“Il n’y a pas de vérité”, “à chacun sa vérité”… Qu’est-ce que le relativisme ?

“Je voudrais qu’on arrête d’être sûr d’un truc qui n’existe pas : la vérité” (“Et tout le monde s’en fout #15 – La vérité”). Cette vidéo fait écho à des dictons populaires simples permettant généralement de couper court à des débats : “il n’y a pas de vérité”, “la vérité est basée sur des croyances, et donc elle est purement subjective”, “à chacun a sa vérité” (*). Quelle est la validité de ces affirmations ?

Dans la vidéo “Et tout le monde s’en fout #15 – La vérité”, l’auteur nous expose plusieurs arguments supposés remettre en cause la vérité.

L’un des plus solides repose sur le fonctionnement de la cognition humaine. Il s’agit d’une posture constructiviste qui consiste à dire que le sujet connaissant a un rôle actif dans la construction de ses connaissances. Il pointe des biais cognitifs, entre autres le biais de confirmation (d’hypothèse), et illustre combien nos représentations préalables (nos préjugés et nos opinions, par exemple) peuvent influencer nos perceptions, et de ce fait ce que nous croyons vrai, ce que nous considérons être des certitudes.

Qu’est-ce que le constructivisme ?

Ceci n’est pas une pipe, c’est une représentation d’une pipe, une image d’une pipe. Nos représentations ne sont pas le réel. René Magritte – La trahison des images (1929)

Un autre argument en faveur du relativisme se situe dans la remise en cause historique de ce que nous croyions savoir, y compris d’un point de vue scientifique. A une certaine époque, la majorité des êtres humains pensait que la Terre était plate et était au centre de l’Univers. Les révolutions scientifiques dans la physique, notamment, sont souvent évoquées (parfois de manière fallacieuse, sur base d’une mauvaise interprétation de la théorie de la relativité ou de la physique quantique, par exemple) pour justifier que la science relève elle aussi de la croyance, qu’elle ne permet pas de parvenir à des connaissances indubitables.

L’objectivité et la neutralité sont-elles possibles ?

Notons qu’il y a aussi un glissement sémantique dans la vidéo – et en général dans la rhétorique relativiste – où ce qui est attaqué n’est plus tant la vérité en tant que telle que son statut de “certitude” à travers son caractère “indiscutable”. En ce sens, il s’agit d’une argumentation contre les postures dogmatiques. Le dogmatisme est la doctrine selon laquelle l’être humain peut aboutir à des certitudes, marquées par leur incontestabilité (des dogmes, qu’ils soient idéologiques, religieux…). Or, même en sciences, justement, la notion d’incontestabilité a peu de sens : des nouveaux paradigmes, des nouvelles théories ou des nouveaux modèles explicatifs ont au contraire permis à la science de progresser, par exemple. Dans les communautés scientifiques, y compris en sciences de la nature, la discussion entre pairs et le débat ont toute leur place, et souvent ils consistent à prendre la juste mesure des théories (à part dans les milieux scientistes). Au contraire, les dogmes s’imposent comme les seules vérités dignes de ce nom, de manière absolue. Les relativistes critiquent, souvent à raison, la posture dogmatique qui ne permet pas de discuter des vérités, de les mettre en perspective et d’en prendre la mesure.

Questions d’épistémologie – Pouvons-nous connaître le réel ?

Enfin, nous relevons un quatrième argument en faveur du relativisme. C’est le plus radical, mais également le plus abstrait : d’un point de vue métaphysique, chaque affirmation repose sur des postulats que nous ne pouvons prouver sans postuler d’autres affirmations. Concrètement, si nous voulons tenir un discours sensé sur le réel, nous sommes obligés de postuler notamment que nous existons (j’existe), que le monde extérieur à notre esprit existe, et encore que nous sommes capables de percevoir ledit monde extérieur de manière à en dire des choses plus vraies que d’autres. Cela peut sembler évident, mais nous pourrions très bien au contraire envisager que nous sommes des cerveaux dans une cuve, que nous vivons dans une simulation (Matrix, Les Sim’s…) pleine d’illusions… Et c’est une gageure de prouver le contraire.

Image tirée du film “Matrix” (1999).

Vérité et épistémologie : liste des articles

Nous “relativisons” déjà ces considérations :

Ce n’est pas l’adhésion ou non à une thèse métaphysique qui en fait un dogme en soi, mais son caractère incontestable, et donc le rapport entre les individus et la croyance. Ce qui est remis en cause, c’est la notion de certitude absolue, qui serait indépendante de notre langage (un cadre conceptuel particulier, un échange intersubjectif) ou de notre condition d’être humain percevant.

