En quoi le complotisme est-il problématique ?

Pendant le confinement lié au coronavirus, et par la suite encore, on a beaucoup entendu parler de théories du complot.

J’écrivais déjà à leur sujet dans mon 1er livre, paru en 2012 [résumé].

Depuis, j’en parle avec beaucoup de précautions d’usage sur Philomedia (une dizaine d’articles). J’ai d’ailleurs toujours attiré l’attention sur l’importance de prendre des pincettes lorsque l’on évoque les « théories du complot » (de même à propos du terme « fake news »), comme vous pourrez le lire dans ce dossier « Esprit critique et complotisme » de l’Université de Paix asbl (cf. aussi cette intervention vidéo).

Vincenzo Camuccini - La mort de César (1804-1805)

Vincenzo Camuccini – La mort de César (1804-1805)

Complot, théories du complot et complotisme

Un complot est un fait de manipulation avéré. C’est une réalité historique où un petit groupe a manipulé l’opinion publique, par exemple à l’aide d’un faux témoignage.

Une théorie du complot correspond à l’idée selon laquelle une instance secrète tire les ficelles. C’est la vision d’un fait ou d’une partie de l’Histoire comme le produit d’un groupe occulte. On ne peut pas décider si le complot est vrai ou faux.

Le complotisme (ou conspirationnisme) décrit une attitude qui implique la recherche systématique des complots, partout, tout le temps.

Ce terme fait référence à l’attitude de méfiance systématique envers les informations provenant d’institutions « officielles » (la presse traditionnelle, les gouvernements ou politiciens, les industries pharmaceutiques, etc.) en postulant qu’elles « mentent » et que des individus ou des groupes « tirent les ficelles » de manière plus ou moins secrète, dans l’ombre.

Dans l’une de ses formes communes, le complotisme suggère que l’on ne peut pas savoir où se trouve la vérité, que l’on ne peut se fier à rien (par exemple, parce que la vérité nous serait cachée ou inaccessible en tout cas). C’est une version « soft » du complotisme, mais elle est probablement tout aussi redoutable que des approches plus « affirmatives » du conspirationnisme. Elle est en tout cas très insidieuse, parce qu’elle donne l’impression de ne « rien affirmer ». Comment contredire quelqu’un qui soutient qu’on ne peut être surs de rien ?

Autrement dit, ici, nous faisons la distinction entre une théorie spécifique qui postule un complot en particulier (exemple : tel attentat a été commandité par une instance secrète) et l’attitude qui revient à interpréter la réalité selon un « prisme » ou un « raisonnement » complotiste, qui s’accompagne généralement d’une rhétorique spécifique.

Dans l’Histoire, des complots ont existé. Il n’est pas question de dire que toutes les théories du complot sont fausses. Je le dis d’ailleurs depuis des années : il faut faire attention à éviter que le vocabulaire « théorie du complot » (comme le terme « fake news ») serve juste à discréditer les propos dissidents !

Lire aussi : « Complotisme » : (més)usages médiatiques (Acrimed, 2020).

Lire aussi : 10 thèmes pour réfléchir à la circulation de l’info en temps de contestation sociale – Comprendre les enjeux médiatiques autour des Gilets jaunes (2019)

Le raisonnement et la rhétorique complotistes ne sont pas valides

Il est possible de dire la vérité en utilisant de mauvais raisonnements.

Ci-dessous, voici une vidéo illustrant un des problèmes des “raisonnements” complotistes.

C’est un contenu clair et simple à propos du principe de la charge de la preuve, ou encore à propos du fait de prétendre ne rien affirmer, mais tout remettre en doute. C’est à celui ou à celle qui affirme quelque chose de fournir les preuves de ce qu’il ou elle tient pour vrai. Ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve. L’ennui avec les attitudes complotistes, c’est qu’elles prennent les habits du doute en prétendant ne rien affirmer. On comprend aisément que “prouver le contraire” dans le cas d’hypothèses complotistes peut demander une énergie folle : il suffit au complotiste d’inventer toutes les hypothèses les plus farfelues (ça pourrait être possible !) et de contraindre ses opposants à prouver le contraire. C’est comme si je découvrais un crime, puis que je remettais en doute votre innocence et vous demandais de la justifier, puis que je disais “mais peut-être que vous auriez pu téléphoner à quelqu’un qui l’a fait”, et ainsi de suite. Ce n’est pas comme cela que ça fonctionne : c’est à celui qui a des hypothèses d’étayer ses suppositions avec des observations factuelles et des arguments logiques/constructifs, afin de faire la part des choses. On peut spéculer à l’infini sur tout et n’importe quoi, quand on prétend douter de tout. A ce titre, toutes les hypothèses ne sont pas équiprobables : à une prétention extraordinaire, le niveau de preuve requis doit lui aussi être plus élevé.

