climatique. Je pourrais ensuite lancer un débat « pour ou contre l’imposition du monokini dans les écoles en cours de natation ? ». Avant que vous n’ayez eu le temps de me dire qu’en fait, il n’a pas neigé en juillet, ou que personne n’a imposé une telle mesure dans les écoles (prouvez-le !), j’aurai déjà lancé trois ou quatre autres polémiques. Cela m’a pris quelques secondes et les polémiques n’ont pas besoin de s’encombrer des faits. Cela vous indigne ?
  • Le document est publié dans une Ferme de contenus, c’est-à-dire « un site Web qui publie du contenu de peu de valeur dans le but de générer des revenus publicitaires. Parce qu’ils sont conçus et réalisés pour être bien référencés sur le Web, riches en publicité et à bas coût de production du contenu, ils sont faciles d’accès mais pauvres en contenu ». En lien avec le point précédent, ce critère pointe le côté low cost en l’élargissant. En fait, dès lors qu’une source publie à tout va (a fortiori quand elle relaie des informations qui vont dans une seule direction sur des thèmes bien spécifiques), il y a fort à parier que celle-ci prête peu d’attention à la qualité des informations qu’elle diffuse. Peu importe la qualité, ce qui compte, c’est que c’est vite fait et rapporte, soit sur le plan financier (publicité), soit sur un autre plan (idéologique).
  • « On ne peut plus rien dire », « on ne fait que poser une question », « à vous de prouver le contraire » et autres figures rhétoriques. Je vous renvoie au sujet de la rhétorique aux productions de Clément Viktorovitch.
    • « On ne peut plus rien dire » renvoie souvent à la figure de la victimisation, et elle est paradoxale car la personne qui dit cela dans un document a en général toute la liberté de dire ce qu’elle a envie de dire… Cela montre à quel point son discours est fallacieux. A ce sujet, cf. « On ne peut plus rien dire » – La liberté d’expression (2020)
    • « On ne fait que poser une question » : il est faux de croire que poser une question est un acte neutre. Il y a des questions rhétoriques et certaines suggèrent des contrevérités. Par exemple, si je vous demande pourquoi vous êtes pour le meurtre, alors que rien dans votre discours ne laisse entendre que vous êtes pour le meurtre, ma question n’a rien d’innocent. De même, si je vous demande si vous n’êtes pas choquée ou choqué à l’idée que les extraterrestres nous envahissent. Je ne fais que poser la question.
    • « A vous de prouver le contraire » est une affirmation qui inverse la charge de la preuve. La charge de la preuve est un principe qui veut que c’est à celui qui affirme quelque chose d’apporter les preuves de son affirmation. Tout à l’heure, je vous ai fait participer à une polémique sur la neige en juillet. En vous disant « à vous de me prouver qu’il n’a pas neigé ! », je retourne la charge de la preuve.
    • A ce sujet, voir aussi : La loi de Brandolini (Defakator, 2020)
    • Lire aussi : « Petit recueil de moisissures argumentatives pour concours de mauvaise foi » (Cortecs.org)
  • Complotisme / logique paranoïde, stratégie de l’épouvantail… Je distingue très clairement le fait de contester une version officielle ou d’en douter sur base de preuves (dénoncer un complot) et le complotisme qui est une manière de raisonner dysfonctionnelle. Le complotisme voit partout des instances abstraites qui tirent les ficelles dans l’ombre, se figure un ennemi abstrait qui permet de fédérer un « nous ». Le complotisme se présente sous les habits du doute raisonnable, mais à la différence du doute raisonnable, il n’a pas de limite et interprète tout en fonction de son prisme initial. A propos du complotisme et de sa logique viciée, lire aussi En quoi le complotisme est-il problématique ? (2020). [Mise à jour juillet 2024] Voir aussi cet exemple de Clément Viktorovitch.
  • Identité « nous » contre « eux ». Lorsque le document ou sa source en appellent souvent à l’identité ou font référence à un « nous » (les gens comme nous, notre camp) et un « eux » (les autres, l’autre camp), cela tend à laisser croire que son but est de nous rallier à sa cause. Par rapport aux problèmes identifiés, ce type de document va présenter plutôt une recherche de coupables que de solutions. Si quelque chose ne fonctionne pas, ce sera d’ailleurs toujours la faute des autres, en général toujours les mêmes, responsables de tous les maux et ayant la figure du diable. En plus de ne pas être nécessairement au service des faits et de la vérité, une telle logique tend à polariser la société, à opposer les individus entre eux.
  • Des sites de debunk / vérifications des faits ou des tiers indépendants contredisent le document à l’aide de preuves. Le fact checking peut faire l’objet de critiques (j’en ai formulé ici), mais une culture de vérification des faits me semble primordiale à l’ère des fake news, et nous ne sommes pas en mesure de tout vérifier à titre personnel. Nous devons déléguer notre confiance. Personnellement, je consulte par exemple Vrai ou Faux (France Info), Debunkers de hoax, Clément Viktorovitch, CheckNews… Lorsque les documents réfutés ne sont pas corrigés après coup, sans explication, c’est un indicateur supplémentaire de bullshit : cela montre que la source s’en contrefiche de la vérité. A ce titre, la présence d’erreurs flagrantes, non corrigées, est bien sûr un indicateur en tant que tel, mais nous n’avons pas toujours les connaissances pour les détecter.
  • Il convient enfin de se demander qui parle, et quels sont les intérêts de la source à tenir le discours qu’elle tient. On pourra par exemple s’interroger sur son indépendance par rapport à des pressions politiques et financières (cf. mes articles à ce sujet), et tout simplement se demander s’il y a de bonnes raisons de croire une personne qui cache son identité derrière un pseudonyme sans nous dire d’où elle tient ses idées, ou une autre qui nous montre avec transparence qui elle est et où elle a obtenu ses informations… Personnellement, je choisirai toujours la source la plus transparente

Cette liste n’est pas exhaustive, mais elle présente quelques grands repères de la désinformation contemporaine.

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Pour aller plus loin, les publications de fond auxquelles j’ai contribué sur le sujet :

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Dans la plupart de ces articles, je ne me contente pas – comme ici – d’exposer des indices qu’une source est pourrie : il s’agit d’identifier aussi des indices de fiabilité. Concrètement, par rapport aux compétences en critique de l’information / évaluation de la fiabilité d’une source, on peut distinguer, des techniques « par la négative » (identifier ce qui est faux) aux capacités « positives » (reconnaître les formes du vrai), du plus spécifique au plus général :

  • Réfutation particulière : capacité à déterminer qu’un élément spécifique est faux (comme dans certains articles de fact checking, par exemple)
  • Réfutation générale : capacité à identifier les « formes du faux » et à trier « par la négative », par exemple en reconnaissant des éléments de rhétorique fallacieuse ou des formats favorables aux contenus faux (comme dans cet article)
  • Examen de la logique et capacités d’enquête « positive » : capacités à reconnaître les « formes du vrai », les raisonnements valides, les méthodes de collecte et de traitement de l’information fiable, la critique historique (comme dans les articles cités ci-dessus)
  • Compréhension des aspects psychologiques et sociaux derrière les formes du faux et les formes du vrai ; aspects pragmatiques et non seulement sémantiques
  • Épistémologie, particulière (épistémologie des sciences) et générale : réflexion générale et vue d’ensemble quant à la vérité et à ses critères (comme dans d’autres catégories de ce site)
Compétences informationnelles - épistémologie

Compétences informationnelles