Il n’est donc pas nécessairement question de conclure qu’il n’y a pas de vérité, mais de cerner la distinction entre une chose que l’on tient (provisoirement) pour vraie (avec ou sans preuve), c’est-à-dire une croyance, et une évidence indiscutable, dont personne ne pourrait ou ne devrait douter, voire qui devrait s’imposer à tous comme seule certitude possible.

Les dogmatismes reposent sur des postulats, c’est-à-dire des propositions que l’on choisit de tenir pour vraies, auxquelles on choisit de croire (par exemple, notre propre existence, l’existence du monde ou encore le fait que nous ne sommes pas dans un monde d’illusions).

Il suffit qu’une personne émette un doute pour que quelque chose ne soit pas une évidence. Personne n’a à ce jour prouvé de manière tangible que les individus qui adhèrent aux doctrines précitées ont tort, tout comme personne n’a à ce jour prouvé qu’ils ont raison (sans devoir recourir à un ensemble de postulats). La question peut donc toujours être discutée. Il demeure bien entendu possible de se mettre d’accord sur un ensemble de postulats qu’il est plus ou moins utile de discuter ou non.

A partir du moment où une chose n’est pas évidente (au sens d’indiscutable, qui entraine directement l’assentiment) pour une seule personne, elle ne l’est pas dans l’absolu. Il suffit qu’il y ait une personne qui discute pour contredire l’indiscutabilité d’une assertion.

Par ces réflexions, ce qui est remis en cause, c’est le caractère « indiscutable » des positions dogmatiques, et non la vérité des affirmations défendues.

Questions de vérité – Questions d’épistémologie

Des limites d’un relativisme radical

Malgré ces arguments a priori en faveur du relativisme, un examen approfondi de cette perspective révèle plusieurs limites profondes. Avant de les exposer, et contrairement à la vidéo “Et tout le monde s’en fout #15 – La vérité”, mettons-nous d’accord sur les mots que nous utilisons ici (avant de dire qu’un truc existe ou non, il est important de voir de quoi on parle, non ?).

Le relativisme représente une manière de répondre à la question “Pouvons-nous connaître le réel” ? C’est la doctrine selon laquelle toute vérité est relative. Sous sa forme radicale, il dit qu’il n’y a aucune vérité. Nous ne pouvons pas dire des choses plus vraies que d’autres sur la réalité.

La vérité peut quant à elle être entendue d’au moins trois manières différentes :

  • La vérité vue comme adéquation ou correspondance : si le discours correspond à des états du monde, au réel, alors il est vrai. Nous évaluons ici l’adéquation entre les représentations (par exemple, les mots) et le monde (les « faits »). Exemple : la phrase « le chat mange » est vraie si effectivement le chat mange, en réalité. L’expérimentation scientifique, l’enquête judiciaire ou encore le « fact checking » journalistique cherchent à valider ou non l’adéquation entre les discours et le réel.
  • La vérité vue comme cohérence (logique) : le discours respecte des « règles » de validité logique, il est cohérent avec lui-même, ses raisonnements sont corrects. Nous évaluons ici la cohérence intrinsèque du discours, sa validité logique, sa solidité argumentative. Exemple : l’énoncé « si le chat mange, alors le chat mange » est vrai. Les mathématiques ou la logique formelle fonctionnent – entre autres – selon ce modèle.
  • La vérité vue comme consensus (pragmatiste) : une thèse fait partie ou non des thèses acceptées par une communauté donnée. Elle recueille l’assentiment, s’insère dans un cadre consensuel, en fonction de sa fertilité sur le plan pratique (on évalue le rapport entre les énoncés et les usagers : quel sens cela a-t-il ?). Exemple : “tout le monde est d’accord pour dire que le chat mange”.

Les arguments présentés comme en faveur du relativisme remettent éventuellement en cause la pertinence d’une certaine forme de consensus à l’égard de ce que nous considérons comme vrai à un moment donné. Ce n’est en effet pas parce que de nombreuses personnes croient qu’elles ont raison que c’est effectivement le cas. En revanche, la vidéo ne réfute aucunement l’idée de vérité en tant que telle. Au contraire, elle base même son argumentaire sur cette notion !

Nous développons ci-dessous que le relativisme est auto-contradictoire, intenable en pratique, dommageable au niveau moral et enfin il rejoint le dogmatisme.

