Tout le monde est un média !

Jérome Bosch - Enfer - volet de droite du triptyque du Jardin des Délices (1494 - 1505).

Jérome Bosch, Le jardin des Délices (1494 – 1505), Volet de droite : l’Enfer.

En France, “une disposition du projet de loi de « sécurité globale » visant à limiter la diffusion d’images des forces de l’ordre sur le terrain provoque de vifs débats. Contrevenant à un droit démocratique, elle risque d’envenimer un peu plus les rapports entre policiers et citoyens” (Le Monde, 2020). Je ne vais pas développer ici en quoi je suis moi-même farouchement opposé à une telle initiative, notamment en vertu de l’importance de l’exercice de contre-pouvoirs citoyens (cf. Surveillance de masse et pouvoir(s), 2013). Je vous propose plutôt d’aborder les enjeux en termes de récits qui s’en dégagent : désormais, “tout le monde est un média”.

Nous sommes tous des émetteurs qui (nous) construisons des visions du monde, selon nos propres prismes

J’ai souvent minimisé cette affirmation qui me semblait triviale. Oui, tout le monde peut filmer un événement avec son smartphone, le raconter dans un vlogue, dans une publication sur TikTok ou encore en faire un meme internet. Nous sommes tous des émetteurs de contenus qui peuvent atteindre une large audience. Cela me paraissait à la fois évident et dérisoire. Dans le fond, tout ceci ne faisait que répéter des fonctionnements déjà connus, tant au niveau de ce que les médias traditionnels produisent (des récits, des visions du monde, etc.) que dans les réappropriations de ce qu’ils produisent, fortement “colorées” d’un point de vue social et émotionnel (cf. par exemple Lisons-nous différemment l’information depuis Internet ? (2020)).

Dans plusieurs articles, j’ai montré combien la “réception” des discours des médias était loin d’être quelque chose de neutre. Au contraire, tout comme les médias construisent des discours sur le monde, nous élaborons notre lecture de leurs contenus en fonction de nos propres prismes.

> Lire par exemple : A chacun ses écrans (2015), T’as laissé ton “esprit critique” au placard ! (2017), Un mensonge poserait-il problème s’il n’y avait personne pour y croire ? (2017), La critique schizophrénique des médias sociaux (2018), Médias : “Manipulation” ! “On nous prend pour des cons” !, “Fake News” : Pourquoi partageons-nous des contenus faux ? (2019).

Par conséquent, pour moi, il “suffisait” en quelque sorte d’élargir la critique des médias : l’analyse critique des médias ne doit pas se limiter aux “médias traditionnels”, à un certain type de presse, mais au contraire s’appliquer à tout émetteur de contenu.

Aujourd’hui, je me dis que ce n’est pas si évident que cela, et que dès lors, j’ai peut-être négligé ce phénomène.

Des récits et des contre-récits

Ce qui se passe avec la police en France se passe à de nombreuses autres échelles. Pouvoir filmer un événement, c’est pouvoir le raconter à sa manière, ne serait-ce qu’en sélectionnant et en agençant différents faits. De nombreux militants ont bien compris le pouvoir que cela représente. D’ailleurs, les forces de police n’ont pas attendu de nouvelles lois pour adopter elles-mêmes le réflexe de filmer leurs interventions ! En cas de litige, ce sera récit contre récit, une perspective contre une autre. Le policier pourra montrer cette image du militant qui balance un pavé pour justifier son intervention musclée, tandis que le militant affichera les images de ce groupes de flics qui tabassent une jeune maman tombée par terre.

Aujourd’hui, c’est presque “acquis” dans une forme d’inconscient collectif que les médias ou les politiciens peuvent avoir des intérêts à construire des représentations du monde pour en tirer profit. Il y a différents intérêts à présenter les faits d’une certaine manière, voire à inventer des rumeurs ou des histoires de toutes pièces. Il y a des intérêts financiers, du lobbying, des motivations idéologiques ou religieuses ou encore la soif de pouvoir. Il y a aussi des lacunes dans le travail journalistique, à cause d’œillères ou simplement de mauvaises conditions de travail.

