« Tout est vrai, dans une certaine mesure »

Dans cet article, je tente de clarifier les enjeux d’une affirmation que j’ai écrite dans plusieurs articles relatifs à l’épistémologie : « tout est vrai, dans une certaine mesure ». Je remercie mes amis Jessica, Evelyne, Emmanuel, Nathalie et Quentin qui m’ont aidé à thématiser les grandes pistes de cette réflexion. Celle-ci demeure ouverte, vos commentaires sont donc bienvenus.

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Aux origines de la réflexion

J’ai émis précédemment cette proposition dans trois articles :

Le perspectivisme est la thèse selon laquelle nos propos/idées/jugements/représentations sont situés / reposent sur des points de vue particuliers (Questions de points de vue – Qu’est-ce que le perspectivisme ? (2012)), voire sur des croyances métaphysiques (Est-ce que « la Terre est ronde » est une affirmation métaphysique ? (2019)).

En lien avec cela, le constructivisme est la thèse selon laquelle le sujet humain a un rôle actif dans la construction de ses connaissances (Qu’est-ce que le constructivisme ? (2018)). Il n’y a pas de connaissance humaine sans sujet humain, et donc sans une forme de subjectivité.

J’inscris également ma réflexion dans un cadre marqué par la réfutation du relativisme (« Il n’y a pas de vérité », « à chacun sa vérité »… Qu’est-ce que le relativisme ? (2019)). Nous rejetons la thèse selon laquelle « il n’y a pas de vérité ».

Cela s’ancre aussi dans une approche pragmatiste qui considère que la vérité est une question intimement liée à notre pouvoir d’agir dans le monde, et que donc nous avons « intérêt » à considérer comme « vrai » ce qui augmente le champ d’action humaine, ce qui est fertile en termes d’agir humain (Questions d’épistémologie (2018)).

Enfin, et peut-être surtout, cela s’incarne dans une volonté de poser des conditions de possibilité d’un dialogue constructif (Comment dialoguer de manière constructive ? (2018)). Comment vivre de manière harmonieuse entre personnes qui n’ont pas les mêmes points de vue ?

Prolongements : Nuance ! La puissance du dialogue (2022)

Perspectivisme et constructivisme

Tous les points de vue existent, sont possibles. Intuitivement, nous pourrions écrire que « tout est vrai, d’un certain point de vue », « dans un certain monde » : dans la tête du fou, il est vrai que les poules ont des dents. De même qu’il est vrai que les personnages d’Alice au pays des merveilles existent, dans l’univers de Lewis Carroll. Or, tous les points de vue ne se valent pas. Certaines perspectives permettent d’appréhender mieux ou moins bien certaines choses que d’autres. C’est la métaphore des lunettes : une manière de regarder le monde n’est pas nécessairement propice à faire voir des choses de ce monde. Par exemple, le microscope permet de mieux voir les cellules que l’œil nu. De plus, une perspective ne permet généralement pas de rendre compte des autres points de vue. On ne peut pas tout voir avec un microscope : il faut pouvoir changer de position, combiner différentes approches, utiliser différentes paires de lunettes.

Bref, le point de vue du fou n’a du sens que par rapport à un certain type de réalité, un certain « monde », et il ne peut prétendre donner l’accès à une vérité absolue. Mais ce point de vue ne nous apprend-il pas quelque chose, non seulement sur la folie, mais aussi, réflexivement, sur le point de vue du sain d’esprit ?

Illustration simplifiée du perspectivisme

Question de points de vue : le perspectivisme

En effet, même nos « savoirs/connaissances » (basés sur des « preuves » scientifiques) sont fondés également sur des croyances métaphysiques (par exemple, le fait de postuler que nous ne vivons pas dans un monde illusoire). Cela ne veut pas dire que ce sont des croyances stupides, « irrationnelles » ou qu’elles ont la même valeur que n’importe quelle croyance métaphysique (cf. pragmatisme). Néanmoins, cela met en lumière que nous ne pouvons affirmer des propositions sans postuler un certain nombre d’axiomes, eux-mêmes improuvables. Des perspectives différentes nous renvoient à des engagements métaphysiques, à leurs raisons et à leurs fondements.

Est-ce que « la Terre est ronde » est une affirmation métaphysique ?

Des mondes possibles en logique

Reprenons. Dans la tête du fou, les poules ont des dents. Admettons que c’est une réalité pour lui, elle existe dans « son » monde (ne serait-ce que dans son monde mental). Même une croyance fausse a du sens et elle peut dire du vrai, dans une certaine mesure, ne serait-ce que sur celui qui adopte cette croyance (sur son état, sur ses raisons, etc.) ou encore, par un effet de miroir, sur les raisons d’être d’une croyance qui y serait opposée. En soi, le fait que l’erreur existe est une vérité. C’est une information sur le réel. Quel sens donnons-nous à la phrase « les poules ont des dents » ?

