Sois nuancé !

Mon livre sur la nuance va paraître en 2022 aux éditions Les Pérégrines. J’anticipe ici, avec un peu de dérision, quelques réflexions et commentaires que cet essai pourrait susciter.

Claude Monet - Saint-Georges majeur au crépuscule (1908)

Claude Monet – Saint-Georges majeur au crépuscule (1908)

Si vous aviez loupé l’info…

Je dirais que c’est un livre qui s’inscrit « dans l’air du temps », face à l’état du débat public contemporain. C’est également un ouvrage concret : il ne s’agit pas juste de prôner des valeurs abstraites, mais de fonder une manière constructive d’aborder des questions de fond, illustrée avec des exemples. La réflexion philosophique, épistémologique (à propos de la connaissance) et morale (à propos du bien et du mal), occupe une place importante dans ce cheminement.

Est-ce que ton livre parle de sexualité ?

Non, le gris était déjà pris, alors j’ai essayé de trouver un autre thème pour parler de nuance. Mon livre parle de nuance dans les débats, dans la réflexion et le dialogue.

Nuance, Julien ! Sois nuancé !

J’en vois déjà venir, chacun croyant être le premier à me la faire.

Ne vous en faites pas, je ne me considère pas comme un expert ou un maître en matière de nuance. Il est plus que probable que je ne fasse pas preuve de nuance au quotidien. Ce n’est pas ce à quoi j’appelle dans mon livre. Il y a de très bonnes raisons de ne pas être nuancé à tout moment, à tout sujet, et personne ne « détient » la nuance une fois pour toutes.

Entre autres sujets, mon livre traite de cette injonction à la nuance. J’estime qu’il est parfois déplacé d’exiger que les autres fassent preuve de nuance. Parfois, ce n’est d’ailleurs ni possible, ni pertinent.

Modère tes ardeurs !

Je développe aussi en quoi la nuance n’est pas de la tiédeur. Il n’est pas question de chercher un « juste milieu » à propos de toutes les polémiques. On peut s’engager avec fermeté. La nuance telle que je la conçois est affaire de compréhension, de discernement et de dialogue constructif, pas d’absence d’engagement.

Que penses-tu de [insérer ici une polémique] ?

Avoir écrit un livre sur la nuance n’implique pas que j’ai un avis autorisé sur tous les sujets polémiques. Ce que j’observe déjà, en revanche, c’est que l’on me pose régulièrement la question en attendant implicitement que je réponde que « le camp d’en face » manque de nuance. Je suis d’avis que l’état général des débats publics est préoccupant, mais je crois aussi qu’il faut se garder de se prononcer dans la hâte à propos de dynamiques complexes lorsque l’on ne sait pas de quoi on parle. Ce n’est pas de mon ressort d’arbitrer des oppositions dont les enjeux me sont parfois carrément inconnus.

Faut-il toujours être nuancé ? A propos du domaine et des limites de la nuance

De manière plus générale, dans mon livre, non seulement je tâche de délimiter clairement ce qu’est la nuance et de définir comment la mettre en pratique concrètement (parce que c’est un bien beau mot, mais tout le monde y met un peu ce qu’il veut), mais je m’attarde aussi sur ses limites…

[Mise à jour 10/11/2021] J’ai vu quelqu’un qui parlait du même sujet que toi !

Depuis que j’ai annoncé que je travaillais sur le thème de la nuance, plusieurs personnes m’ont contacté pour me partager des sources récentes qui traitent du même sujet.

Petit historique. J’écris mon premier article Pour la nuance en juillet 2020. Quelques semaines après, j’épingle une intervention de Leïla Slimani dans C Politique. En décembre 2020, Philosophie Magazine publie un Plaidoyer pour la nuance. J’annonce travailler sur un livre sur le sujet en janvier 2021. Deux mois plus tard, je recense des interventions inspirantes émanant de plusieurs personnes : Elodie Safaris (également ici en juin sur le plateau d’Arrêt sur images, avec Michel Wieviorka), Etienne Klein, Jean Birnbaum… Début novembre, je découvre le livre de Didier Pourquery.

Je me réjouis de ne pas être le seul à appeler au dialogue constructif, à la compréhension et au discernement. Je voudrais toutefois profiter de cette interpellation pour souligner que si les différentes interventions relatives à la nuance participent certes d’un élan commun, elles sont aussi complémentaires, et parfois très différentes.