> J’approfondis toutes ces considérations depuis des années, et ce entre autres dans mon premier livre, Médias : influence, pouvoir et fiabilité (2012).

Néanmoins, cette critique est plus discrète par rapport à des discours émanant de personnes échappant aux catégories associées au pouvoir (politiciens, médias « mainstream »…), comme si seuls les “gros poissons” pouvaient mentir ou se tromper. Pourtant, nous fonctionnons toutes et tous comme des médias, dans la mesure où nous avons des convictions politiques et des idées, dans la mesure où des faits de société nous touchent voire affectent nos intérêts, etc.

Pourtant, désormais, à chaque récit correspond un contre-récit. A chaque événement majeur, il y a la “version officielle” et la “version complotiste”. A chaque collection de faits, on peut opposer tout autant de “faits alternatifs”.

> Lire aussi En quoi le complotisme est-il problématique ? (2020)

Les faits ne suffisent pas

Depuis plusieurs années, je partage ici et ailleurs des éléments pour critiquer les médias tout en apprenant à séparer le bon grain de l’ivraie. Je suis intimement persuadé qu’il serait une erreur d’abandonner la prétention à la vérité – tout en étant également d’avis que la vérité est quelque chose de complexe.

> Cf. “Il n’y a pas de vérité”, “à chacun sa vérité”… Qu’est-ce que le relativisme ? (2019)

Néanmoins, force est de constater que la bataille ne se situe pas uniquement au niveau des faits. Dans de nombreux cas de figure, nous sommes désormais confrontés à des visions du monde qui s’affrontent. Ce sont aussi des conflits sociaux, émotionnels et idéologiques. Lors du lancement du Décodex du Monde, par exemple, j’avais grosso modo salué l’initiative tout en pointant ses angles morts et ses lacunes (2017).

Eduquer aux médias, éduquer à l’analyse critique

Il existe des critères pour évaluer pertinemment l’information et les discours. Ceci demande du temps et une rigueur qui demandent d’y être éduqués, et à tout le moins d’en prendre l’habitude. Face à cela, il y a plusieurs obstacles :

  • Les outils d’analyse critique des médias sont méconnus. La critique des médias traditionnels ne s’accompagne pas d’une application raisonnée et systématique des méthodes pour évaluer la fiabilité des informations.
  • La critique des médias est émotionnellement et sociologiquement orientée, de sorte que ce sont surtout des médias traditionnels qui sont ciblés par cette critique. Il est pourtant nécessaire d’appliquer un doute équivalent à d’autres sources, qu’il s’agisse de groupes politiques, idéologiques, militants, ou même de simples citoyens qui souhaitent partager leurs idées et observations sur le monde. On entend çà-et-là que la presse est détenue par de riches financiers qui en tirent les ficelles. Le financement et les commanditaires de tel ou tel braquage à mains armées (référence) semble échapper à de tels constats. Critiquer les médias, c’est aussi critiquer la critique des médias (cf. aussi Nordpresse.be fait de “l’éducation aux médias” (2018)).
  • L’analyse critique des médias ne doit pas se limiter aux faits, mais aussi prendre en compte les éléments sociaux et émotionnels qui gravitent autour des médias.

Dans Critique de l’information : l’outil ultime, codéveloppé avec Action Médias Jeunes, nous avons élaboré 5 parcours complémentaires qui s’appliquent non seulement à la critique des médias traditionnels, mais aussi aux autres discours émis par d’autres types de sources.

  1. Les capacités d’enquête en ligne : des critères et des outils pour faire de la critique documentaire approfondie.
  2. La rhétorique : des repères pour comprendre comment il est possible de convaincre en utilisant des arguments fallacieux, et comment les contrecarrer.
  3. Les formats : des notions d’économie des médias qui s’appliquent non seulement à la presse traditionnelle, mais aussi à des acteurs émergents.
  4. Les algorithmes : des infos concernant les fonctionnements techniques qui contribuent à nous isoler dans des bulles informationnelles et sociales.
  5. Les débats et conflits : des pistes pour développer des terrains d’entente qui prennent en compte les dimensions psychosociales des désaccords, de manière à cheminer de façon constructive.