Les théories des mondes possibles sont des théories élaborant la possibilité qu’existent d’autres mondes que le nôtre (Wikipédia).

Le triangle de Penrose, un objet impossible… dans notre monde.

Au quotidien, les interlocuteurs procèdent par des suppositions, des implicites (même involontaires) ou encore des interprétations. Nous référons nos propos et nos pensées à un monde particulier que nous nous représentons d’une certaine manière.

> Cf. mon article traitant d’objectivité et de neutralité ou encore la notion de finitude : toute connaissance humaine implique un ou plusieurs sujets (un ou des individus), un ou plusieurs systèmes de représentation particuliers (des langages) et généralement d’autres intermédiaires, dans un contexte donné.

La logique face aux mauvais arguments

En 2015, dans La logique face aux mauvais arguments, j’écrivais déjà que la phrase « les poules ont des dents » était vraie dans le monde du fou. Le fait est que ce n’est vraisemblablement vrai que dans son monde, que d’un certain point de vue. Pour moi, l’usage de la logique pour contrer les arguments fallacieux invite à tâcher de comprendre « le monde de l’autre » : « dans quelle mesure ce que l’autre me dit, y compris ce qu’il me dit de faux, donne-t-il à voir du vrai » ? Sur quoi l’autre se base-t-il pour penser ce qu’il pense ou dire ce qu’il dit ?

Illustration d’Alice au pays des merveilles, par Lewis Caroll

La notion de « monde possible » est une source intarissable d’imagination (cf. le multivers en science-fiction, ou encore l’œuvre de Lewis Carroll pour illustration). Pour le logicien, il se peut qu’il existe un monde dans lequel tout est illogique, tout est absurde. Il y a des univers dans lesquels existent des dieux, et d’autres non. Il existe même un univers dans lequel une force suprême a appliqué la formule « choisissez un morceau de pizza et détruisez tout le reste », et dans lequel il n’y a par conséquent que ce morceau de pizza, et absolument rien d’autre. Il existe une infinité de mondes possibles. En admettant que nous soyons dans un univers absurde ou illogique, alors il est peut-être vrai que les poules ont des dents (et c’est peut-être même à la fois vrai et faux). Dans l’univers mental du fou, il est vrai que c’est lui qui est sain d’esprit et les autres fous. C’est aussi une explication au fait que la réponse à La Grande Question sur la Vie, l’Univers et le Reste est 42. Encore une fois, ces considérations renvoient à nos postulats fondamentaux, à nos croyances métaphysiques.

Une manière de reformuler notre proposition de départ serait que toutes les perspectives ont quelque chose à nous apprendre.

Théorie des ensembles et solution au paradoxe de Russell

En analysant la logique de Frege, Russell montre que celle-ci est paradoxale. Pour résoudre ce paradoxe, Russell propose de délimiter le domaine de vérité de ce dont une proposition (une affirmation) rend compte : en quelque sorte, une proposition n’est pas vraie « pour tout x », mais « pour tout x d’un certain type ».

Russell ajoute que la définition ou la caractérisation de ce type relève d’un autre type (« la phrase écrite ici en vert n’est pas p-vraie » : cette phrase est de type p+1. Cf. CRABBE, M., pp. 14-20). Il s’agit d’une « méta » proposition, qui ne peut donc s’inclure elle-même dans le champ des propositions qu’elle caractérise.

C’est la solution orthodoxe du paradoxe, qui distingue langage et métalangage : « on ne peut pas exprimer la propriété de vérité pour les énoncés d’un langage dans ce même langage, mais dans un métalangage » (CRABBE, M.). Dans ce métalangage, en corollaire, la propriété de vérité n’a pas de sens : le métalangage est « exclu » de son champ d’application.

Selon cette théorie, les ensembles sont de types hiérarchisés. À un ensemble ne peuvent appartenir que des objets, qui peuvent être des ensembles, mais sont de types strictement inférieurs au type de l’ensemble initial, de sorte qu’on ne peut tout simplement plus écrire l’énoncé paradoxal.

Source : Wikipédia – Paradoxe de Russell

Ce que nous dit Russell, c’est que quand nous parlons d’une vérité, même une vérité logique, nous parlons toujours d’une vérité d’un certain type, dans un langage donné.

Concrètement, nous sommes ici en train de métacommuniquer à propos de la vérité d’énoncés particuliers. La discussion ne vise pas à déterminer la vérité de ces énoncés, ni même à délimiter les propriétés de cette vérité, mais à identifier comment fonctionne cette délimitation de propriétés, comment nous établissons des « typologies » de vérités. Autrement dit : notre propos consiste à observer comment nous optons pour une ou plusieurs perspectives, c’est-à-dire les fondements de ce en quoi nous croyons.

Ouverture au dialogue

Selon moi, le parti pris de dire que « tout est vrai dans une certaine mesure » (très différent de « à chacun sa vérité ») ouvre le dialogue au maximum et est au fondement des conditions de possibilités d’un dialogue constructif.