J’ai lu par exemple Le courage de la nuance, de Jean Birnbaum, et je le cite dans mon propre livre. L’auteur choisit d’aborder la nuance à travers les idées et les engagements – voire les tempéraments – de sept personnes : Camus, Bernanos, Arendt, Aron, Orwell, Tillion et Barthes. Didier Pourquery, que je n’ai pas encore lu, s’inspire également de Camus et Aron, mais appuie aussi ses réflexions sur Héraclite et Montaigne, entre autres. Je ne cite pour ma part aucun de ces philosophes. Nos angles sont différents et nos approches se complètent, même si nous développons des thèses communes. J’ai pris le pli d’ancrer mon propos dans un cheminement qui amène à définir le plus concrètement possible ce qu’est la nuance, comment l’exercer, tout en remettant en question sa pertinence, le tout en mobilisant une approche conceptuelle en épistémologie et en éthique.

Il y a aussi d’autres personnes qui, selon moi, dévoient l’appel à la nuance. Ce n’est pas parce que quelqu’un prétend défendre la nuance et le débat que je suis d’accord avec lui (cf. mes développements précédents)…

Un commentaire

  1. [Mise à jour 12/11/2021] J’ai lu le livre de Didier Pourquery, Sauvons le débat, Osons la nuance.

    Comme pour le livre de Jean Birnbaum (cf. ce thread), je vais en faire ici quelques commentaires.

    Le livre de Didier Pourquery et le mien abordent pas mal de thématiques et de références communes, même si, comme je le présageais dans cet article, nos angles et nos développements sont vraiment complémentaires, et parfois assez différents. Je développe davantage de fondements épistémologiques et éthiques au niveau conceptuel. Pourquery mobilise en revanche beaucoup plus d’exemples politico-médiatiques, en n’hésitant pas à pointer du doigt des personnalités sans détour. Comme Birnbaum, Pourquery met bien en exergue les vertus de la nuance, mais interroge relativement peu ses limites. Plusieurs auteurs sont cités dans leurs deux ouvrages : Camus, Bernanos, Aron… Pourquery se réfère en outre beaucoup à Montaigne, à Etienne Klein et à d’autres encore, que je n’invoque pas pour ma part dans mon propre essai.

    Sur la forme, j’ai trouvé le livre agréable et fluide. Pour moi, la nuance n’a rien d’ennuyeux – tout comme la philo ou la pensée, mais je reconnais que ça n’engage peut-être pas beaucoup d’autres personnes que moi. J’ai refusé La révolution des tièdes comme sous-titre de mon ouvrage, parce que je réfute l’idée selon laquelle la nuance est affaire de tiédeur ou de mollesse (même si cette titraille jouait habilement sur l’ambiguïté et le paradoxe entre révolution et tiédeur, deux termes discutés dans le manuscrit…). J’ai trouvé le dernier chapitre un tout petit peu moins facile à lire, dans la mesure où il comporte quelques redondances. Même si c’est un « abécédaire », il fait un peu « lexique ». J’ai un peu déploré que les références ne soient pas centralisées par auteur dans une bibliographie, même si je comprends ce choix au niveau éditorial.

    Quelques thèmes de Sauvons le débat, Osons la nuance ont retenu mon attention.

    Le livre épingle l’accusation de « jouer sur les mots », lancée contre celles et ceux qui revendiquent un peu de nuance. Pour Didier Pourquery, la nuance implique de faire droit aux mots justes. Je le rejoins sur ce point. En ce sens, cette accusation me semble illégitime, surtout dès lors que l’on considère combien les mots sont utilisés à des fins de communication cynique, a fortiori par les personnes qui refusent de prendre le temps de les définir (cf. mon article). Ce sont souvent les extrêmes qui s’en jouent, qui en abusent et les dévoient. Pour moi, ceux qui jouent sur les mots, ce ne sont pas les gens qui défendent la nuance, mais plutôt les stratèges qui peaufinent leurs slogans et formulations polissées aux dépens d’une approche raisonnée – que Pourquery dénonce très bien dans son ouvrage.

    Sur base des travaux de Montaigne et d’une approche historique, l’auteur distingue dialogue, disputatio et conversation. C’est une distinction que je n’avais pas pris la peine d’investiguer, bien que j’attribue au dialogue un sens similaire à celui que Pourquery donne à la conversation. Cela me donne envie de lire Montaigne.

    Cinq termes sont identifiés comme des antonymes de la nuance : l’urgence, l’arrogance, la violence, l’offense et la défiance. C’est une approche intéressante. J’ai eu l’occasion moi-même d’écrire tout le mal que je pensais de l’arrogance. J’ai apprécié les conseils « de terrain » formulés pour y faire face, par exemple sur un plateau de télé.