En affirmant que “la vérité n’existe pas”, on prétend dire la vérité

Le relativisme est une position auto-contradictoire.

Si « toutes les positions se valent », prenons les deux positions suivantes :

(1) « toutes les positions se valent »

(2) « il y a des positions qui ont plus de valeur que d’autres »

Si (1) et (2) se valent (parce que “toutes les positions se valent”), il y a une contradiction.

Autrement dit, dire que « toutes les positions se valent » revient à dire que la proposition « il y a des positions qui ont plus de valeur que d’autres » a autant de valeur que la proposition « toutes les positions se valent ». Son contraire a autant de valeur qu’elle-même, cette phrase ne « tient » donc pas. La proposition « toutes les positions se valent » se contredit donc elle-même.

Voici un autre développement du caractère auto-contradictoire du relativisme, sous sa formulation « il n’y a pas de vérité ».

  • Si je dis la phrase « il n’y a pas de vérité », on peut se demander si cette phrase est vraie ou fausse.
  • Si la phrase « Il n’y a pas de vérité » est vraie, alors elle se contredit elle-même : elle serait elle-même une vérité alors qu’elle dit qu’il n’y en a pas !
  • Par contre, si la phrase « Il n’y a pas de vérité » est fausse, il n’y a pas de contradiction.

“La vérité n’existe pas” (*)

La phrase « il n’y a pas de vérité » ne peut donc être que fausse, sinon elle se contredit. Dans la vidéo, quand l’auteur dit “la vérité n’existe pas”, il prétend en réalité que la phrase “la vérité n’existe pas” est vraie. C’est absurde, puisqu’il nous dit que la vérité n’existe pas. S’il n’y a pas de vérité, on ne peut rien affirmer de vrai…

Le relativisme est irréaliste en pratique

De plus, prétendre ne jamais s’engager, ne jamais juger, ne jamais « trancher » ou choisir est un leurre. Le relativisme extrême est intenable pragmatiquement. Nous agissons toujours selon l’idée que certaines choses sont plus vraies que d’autres, lorsque l’on utilise une technologie par exemple : on présuppose que « ça fonctionne », et on tient donc cela pour plus vraisemblable que l’hypothèse d’un monde tout à fait chaotique et imprévisible. De même, j’évite de me faire rouler dessus par un camion parce que j’ai le présupposé que je risque d’en mourir. Or, le relativisme radical voudrait que cette croyance n’ait pas plus de valeur qu’une autre.

Demandez à quelqu’un qui prétend qu’il n’y a pas de vérité de sauter par la fenêtre du dixième étage : il y a de fortes chances qu’il ne le fasse pas, parce qu’il tient implicitement pour vrai que s’il le fait, il va y avoir de graves conséquences pour sa santé physique.

> Lire aussi Le problème du relativisme dans l’enseignement de la philosophie (2018)

Le relativisme et le dogmatisme sont deux facettes d’une même pièce

Cette position implique une attitude de fermeture à la remise en question, au dialogue : puisque « à chacun sa vérité », tu as ta vérité et moi la mienne.

Elargi à sa formule « il n’y a pas de vérité », il se présente en réalité comme la seule vérité digne de ce nom (« j’estime vrai qu’il n’y a pas de vérité »). Non seulement il est contradictoire, mais il rejoint le dogmatisme (idée qu’il n’y a qu’une seule vérité, qu’un seul principe supérieur à partir duquel on juge).

Dans la vidéo, l’auteur affirme d’ailleurs tout un tas de choses de manière relativement tranchée. Il se base d’ailleurs en partie sur des thèses scientifiques pour appuyer ses dires ! Celles-ci sont-elles indiscutables ?

Souvent, les personnes qui revêtent une posture dogmatique relèguent tout ce qui va à l’encontre de leurs croyances au relativisme. Exemple : si je crois que la seule certitude provient de la religion, alors tout le reste n’a aucune valeur…

Le relativisme est moralement dommageable

Enfin, caricaturées, les propositions telles que « à chacun sa vérité », « il n’y a pas de vérité », « toutes les croyances se valent », etc. sous-entendraient par exemple que « exterminer les juifs » ou « violer et torturer des enfants » et « vivre pacifiquement ensemble » ou « respecter son prochain » sont des vérités/croyances équivalentes, ce qui est moralement dommageable.

Des alternatives au relativisme

Pour les raisons évoquées ci-dessus, nous pensons qu’il est judicieux de quitter une posture relativiste “naïve”. Néanmoins, cela ne réfute pas certains fondements de cette posture. Survolons ensemble quelques alternatives qui en tiennent compte.