Dialectique et pluralisme : prendre la mesure du vrai

Un intérêt du dialogue, à mon avis, est de parcourir la thèse et son antithèse afin de cibler la « zone de pertinence » de chaque affirmation – et donc en ce comprises les nôtres. Quand un individu affirme quelque chose, en général, on peut acter que c’est vrai pour lui, de son point de vue. Cela correspond à son état du monde mental, ou en tout cas cet individu a des raisons d’affirmer ce qu’il affirme ou de croire ce qu’il croit. Face à cette personne, il est possible de voir comment cette perspective nous renseigne sur nos propres raisons de dire ou de penser ce que l’on dit, et de chercher comment peuvent cohabiter les différentes perspectives.

C’est le pari du pluralisme : s’il existe effectivement plusieurs perceptions de la réalité, alors la connaissance est d’autant plus riche qu’elle prend compte différentes perspectives. Une telle posture comporte également des enjeux éthiques : comment pouvons-nous vivre ensemble de manière harmonieuse entre personnes qui n’ont pas les mêmes idées ?

Cela suppose un positionnement épistémologique (cf. articles sur l’épistémologie) qui ne se contente pas de dire que « tout est vrai » : en effet, en même temps, nous affirmons qu’il est possible de dire des choses plus vraies que d’autres sur la réalité. Il ne s’agit pas ici d’une approche binaire de la vérité où quelque chose serait absolument vrai ou faux indépendamment de tout contexte. Il s’agit de prendre la mesure des « zones » de vérité, des perspectives et de ce qu’elles supposent.

Par exemple, 2+2=4 est une vérité arithmétique largement partagée qui correspond à un état de fait dans le monde formalisé dans un langage donné à l’aide de conventions. Dans 1984 de Orwell, dans un monde d’illusions, dans un calcul utilisant d’autres conventions ou dans un sketch, 2+2=5 est vrai aussi, il réfère à quelque chose de manière sensée. 2+2=5 a des raisons d’être. 2+2=4 et 2+2=5 n’ont pas pour autant la même valeur de vérité. Ils ont une « zone » de vérité qui n’est pas équivalente, qui ne permet pas d’agir de la même manière, qui ne se base pas sur les mêmes perspectives. Idem si je dis que « tous les êtres humains ont des ailes ». Le « monde possible » de cet énoncé se situe dans des œuvres de fiction, par exemple, tandis que la phrase « les humains n’ont pas d’ailes » peut se justifier par un rapport de correspondance (ou adéquation) avec une certaine réalité physique (dans un postulat réaliste) et de consensus (entre sujets pensants).

Je reviens sur cette dimension en fin d’article, dans d’autres termes. L’idée consiste en tout cas à rendre compte des fondements et raisons de ce qui est affirmé ou pensé. Ceci est supposé être une ouverture au dialogue dans la mesure où il est question de tâcher de comprendre ce sur quoi reposent non seulement les affirmations et croyances que nous défendons, mais aussi celles avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord.

Enjeux et limites de la formule « Tout est vrai dans une certaine mesure »

Emmanuel Wathelet soulève une première difficulté de cette formulation : jusqu’à présent, dans notre développement, nous avons fait fi d’une définition de la vérité.

Qu’est-ce qui est vrai ? Je commencerais par une première distinction que fait M. Phi dans sa vidéo sur la « vérité » et qui me paraît essentielle : la vérité est toujours « méta », elle est de l’ordre du discours qui porte sur le réel. Par exemple, une désinformation est une information erronée (fausse) sur des faits (la réalité). J’aime cette précision parce qu’elle met en évidence la différence mais aussi le lien entre vérité et réalité.

Il en résulte que ce qui est vrai est ce qui correspond à la réalité. Est-ce que tout est vrai ? Absolument pas ! Si je dis « un nuage est composé d’huile de friture », on comprend bien que ça ne correspond pas du tout à la réalité, l’affirmation est donc fausse. Ça devient éminemment plus sensible quand on n’est pas en mesure de décider si le discours correspond ou pas à la réalité. Par exemple parce qu’on manque d’information vérifiable. L’affirmation « le Venezuela subit un coup d’État fomenté par les USA » est peut-être vraie, peut-être pas. Ma connaissance historique en géopolitique et une série d’éléments contextuels me poussent à croire en la véracité d’une telle affirmation, mais je ne peux en être sûr. En termes bayésiens, j’ai tendance à accorder un « niveau de vérité » assez élevé pour cette affirmation, mais sans certitude pour autant.

Il arrive également qu’on puisse s’accorder sur des faits, mais qu’on ne puisse s’accorder sur la vérité qu’on en donne. Imaginons par exemple que toi et moi nous promenions en rue et que nous assistions à une agression. Ta vérité pourrait être la suivante : « un jeune homme d’origine maghrébine a agressé une veille femme pour lui voler son sac ». Concernant le même fait, ma vérité pourrait être la suivante : « un sans-papier à la rue a volé une riche rentière ». Si les deux perspectives ne s’opposent pas factuellement, on comprend bien que leur « vérité » n’est pas pour autant interchangeable.