Sur la notion de “preuve”, sur le doute méthodologique rationnel et pour approfondir les considérations ci-dessus (comme “une thèse extraordinaire demande des preuves plus qu’ordinaires”, par exemple), on pourrait rêver et imaginer que des individus cessent des spéculations stériles et idéologiquement orientées et lisent cette thèse de Richard Monvoisin (2010) à propos de l’esprit critique vis-à-vis des médias.

La rhétorique complotiste pose d’autres difficultés. En 2017, j’ai bossé à ce sujet pour l’Université de Paix asbl. Avec une ancienne étudiante, Carmen Michels, nous avons construit tout un dossier éducatif pour en parler.

Lire aussi : Analyse critique de l’argumentation complotiste (Université de Paix asbl)

Lire aussi : La logique face aux mauvais arguments (2014)

Avec Action Médias Jeunes asbl, nous développons des séquences pour les profs pour lutter contre les fake news, dont l’une d’entre elles concerne la rhétorique (déjouer les arguments fallacieux). Outil à paraitre fin 2020, que je mentionnerai sur Philomedia.be en temps voulu !

« Il est sage de douter et de ne pas tout gober » !

Je suis de cet avis. Le doute est un outil méthodologique précieux afin de se forger une opinion critique.

Néanmoins, derrière les apparences d’un « doute sain », ce n’est généralement pas un comportement qui invite à fait la part des choses de manière nuancée qui est proposé, ni une attitude relevant de la science ou du dialogue constructif et qui permettrait de cheminer vers une vision plus juste des faits.

Lire aussi : Non, le complotisme n’éclaire pas le débat (Olivier Sartenaer, Le Vif, 2020)

Il est dangereux de laisser entendre que l’on ne peut pas savoir la vérité sur les faits. Par cette posture, le complotisme justifie de s’en remettre à nos ressentis, à nos intuitions ou à nos valeurs personnelles, en niant la possibilité d’une construction commune. Au lieu de faire la part des choses en se confrontant au réel, il s’agit de postuler que la vérité nous est inaccessible, et donc de jeter l’opprobre sur tous les discours, même les plus argumentés et étayés.

Le tout, souvent accompagné d’une posture de victime soi-disant muselée.

Bien sûr qu’il est sain de suspendre son jugement tant qu’on ne sait pas, le temps d’une démarche d’enquête (surtout qu’il y a plein d’incertitudes en cette période, et qu’en réalité, il y a des controverses y compris au sein des communautés scientifiques, par exemple), mais ce n’est pas ce qui est proposé dans les discours complotistes. Ceci jette le discrédit sur toute la communauté et c’est très malsain.

Lire aussi : Pourquoi le relativisme n’est pas une posture épistémologique valide, et est même nuisible sur le plan moral (2019)

Nous sommes obligés de nous fier à d’autres : comment décider à qui ?

Nous sommes les héritiers d’une Histoire durant laquelle il y a effectivement eu des machinations et des secrets à grande échelle, et par ailleurs nous ne disposons pas des moyens de faire nous-mêmes tous les tests ou toutes les enquêtes. Nous devons donc nous fier à ceux qui y travaillent, et les expériences étayées par des protocoles restent notre meilleur moyen pour ce faire.

Grosse mise au point sur LCI 🤗

Publiée par Quoidenews sur Dimanche 16 août 2020

La publication ci-dessus est une illustration commune de ce complotisme larvé. Le “média” Quoi de news titre “les journalistes racontent n’importe quoi !”. La publication de Quoi de news montre des images d’une émission de LCI (chaine du groupe TF1) dans laquelle sont invités des contradicteurs qui commentent des graphiques à propos de l’évolution de l’épidémie de coronavirus. Les invités s’attardent surtout sur le graphique dont la présentation pourrait être fallacieuse s’il était le seul fourni par la présentatrice, afin d’en critiquer l’usage. Leur discours consiste à dire qu’il ne faut pas se focaliser sur l’augmentation des cas diagnostiqués, étant donné que davantage de tests sont réalisés (c’est rassurant : ces experts maîtrisent au moins la règle de trois). En gros, dans l’émission de LCI, des invités critiquent la présentation biaisée des informations par des journalistes. Ils sont invités sur un plateau télé pour ce faire, dans une émission qui propose ces chiffres au regard d’autres données plus complètes. Notons qu’il est assez ahurissant de constater que souvent, la presse traditionnelle contribue elle-même à entretenir un climat de méfiance à son égard, en mettant en scène sa propre dénonciation.