D’abord, le premier argument exposé en faveur du relativisme (“nos représentations sont le fruit de notre activité cognitive, et sont donc subjectives”) est utilisé pour justifier un constructivisme nominaliste, c’est-à-dire une forme de constructivisme qui conclut que puisque nos représentations sont subjectives, alors elles n’ont pas de valeur. Il s’agit d’une conclusion hâtive : ce n’est pas parce que nos idées, croyances ou théories sont des constructions humaines qu’elles ne sont que cela, qu’elles ne peuvent rien nous dire sur la réalité. En ce sens, nous pouvons accepter un postulat constructiviste sans toutefois en inférer une position nominaliste relativiste.

Le chat du Cheshire dans Alice au Pays des Merveilles (image du film, basé sur l’œuvre de Lewis Carroll) : “je ne suis pas fou, ma réalité est juste différente de la tienne”

Qu’est-ce que le constructivisme ?

Ensuite, et de même, ce n’est pas parce que des vérités socialement et historiquement acceptées (consensus) ont été remises en cause qu’il n’y a aucune vérité. Si certaines thèses sont bien à prendre comme des approximations, elles n’en reflètent pas moins une réalité de manière plus ou moins fidèle. Concrètement, la physique newtonienne est toujours une fort bonne approximation de ce qui se passe… Et même les calculs de Galilée, Kepler ou encore Aristote avaient une certaine pertinence en tant que tentatives de descriptions du réel.

Philosophie des sciences : l’empirisme modal, par Quentin Ruyant

En outre, nous pouvons remettre en cause le statut de certitude d’une affirmation sans remettre en cause la vérité de ladite affirmation. Comme dit plus haut, ce n’est pas l’adhésion ou non à une thèse métaphysique qui en fait un dogme en soi, mais son caractère incontestable, et donc le rapport entre les individus et la croyance. Ce qui est remis en cause, c’est la notion de certitude absolue, qui serait indépendante de notre langage (un cadre conceptuel particulier, un échange intersubjectif) ou de notre condition d’être humain percevant. Autrement dit, nous pouvons acter à la fois l’idée d’une perspective humaine impliquant une discutabilité des thèses tout en admettant que certaines de ces thèses sont plus “vraies”, utiles ou fertiles que d’autres pour connaître la réalité et agir en son sein (cf. pluralisme et perspectivisme).

Illustration simplifiée du perspectivisme

Hegel – la pensée s’enrichit de la critique

Enfin, par rapport à l’argument selon lequel nos croyances (entendues ici comme ce que nous considérons comme vrai) sont basées sur des postulats métaphysiques, nous proposons l’alternative du pragmatisme.

Introduction générale : une philosophie de la « finitude »

Introduction au questionnement philosophique, entre doute et engagement

Le pragmatisme (Peirce, Putnam, Dewey, James) reconnait que certaines choses ne peuvent être démontrées sans recourir à des postulats. Elles impliquent l’expérience humaine (usages, perception, croyances…), ainsi que le recours à des langages humains, des systèmes de représentation particuliers, le tout dans une communauté humaine également. Elles ne peuvent donc être considérées comme des évidences absolues, déconnectées de l’être humain. Celles-ci font l’objet de croyances, d’actes de foi, ou du moins de confiance. Ce courant fait le pari d’en considérer certaines comme vraies (ou du moins, plus vraisemblables que d’autres) dans la mesure où si elles le sont effectivement, cela ouvre le champ d’action humaine possible. Il s’agit en somme d’un engagement. En particulier, les théories scientifiques sont acceptées en fonction de leur efficacité explicative / prédictive. La proposition du pragmatisme est de considérer vrai ce qui est utile, c’est-à-dire ce qui augmente le champ d’action humain.

Liens entre vérité et liberté

Pour terminer et prolonger la réflexion, revenons sur une de ses considérations majeures. Concrètement, il s’agit moins ici de discuter de l’existence ou de la non-existence des choses (métaphysique) que de la manière dont nous prétendons les connaître (épistémologie). La connaissance humaine est inséparable du sujet connaissant. Au lieu d’abandonner toute prétention à la vérité, nous estimons qu’il est possible de faire progresser le savoir. Or, pour ce faire, nous pensons qu’il y a des postures plus pertinentes que d’autres, “meilleures” finalement (éthique). Contrairement à l’incontestabilité dont témoignent tant le dogmatisme que le relativisme, nous estimons au contraire que la connaissance peut évoluer entre autres à travers le dialogue, la discussion.

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