En fait, comme la vérité est toujours un discours, elle s’appuie nécessairement sur une série de valeurs défendues plus ou moins consciemment par celui qui l’évoque. Ainsi, j’ai pris l’habitude de dire à mes étudiants que si les faits existent (et qu’en eux-mêmes, ils sont « neutres »), dès l’instant où on produit un discours sur ces faits, une subjectivité apparaît. [Ce qui rejoint la thèse du constructivisme, ndlr]

En conclusion, il ne s’agirait dès lors pas tant de dire que « tout est vrai, dans une certaine mesure », mais plutôt que « toute vérité est située », non seulement selon le degré de correspondance avec les faits auxquels elle réfère, mais aussi selon les valeurs qu’elle charrie. Ce qui importe finalement est donc à mon avis la rigueur méthodologique qui a permis d’établir cette vérité et le niveau de transparence dont fait preuve celui ou celle qui en produit le discours.

Cette intervention est éclairante à de multiples niveaux.

D’abord, le fait de dire que « toute vérité est située », ou même que « toute affirmation l’est » renvoie à plusieurs considérations que je partage et qui ont motivé cette réflexion (perspectivisme, constructivisme, etc. – cf. supra).

Ensuite, le fait qu’Emmanuel Wathelet prenne la peine de considérer qu’il y a plusieurs définitions de la vérité, c’est déjà à mon sens prendre le pli de situer le discours d’une certaine manière : « si l’on considère telle définition de la vérité, alors dire ceci a plus de valeur que dire cela ». Ce faisant, il fait non seulement la transparence sur sa perspective, mais aussi, justement, sur ses raisons d’être, sur le sens de celle-ci.

Il aurait en effet pu prendre une autre définition de la vérité, par exemple. En philosophie, on distingue traditionnellement :

  • La vérité vue comme adéquation ou correspondance : le discours correspond à des états du monde, au réel. Nous évaluons ici l’adéquation entre les représentations (par exemple, les mots) et le monde (les « faits »). Exemple : la phrase « le chat mange » est vraie si effectivement le chat mange, en réalité. L’expérimentation scientifique, l’enquête judiciaire ou encore le « fact checking » journalistique cherchent à valider ou non l’adéquation entre les discours et le réel. C’est l’approche que développe Emmanuel dans son raisonnement.
  • La vérité vue comme cohérence (logique) : le discours respecte des « règles » de validité logique, il est cohérent avec lui-même, ses raisonnements sont corrects. Nous évaluons ici la cohérence intrinsèque du discours, sa validité logique, sa solidité argumentative. Exemple : l’énoncé « si le chat mange, alors le chat mange » est vrai.
  • La vérité vue comme consensus pragmatiste : une thèse fait partie ou non des thèses acceptées par une communauté donnée, en fonction de sa fertilité pratique, de son utilité, de sa pertinence par rapport au contexte. Pour le pragmatiste, une croyance vraie est une croyance « idéalement utile » (sur laquelle on pourrait se baser pour mener des actions avec succès, indéfiniment). Est vrai ce qui est utile, c’est-à-dire ce qui permet de mener des actions pertinentes dans le monde.

> Au sujet de la vérité, lire aussi cet article de Quentin Ruyant : La vérité.

Le simple fait de déterminer ces trois approches a pour corollaire que la vérité en tant que telle (déconnectée de tout sujet qui aurait à juger de celle-ci) n’a pas de sens. C’est toujours bien un sujet ou une collectivité de sujets pensants qui se mettent d’accord pour considérer qu’il existe des choses plus vraies que d’autres. Autrement dit, nous ne pouvons parler de vérité en ce sens que s’il y a différents « ingrédients » réunis :

  • Sujets humains / communauté humaine / cognition humaine [Postulat de notre propre existence]
  • Monde / réalité « extérieure » / objets de connaissance… [Postulat réaliste]
  • Communication / langages, représentations, symboles, mots, signifiants… [Postulat constructiviste]

En d’autres termes, ce que fait Emmanuel, à mon sens, c’est nous donner la mesure de ses affirmations (a fortiori lorsqu’il se positionne dans une perspective bayésienne) : « Dans la mesure où nous admettons que le monde existe à l’extérieur de notre esprit, que nous existons et que nous pouvons saisir le monde par notre cognition et nos signes, et que nous considérons que ce qui correspond à des états du monde physique est vrai, alors ceci est vrai ».

Questions d’épistémologie

En adoptant une perspective vérité-correspondance matérielle, on est déjà dans un paradigme particulier de rapport à la vérité, de sorte que « Si on adopte cette perspective, alors tel propos (scientifique, par exemple) a plus de valeur qu’un autre ». D’une autre perspective, ce serait différent, ce qui ne veut pas dire équivalent, car j’y reviens, certaines perspectives sont plus fertiles (pertinentes) que d’autres. 