Un commentaire

  1. Tout le monde est un média : chronique courte

    Désormais, la bataille de l’info ne se résume plus aux « faits » : chacun semble détenir sa vérité et à chaque récit correspond un contre-récit. De quoi élargir l’éducation aux medias ?

    Filmer le réel, c’est le raconter à sa manière, ne serait-ce qu’en sélectionnant et en agençant différents faits. Aujourd’hui, tout le monde peut capter un événement à l’aide de son smartphone, le raconter dans une vidéo, dans une publication sur TikTok ou encore en faire un montage caricatural (un « meme »). Nous sommes tous des émetteurs de contenus qui peuvent atteindre une large audience.

    En France, le projet de loi de « sécurité globale » vise à restreindre le droit de diffuser des images des forces de l’ordre sur le terrain. Si cette loi contrevient à un droit démocratique, les forces de police n’ont pas attendu de nouvelles lois pour adopter elles-mêmes le réflexe de filmer leurs interventions, afin d’opposer ces éléments à ceux diffusés par des militants ou manifestants. En cas de litige, ce sera récit contre récit, une perspective contre une autre. Le policier pourra montrer cette image du militant qui balance un pavé pour justifier son intervention musclée, tandis que le militant affichera les images de ce groupe de flics qui tabassent une jeune maman tombée par terre. Aujourd’hui, tout le monde est un média.

    Récits et contre-récits

    Dans l’inconscient collectif, c’est presque « acquis » que les médias ou les politiciens peuvent avoir des intérêts à présenter les faits d’une certaine manière, voire à inventer des rumeurs ou des histoires de toutes pièces. Il y a les intérêts financiers, le lobbying, la soif de pouvoir, les motivations idéologiques ou religieuses, mais aussi des lacunes dans le travail journalistique, à cause d’œillères ou simplement de mauvaises conditions de travail.

    Paradoxalement, cette critique est plus discrète par rapport à des discours émanant de personnes échappant aux catégories associées au pouvoir (politiciens, médias « mainstream »…), comme si seuls les “gros poissons” pouvaient mentir ou se tromper. Pourtant, nous avons tous des convictions politiques, des idées, des faits de société qui nous touchent, voire affectent nos intérêts, etc. Or, désormais, sur la place publique, à chaque récit correspond un contre-récit. A chaque événement majeur, il y a la “version officielle” et la “version complotiste”. A chaque collection de faits, on peut opposer des “faits alternatifs”.

    Bref, les faits ne suffisent plus pour mettre tout le monde d’accord. Dans bien des cas, nous sommes confrontés à des visions du monde qui s’affrontent.

    Éduquer aux médias, éduquer à l’analyse critique

    Historiquement, l’éducation aux médias visait surtout à développer un regard critique à l’égard des « médias traditionnels ». Il est pourtant nécessaire d’appliquer un doute équivalent à d’autres sources, qu’il s’agisse de groupes politiques, idéologiques, militants, ou même de simples citoyens qui souhaitent partager leurs regards sur le monde. Certains indicateurs peuvent éveiller notre vigilance, que les propos soient issus d’articles de presse ou d’un vidéaste amateur : titraille « piège à clic », présence de contenus erronés, ligne éditoriale manifestement idéologique ou connotée en termes de jugements de valeur, auteur non identifié ou manquant de transparence quant à ses sources, utilisation d’arguments fallacieux, etc.

    De plus, cette déconstruction critique ne doit pas se limiter à la recherche des faits, mais aussi prendre en compte les éléments sociaux et émotionnels qui gravitent autour des médias. Il est important de comprendre combien les nouveaux médias peuvent nous conforter dans nos visions du monde, en sélectionnant les informations auxquelles nous sommes confrontés selon leur popularité auprès de nos amis, par exemple.

    Hier, nous étions tous concernées par l’éducation aux médias, principalement en tant que « récepteurs ». Désormais, nous le sommes encore davantage, également en tant qu’émetteurs.

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