En bref, on a donc un diffuseur de contenus (Quoi de News) qui se base sur le contenu d’une émission de télé (LCI) avec lequel il est d’accord (!) pour alimenter sa thèse que la presse raconte n’importe quoi ! La controverse, présente sur LCI, est utilisée à son encontre, alors que l’émission donne justement la parole à des voix contradictoires (je parle aussi de ce phénomène dans “On ne peut plus rien dire” – La liberté d’expression (2020)). A noter qu’une visite sur le site de Quoi de news donne à voir tout le sérieux de ce média “alternatif”… Son but est clairement orienté par le buzz populiste à tout prix.

Un autre exemple : rien que du “bon sens”, seulement une personne qui “se pose des questions”…

A ce titre, je constatais déjà en 2012 des attitudes pour le moins curieuses chez certains individus « à qui on ne la fait pas ». En effet, ceux-ci rejettent des discours uniquement parce que ceux-ci proviennent de médias officiels ou de politiciens, qu’ils estiment corrompus ou du moins en conflits d’intérêts (et parfois à raison).

Lire aussi : Médias : « Manipulation » ! « On nous prend pour des cons » ! (2018), T’as laissé ton « esprit critique » au placard ! (2017) et « Tout comme les trains, la presse déraille peut-être moins souvent qu’elle ne roule correctement, mais personne n’en parle » (2013)

Néanmoins, en parallèle, ces personnes relaient volontiers des contre-discours simplistes, émanant de personnalités ou de collectifs encore moins respectables (sites de « réinfo » et autres). Le complotisme profite souvent malheureusement davantage à ces acteurs-là qu’à l’émergence d’une collectivité citoyenne éclairée. La priorité de tels acteurs n’est clairement pas d’informer, mais de rallier à leur cause. Pour eux, tout ce qui va à l’encontre des discours « officiels » est bon, peu importe que ce soit vrai ! Leur but est de convaincre, non de dire la vérité. Cette simple affirmation devrait suffire à ne pas relayer de telles sources, et pourtant… !

Lire aussi : “Fake News” : Pourquoi partageons-nous des contenus faux ? (2019)

Lire aussi : Dossier : lutter contre les discours faux et haineux (2018)

Autrement dit, le simple fait que ce soit un média purement idéologique qui publie ces contre-discours devrait suffire à les discréditer. En effet, le but de ces médias n’est pas d’informer, mais de faire passer leurs idéologies. Peu importent les faits (d’autant plus si on ne peut rien dire à leurs sujets). Il y a un conflit d’intérêts manifeste ! S’il faut cesser d’écouter les scientifiques soi-disant parce qu’ils sont tous « à la solde de Big Pharma », pourquoi faudrait-il davantage écouter des personnes qui s’expriment dans des médias d’obédience politique antidémocratique ?

Lire aussi : Information, émotions et désaccords sur le web – Comment développer des attitudes critiques et respectueuses ? (2018) et Plaidoyer pour la nuance (2020)

Bien sûr, il y a des lobbies et je travaille à fond pour expliquer comment le financement des médias peut avoir une influence sur leurs contenus, par exemple. Il ne faut pas en déduire que la vérité est inaccessible, mais au contraire être d’autant plus attentifs aux critères qui font que certaines personnes qui s’expriment ont plus de crédibilité que d’autres… (Le saviez-vous ? On peut critiquer les incohérences politiques et les conflits d’intérêts sans sombrer dans un complotisme niais). Il faut accorder plus de confiance aux individus qui nous donnent des éléments tangibles et concrets, nous permettant de leur déléguer le travail de vérification. Ce travail de vigilance demande lui aussi du temps, mais c’est un moindre mal lorsqu’il s’agit de s’informer à propos de sujets complexes.

Je développe ces critères dans plusieurs articles sur ce site et dans mon premier livre. Dans quelques semaines, je présenterai ici un outil gratuit rédigé avec ACMJ asbl qui offre une synthèse pour améliorer nos capacités critiques d’enquête, de raisonnement, pour éviter des biais cognitifs ou encore afin de mener un dialogue constructif.

Lire aussi : Désinformation et éducation aux médias : entretien (2017)

Lire aussi : Comment je m’informe sur Internet