De plus, un même événement est à considérer différemment en fonction du référentiel que l’on adopte. Si l’on prend l’exemple d’un objet qui tombe et que l’on considère le référentiel « Terre », alors il subit une accélération. En revanche, si l’on prend le référentiel de l’objet, alors il est immobile.

> Lire aussi : Quentin Ruyant – L’empirisme modal

Toujours est-il que le propos d’Emmanuel Wathelet montre la difficulté à tenir une phrase qui parle de la vérité pour vraie sans prendre la peine de préciser ce de quoi on parle. Comme nous l’approfondissons ci-dessous, il est vraisemblablement moins question de vérité que de signification, de raisons d’être ou de fondements des affirmations.

Emmanuel conclut d’ailleurs son propos de cette manière, qui pour moi concorde bien avec l’idée de rendre compte des raisons d’être d’une affirmation ou une croyance :

« Ce qui importe finalement est donc à mon avis la rigueur méthodologique qui a permis d’établir cette vérité et le niveau de transparence dont fait preuve celui ou celle qui en produit le discours ».

La réalité

L’intervention d’Emmanuel Wathelet amène aussi à s’interroger sur « la réalité ». Si nous considérons qu’une chose est vraie si elle permet de connaître le réel et d’agir en son sein, nous pourrions être tentés de considérer que seule notre expérience matérielle est réelle, existe en tant qu’objet extérieur à notre conscience.

Toutefois, cette approche comporte elle-même des limites. Elle renvoie de ce fait à des présupposés ontologiques, c’est-à-dire à des réflexions sur l’être, sur ce qui est, sur la nature profonde des choses. Est-ce que le nombre 5 existe indépendamment de la cognition humaine ? Quelle est la réalité de nos pensées, de notre libre-arbitre, etc. ?

Nous n’entrons pas ici dans les détails de la discussion, mais renvoyons aux articles suivants :

> Markus Gabriel, le philosophe que déconstruit le monde, Pourquoi le monde n’existe pas, Markus Gabriel : pourquoi le monde n’existe pas

> Le nouveau « nouveau » réalisme de Maurizio Ferraris : le Manifeste

> Le site de François Loth

> Stéphane Vial : « il n’y a pas de différence entre le réel et le virtuel »

Derrière chaque affirmation, il y a des engagements qui eux-mêmes sont porteurs de sens.

La porosité de la frontière avec le relativisme

Dire que « tout est vrai » (« dans la tête de l’enfant, il a vu le Père Noël ; dans la tête du fou ou du romancier, les nuages sont de l’huile de friture »), même en ajoutant qu’il y a une « mesure » du vrai, c’est-à-dire en explicitant qu’il y a des trucs qui sont « plus vrais que d’autres », ne permet pas de fermer totalement la porte au relativisme.

En caricaturant, pour répondre à cela, nous pourrions dire que la « vérité » de l’enfant qui a vu le Père Noël n’est que dans sa tête. « Sa » vérité et la mienne ne sont pas équivalentes : « dans son monde », c’est vrai, mais ça ne l’est grosso modo que dans ce monde-là. Prenons un autre exemple : quelqu’un qui me dit que « tous les chômeurs sont des fainéants ». Si je me contente des faits, sa phrase est fausse pour plusieurs raisons (cf. ceci aussi). Elle ne correspond pas à la réalité : un seul contre-exemple suffit d’ailleurs à la réfuter. Mais « montre-t-elle du vrai » ? Je crois qu’elle peut donner à voir du vrai (c’est le parti pris que j’utilise d’ailleurs pour tâcher de dialoguer avec des gens avec qui je suis en désaccord, même lorsque ce désaccord est très profond. Cf. une application). Par exemple, le vécu d’exclusion de cette personne, ou encore le point de vue à partir duquel elle juge. De même, lorsque l’enfant nous dit qu’il a « vu le Père Noël », il nous dit qu’il a vu quelqu’un qui portait un déguisement de Père Noël, ce qui est vrai. Cela ne veut pas dire que la personne a raison dans l’absolu, au contraire, mais en tout cas que ce qu’elle affirme nous dit bien quelque chose de réel.

Reprenons l’exemple de l’affirmation 2+2=4. Du point de vue de l’arithmétique, 2+2=4. On peut se baser sur une autre convention ou imaginer un monde de fiction dans lequel 2+2=5 : la proposition « 2+2=5 » est vraie dans ce monde. Mais si je veux calculer combien un caissier doit me rendre à mon billet de 5 €, je vais me baser sur une vérité arithmétique simple. Il ne s’agit pas de deux affirmations équivalentes. L’une est plus « fertile » en termes d’action dans « notre » monde, plus « efficiente » dans ce monde.

En outre, il est à noter que contrairement aux phrases « tout est faux », « tout se vaut » ou « il n’y a pas de vérité », la proposition « tout est vrai dans une certaine mesure » n’est pas auto-contradictoire (cf. Qu’est-ce que le relativisme ? (2019)).