    Je suis perplexe par rapport à des propos qui m’ont semblé un peu évasifs, même si c’est toute la difficulté d’un ouvrage sur la nuance (à laquelle j’ai moi-même été confronté). Je m’interroge par exemple quant à la place accordée à la modération et à la suspension du jugement. On pourrait conclure en lisant à la hâte certains passages relatifs à des conflits extrêmes que puisque les sujets sont complexes, on ne devrait pas choisir un camp ; il y aurait tellement d’enjeux qu’il serait plus sage de mettre la balle au centre. Ne court-on pas le risque d’une instrumentalisation de ce genre de propos pour « brouiller les pistes » ? N’y a-t-il pas des cas de figure, des situations spécifiques, où l’on peut nettement identifier des victimes et des bourreaux, et où leurs responsabilités sont claires ? Je comprends – et rejoins – le fond du propos : le problème, c’est que l’on nous contraint à prendre position, parfois de manière mal informée et radicale, et que cela nuit à une réflexion posée et de fond. Je crois toutefois que dans certains cas, l’appel – voire l’injonction – à la nuance peut être contreproductif : il brouille alors des lignes qui sont claires.

    Autre pierre d’achoppement : la place que l’auteur attribue à des personnalités controversées dans son livre, en tant qu’exemples de nuance. Je ne sais pas comment me positionner vis-à-vis de ces personnes. Une ou deux d’entre elles semblent avoir un double discours et alimentent elles-mêmes des positions radicales. Ne serait-ce que par l’agenda thématique qu’elles portent. Je trouve que certains choix étaient dispensables.

    Aussi, philosophiquement, je trouve qu’il y a matière à approfondir la distinction entre Opinion-subjectivité-émotion et Faits-objectivité-raison (cf. ce qu’on peut en dire, en philosophie). A ce sujet, mes développements diffèrent de ceux de Pourquery, même s’ils se rejoignent dans une certaine mesure. Comme l’auteur, je remets en question une réactivité émotionnelle brute – voire brutale – qui est néfaste, qui se fait au détriment de la réflexion. J’en dissertais sur mon blog. J’épingle aussi l’opuscule d’Hessel dans mon livre. Je crois cependant qu’il y a un mouvement dialectique à opérer entre émotions et raison, entre objectivité et subjectivité. Je ne crois pas que Pourquery soit en désaccord avec cela, mais je crois que nos approches se complètent bien à ce niveau. Je crois que l’on pourrait, au même titre, interroger ce que recouvre le concept de « neutralité ».

    Je suis, comme Pourquery, assez farouchement opposé à la radicalité et à la violence, ainsi qu’à la guerre. On pourrait toutefois se demander dans quelle mesure il y a de la nuance au sujet de la nuance, dans son ouvrage, lorsqu’il semble procéder à une remise en cause radicale de la radicalité. N’y a-t-il absolument aucune situation dans laquelle la radicalité n’est légitime ? Peut-on se nuancer avec un flingue sur la tempe ? Moins vulgairement, je pense que la nuance n’est pas toujours pertinente, et en corollaire que la violence et la radicalité le sont peut-être parfois, même si je replace l’évaluation de leur bienfondé en tant que dernier recours face à des situations de nuisance.

    A propos des excès de la cancel culture et du wokisme, je trouve que le livre est un peu déséquilibré, au sens où il se concentre sur une déconstruction de ces mouvements, et non sur l’évaluation de leur bienfondé (pour peu qu’on les considère comme des mouvements univoques, d’ailleurs…). Or, d’une part, Pourquery est tributaire d’une position qui biaise potentiellement sa vision de certaines revendications minoritaires. Même si je partage une approche universaliste de la lutte contre les discriminations, et que je refuse un jugement essentialiste et moraliste basé sur des caractéristiques identitaires, je suis mitigé quant à l’expression d’une critique rude de ces mouvements, étant donné que je n’éprouve pas toujours leur nécessité de l’intérieur. D’autre part, j’estime qu’un raisonnement de l’auteur est un peu périlleux, lorsqu’il évoque une composante générationnelle : en caricaturant son propos, on pourrait en venir à penser que le wokisme et la cancel culture sont avant tout le fait d’enfants trop gâtés.

    Enfin, j’apprécie l’emphase à propos de l’éducation et de la stimulation de l’esprit critique tout au long de la vie. Je travaille là-dessus depuis mon mémoire, en 2008-2009. C’était sympa de lire les hommages aux professeurs qui ont marqué l’auteur. Je crois aussi que la nuance n’est pas qu’une affaire interpersonnelle : elle nécessite des changements de paradigmes, des réformes (au moins…), au niveau de l’enseignement et du système politico-médiatique. Comme Pourquery, je prends la métaphore du fast food : forcément, les gens continuent à en consommer et en redemandent, puisqu’on ne leur offre plus que ça, et à moindre prix. Mais on peut aussi éduquer à une alimentation saine…

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