Emmanuel Wathelet souligne l’importance d’une nuance :

Pour moi, exister ou exister « en puissance », c’est complètement différent. Ainsi, si la posture constructiviste peut s’appliquer à l’instance de l’interprétation (après tout, si le fou veut voir de l’huile de friture à la place des nuages, ça peut être vrai de son point de vue et ça m’est bien égal), mais pas à la réalité elle-même.

Par conséquent, si le fou qui voit de l’huile de friture donne à voir « du réel », il donne à voir du réel… non sur les nuages mais sur la folie ! Ce qui est, nous en conviendrons, fort différent. Au même titre que croire en la magie ne dit pas grand-chose sur la magie mais dit beaucoup sur la crédulité, la tendance à aimer le mystérieux, etc. Dans 1984, on sera d’accord pour dire que l’addition 2+2=5 ne dit rien des mathématiques, mais dit tout d’un monde totalitaire.

Ce que tu appelles « perspectives plus fertiles » n’est, à mon avis, qu’une façon de dire qu’elles sont plus proches de la vérité-correspondance, dont finalement on n’arrive jamais vraiment à sortir. Considérer que tu existes est une vérité en ce qu’elle correspond à ta capacité à t’exprimer, à te vivre comme personne individuée, etc. Je ne vois pas en quoi ce ne serait pas des faits mais uniquement des croyances. À moins de verser dans un relativisme total à la Matrix, lui-même infertile parce que de toute façon irréfutable.

Une chose qui retient mon attention en premier lieu est que je ne me sens pas en profond désaccord avec ce qui est écrit. Emmanuel Wathelet écrit qu’il n’est pas d’accord de mettre « exister » ou « exister en puissance » sur le même plan, ce que je partage. Justement, il me semble que ça correspond à ce que je voudrais exprimer par l’idée de « mesure » de ce qu’il y a au fondement des affirmations. Il s’agit de plans différents.

Ce que j’ajouterais au propos d’Emmanuel, et que j’ai tenté d’expliciter plus haut, c’est que la perspective du fou peut nous en apprendre sur la folie, mais aussi sur la perspective du sain d’esprit, dans un mouvement de réflexivité. Je me positionne explicitement contre un relativisme « à la Matrix », mais en effet comme le dit Emmanuel, en l’état, la phrase « tout est vrai dans une certaine mesure » semble parler moins de la mesure – qui pourrait être entre autres la vérité-correspondance – que de la considération « tout est vrai ». C’est d’ailleurs ce que relève également Quentin Ruyant, ci-dessous.

Qu’est-ce que le relativisme ?

« Tout est vrai en un sens pour peu qu’on interprète suffisamment »

En vient une considération sur laquelle je voudrais insister : il est important de prendre la mesure du vrai. Un truc n’est pas juste « vrai ou faux » dans l’absolu, ça dépend toujours d’un « monde » particulier, d’un ensemble de perspectives ou paradigmes liés à notre action humaine. « Si on regarde le monde comme ceci, alors A est plus vrai que B ». Cela permet de montrer comment les perspectives façonnent notre réalité, tout en ne prétendant pas que « toutes les perspectives se valent » ou que « tout n’est que perspective ». Il s’agit justement de rendre compte des fondements de ces perspectives, c’est-à-dire de ce sur quoi nous nous basons pour penser, affirmer ou croire des choses.

Comme l’écrit Quentin Ruyant, cela ne lève pas tous les problèmes liés à la réflexion, mais ça permet de lui donner un autre angle :

On pourrait donner sens à cette idée comme « tout est vrai pour peu qu’on réinterprète suffisamment ce qui est dit », mais ça me semble un peu problématique. Quelqu’un qui ment délibérément dit il quand même la vérité « en un sens » ? J’aurais tendance à dire non, même en appliquant un principe de charité, puisque la personne n’essaie même pas de dire le vrai. Une autre façon de comprendre ta phrase serait que toute personne a des raisons d’affirmer ce qu’elle dit, que c’est justifié en une certaine mesure (par exemple une personne pourrait être justifiée de mentir). Mais alors je n’exprimerais plus du tout ça en termes de vérité, plutôt en termes de raisons/justifications. Plus généralement quelle que soit la théorie de la vérité qu’on adopte, il faut pouvoir rendre compte du mensonge et de l’erreur et affirmer « tout est vrai » risque de rendre ça impossible. Je veux bien croire que « en une certaine mesure » vise à tempérer cet aspect mais je ne vois pas bien comment. Par exemple invoquer des perspectives situées est-il suffisant ? Ne peut-on être dans l’erreur ou mentir même à l’intérieur d’une perspective ?

Les enjeux du dialogue

En l’état, l’affirmation « tout est vrai dans une certaine mesure » pose de (trop) nombreux problèmes épistémologiques. La question de la ou des définitions de la vérité auxquelles cette phrase se rapporte, mais aussi la question du mensonge sciemment formulé et de la mauvaise foi ont été évoquées. En effet, si tout est vrai « en un sens pour peu qu’on interprète suffisamment », autant dire qu’aucun propos n’a de sens en soi. Qu’une personne tienne tel ou tel propos, tant que nous l’interprétons suffisamment en profondeur, nous pourrons « lui faire dire » du vrai. Comme si l’interprétation et la recherche des fondements pouvait se passer des propositions. Ceci est peu convaincant formulé comme tel, de fait.

L’affirmation est bancale en l’état, et en même temps, le thème de cet article se révèle être moins la vérité que le rapport que nous entretenons à nos affirmations ou à celles des autres. Plusieurs reformulations ont été proposées, et certaines d’entre elles évacuent d’ailleurs la question de la vérité au second plan de la réflexion : « Chacun a des raisons ‘légitimes’ de croire ou d’affirmer ce qu’il dit ». Ceci correspond peut-être davantage à ce que j’ai voulu exprimer et à ce que je tâche d’appliquer lorsque je dialogue.

Pour une éthique de la discussion

Comment dialoguer de manière constructive ?

Lutter contre les propos faux et haineux

D’autres « mondes possibles »

« Chacun a des raisons ‘légitimes’ de croire ou d’affirmer ce qu’il dit ». En l’état, cette formulation peut me laisser également un goût de trop peu.

D’une part, parce que ça me semble assez « bateau » comme affirmation. N’est-ce pas une lapalissade que d’affirmer ceci ?

D’autre part, un de mes objectifs était de poser la réflexion sur les paradigmes de la vérité (non tant la vérité en tant que telle, mais nos manières de décider si une chose est vraie ou non, de choisir l’instrument de mesure/la référence en tant que telle), comme j’ai tenté de le développer en abordant l’idée de « monde possible », par exemple.

En effet, les différentes interventions témoignent de plusieurs engagements possibles pour déterminer ce qui est vrai et en parler. Parmi ces engagements, il y en a plusieurs que je partage, comme par exemple une approche correspondantiste à l’égard de « faits » dans le monde. Cette perspective a à mon sens « plus de valeur » qu’une autre, dans la mesure où elle me permet d’agir d’une certaine manière dans le monde, alors que postuler que celui-ci est illusoire ou absurde rendrait tout cela insensé. Toutefois, c’est bien là un des propos de ma réflexion partagée : montrer que d’autres perspectives sont possibles et qu’à ces perspectives correspondent des évaluations possibles de la vérité, et qui nous informent d’une certaine manière, ne serait-ce que « réflexivement » par rapport à nos propres engagement.

En ce sens, j’ai tâché d’exprimer que le point de vue du fou nous en apprend sur la folie, mais aussi sur le point de vue du sain d’esprit. Il est une mesure de la raison et de ses limites. Le point de vue du religieux a vraisemblablement des raisons d’être par rapport à son action au quotidien, il l’aide peut-être à donner du sens à son existence. Certes, si l’on confronte uniquement ces perspectives à une posture rationaliste, elles n’ont pas la même valeur. Elles se basent sur des approches différentes. Elles ont toutefois des raisons d’être qui ne se limitent pas à la correspondance au monde physique, et elles sont porteuses de ce fait d’enseignements sur une perspective qui s’y bornerait.

Prendre la mesure de ce que signifient nos affirmations

Le but de mon propos tient donc sans doute moins dans l’idée de vérité que dans la question de la mesure. Le fait d’interpréter le propos d’autrui pour en inférer du vrai, ou en tout cas du sens, pour en comprendre les fondements (métaphysiques, émotionnels, etc.), par exemple, m’apparait comme centrale. Au lieu de se limiter à une approche sémantique de nos mots, nos pensées ou nos représentations, nous y ajoutons une approche pragmatique (cf. Questions d’épistémologie). Il s’agit de comprendre les raisons de quelqu’un qui affirme quelque chose, avant même d’évaluer si ce qu’il dit correspond à des états de « notre » monde physique, si ce qu’il dit est cohérent ou si cela augmente notre champ d’action humaine.

Note : Je dirais néanmoins qu’il y a à la fois une question de cohérence et de correspondance, que je formule sous la forme « Si nous prenons tel monde + tel paradigme, alors ceci correspond au réel » => il doit y avoir un rapport de cohérence dans le « si… alors… » + une adéquation avec ce qui existe au sein du monde choisi, avec qui plus est à la base un choix pragmatiste entre les différents « mondes et paradigmes possibles », en ce qui me concerne.

Dans la pratique quotidienne, je pense rapprocher mon fonctionnement de penseurs plutôt rationalistes, qui apprécient la science bien menée et qui procèdent à des inférences bayésiennes. Néanmoins j’ai aussi l’intuition que lors de discussions, cela ne suffit pas, qu’il faut mener un travail épistémologique plus profond quand aux fondements de ce qui est affirmé.

Au sujet des inférences bayésiennes, lire aussi cet article de Quentin Ruyant : Pourquoi je ne suis pas bayésien (2019).

Comment dialoguer de manière constructive ?

Lutter contre les propos faux et haineux

La question de l’interprétation est essentielle. En effet, dans un cas elle va me faire comprendre qu’un politicien tient des propos faux sur l’immigration parce qu’il est de mauvaise foi dans un but électoral, tandis qu’un patriote les tient parce qu’il a peur et vit dans une situation précaire, par exemple. « Tout donne à voir du vrai », « tout est significatif / a du sens », mais ce n’est pas tant parce que « tout est vrai » en soi (même si ça l’est dans un monde possible qui n’est pas le nôtre) que parce qu’il y a des raisons au-delà de ce qui est tenu ou présenté pour vrai.

Néanmoins, il y a aussi des limites pratiques à cette posture, ce qui rejoint la question du mensonge sciemment formulé, de la mauvaise foi, ou encore de l’arrogance et du dogmatisme. Le dialogue n’est pas toujours possible, et la pensée critique est quelque chose qui se joue en actes, qui s’exerce et s’entretient.

Dans Comment dialoguer de manière constructive ?, j’écris que la décentration est une attitude que l’on peut exercer vis-à-vis de l’altérité (d’autres idées, d’autres émotions, d’autres comportements), et qui en même temps nous positionne par rapport à nous-mêmes, à nos pensées, notre vécu, nos comportements. Il s’agit de nous « décentrer » de notre perspective afin de « se mettre à la place de l’autre » pour tâcher de comprendre son point de vue. En « quittant notre centre », nous pouvons « mettre en perspective » notre propre point de vue.

Développer la capacité à changer de point de vue : les enjeux de la « décentration »

En somme, nous l’avons dit : quand un individu affirme quelque chose, en général, on peut acter que c’est vrai pour lui, ou en tout cas qu’il a des raisons légitimes de le penser ou de l’affirmer. Son interlocuteur peut alors se demander si cette affirmation est vraie ou a du sens de son point de vue également, dans quelle mesure c’est significatif (ou non) pour lui et pour l’autre. Enfin, ils peuvent s’accorder – ou non – sur une mesure commune.

Cela rejoint le modèle dialectique, vulgarisé dans le schéma « thèse – antithèse – synthèse » : en prenant en compte l’antithèse, nous en apprenons davantage sur la thèse, quitte à parfois l’abandonner. La synthèse, à mon avis, n’est pas à percevoir comme un « entre-deux » non engagé, mais comme un moment où l’on transcende la thèse et l’antithèse, pour en percevoir les fondements, les raisons. C’est le pari du pluralisme : s’il existe effectivement plusieurs perceptions de la réalité, alors la connaissance est d’autant plus riche qu’elle prend en compte différentes perspectives. Il n’est néanmoins pas toujours possible de rencontrer l’altérité, notamment lorsque celle-ci se veut hermétique à la différence…

Une mesure sur le plan de la philosophie morale

A mon avis, la mesure des fondements d’une posture ou une proposition est avant tout pratique, c’est-à-dire qu’elle se situe sur le plan de la philosophie morale.

Qu’est-ce qu’une perspective permet de faire, de vivre, de dire ? Qu’est-ce qu’elle suppose comme liberté individuelle ou partagée ? Quels impacts a-t-elle sur le monde et sur autrui ?

Comme je l’ai dit plus haut, l’un des enjeux de cette réflexion consiste dans la cohabitation plus ou moins harmonieuse des croyances : comment vivre avec des personnes qui ne pensent pas comme nous ?

Dans un entretien diffusé sur la BBC en 1959, l’interviewer demande à Bertrand Russell quel message il donnerait aux générations futures, s’il ne devait leur dire qu’une chose. Ce philosophe qui a révolutionné la logique et les mathématiques répond de la sorte : « L’amour est sage, la haine est stupide […] Nous devons apprendre à nous tolérer. Nous devons apprendre à vivre avec des personnes qui disent des choses que nous n’aimons pas ».

Guerre(s) et philosophie

Concrètement, comme le dit Emmanuel, « après tout, si le fou veut voir de l’huile de friture à la place des nuages, ça peut être vrai de son point de vue et ça m’est bien égal ». En revanche, si le fou veut m’imposer sa perspective, me parle comme si c’était la seule valable, cela me pose problème. Comme je l’illustre avec le paradoxe de la tolérance de Popper ou encore dans mon article sur le perspectivisme, cette posture absolutiste et dogmatiste à sa propre perspective fait partie des rapports problématiques aux perspectives, tout comme le relativisme ou une tolérance « indifférenciée » empêchent une rencontre entre celles-ci. Il ne s’agit pas de « tout tolérer », et en l’occurrence la limite de la tolérance, c’est l’intolérance, le rejet, l’ignorance. En ce sens, une perspective est d’autant plus fertile qu’elle maximise le vivre ensemble libre dans un monde partagé.

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