Validité en sciences humaines et sociales : un sujet délimité et observable

La délimitation adéquate du sujet à travers des définitions de ce qui pose question (conceptualisation, problématisation), une ou des hypothèses réfutables et des types d’indicateurs doit permettre d’orienter de manière adéquate l’observation de la réalité étudiée.

Des délimitations et des définitions exclusives

Avant de s’attaquer à l’observation d’un phénomène, il importe de délimiter précisément ce que l’on veut observer, éventuellement sous la forme d’une question de recherche.

Le champ de la connaissance est si vaste qu’il n’est pas concevable, pour le dire vulgairement, de « tout savoir sur tout ». Pour caricaturer, cette considération correspond en quelque sorte à la différence entre le médecin spécialiste (qui sait « énormément » sur un domaine relativement restreint) et le médecin généraliste (qui sait relativement « peu de choses » sur un large domaine).

Aussi, de nombreuses choses ont déjà été dites, écrites, pensées, communiquées. Certaines personnes ont poussé les investigations très loin, y compris en termes d’expérimentation. Il peut être adéquat de les remettre en cause, mais toujours est-il qu’il est dommage de ne pas les prendre en compte. Connaître ce que d’autres ont pensé ou écrit avant nous, c’est tâcher de ne pas réinventer la roue, et pouvoir voir plus loin que nos prédécesseurs.

« Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux ».

Bernard de Chartres, cité dans DE SALISBURY, J., Metalogicon, 1159 (Source : Wikipédia).

Cela implique par conséquent un état des lieux du sujet, sur base de la littérature existante (et/ou des entretiens exploratoires) par exemple. Cette revue des thèses existantes est de surcroit utile pour situer les résultats de la recherche, a posteriori.

Cette réflexion visant à circonscrire un sujet et son angle d’attaque doivent aussi permettre de délimiter les concepts de manière rigoureuse. Des concepts bien délimités sont plus observables. Un concept scientifique réfère à un et un seul objet ou phénomène observable.

Trois exemples permettent de comprendre les enjeux de ces considérations :

  • L’« identité » en sciences sociales est un concept qui réfère à plusieurs réalités (la manière dont un individu se définit, se situe et se perçoit, la proximité relationnelle avec un groupe culturel, le sentiment d’appartenance à un groupe, des caractéristiques communes avec une catégorie d’individus, etc.). De ce fait, il est trop vaste, voire contradictoire (l’identité fait-elle référence aux caractéristiques immuables d’une personne, d’un groupe ou d’une communauté ou bien à quelque chose qui se construit durant son histoire ?). C’est la raison pour laquelle Brubaker subdivise cette notion en plusieurs termes plus porteurs pour analyser les réalités sociales.
  • L’« esprit critique » en éducation aux médias (cf. mon mémoire (2009)) est une notion trop abstraite, qui fait souvent référence à ce que son utilisateur veut lui faire dire, d’où notamment la subdivision en compétences médiatiques plus ou moins spécifiques. Elles sont une condition pour permettre l’évaluation des méthodes et contenus en éducation aux médias, pour déterminer si oui ou non cela fonctionne. Nous ne pourrons peut-être pas nous mettre d’accord sur comment observer le développement de l’esprit critique, mais par contre nous pourrons observer le développement de la compétence d’évaluation de la fiabilité d’un document.
  • Un problème de nombreuses études (et surtout de la portée médiatique de ces études) sur les effets des médias sur « la violence » repose lui aussi sur le manque de délimitation des concepts (cf. les discussions autour des liens entre usages des jeux vidéo violents et violence, par exemple). Est-il question d’intention de nuire (hostilité), d’émotions désagréables (colère, par exemple), de comportements – et si oui de quelle nature et de quelle intensité (insultes, coups…) ? L’augmentation de certains taux hormonaux (testostérone, noradrénaline…) témoigne-t-elle efficacement de la propension d’un individu à l’adoption de comportements violents ? S’il s’agit de comportements comme des coups, peut-on se permettre de tenter de les susciter en laboratoire ? Comment peut-on par ailleurs mesurer les effets à long terme ? Ainsi, une étude qui mesure l’augmentation d’un taux hormonal ne mesure pas la même chose qu’une enquête quant aux émotions désagréables ressenties par une personne. Il est fallacieux de les considérer au même titre que des comportements violents.

Ces illustrations montrent combien la réalité humaine et sociale est complexe. C’est aussi pourquoi j’ai pris la peine de présenter mes réserves à parler de « la » société comme un tout.

Hypothèse et réfutabilité

C. S. Peirce

C. S. Peirce

Le statut d’hypothèse est primordial en sciences.

Pour le philosophe C. S. Peirce, le raisonnement à l’origine de la création d’hypothèses permet de faire avancer la connaissance, en amenant des idées nouvelles. Il s’agit de l’abduction, entendue comme inférence qui mène à la découverte d’une hypothèse plausible. L’hypothèse est une piste de réponse à un problème, à une question. Elle est formulée de manière affirmative.

Cette hypothèse, pour être tout à fait scientifique, se doit d’être falsifiable ou réfutable.

Pour K. Popper, la falsifiabilité est le critère de démarcation entre une affirmation scientifique et une affirmation non-scientifique (métaphysique). Concrètement, cela signifie qu’elle doit pouvoir être réfutée. Dans une acception un peu plus souple du critère de Popper, on attend en tout cas d’une hypothèse qu’elle puisse être testée de manière empirique. C’est un critère d’observabilité.

En sciences et pour caricaturer, toute vérité est toujours provisoire (ou plutôt, on ne peut être certain que de la fausseté d’une affirmation). C’est considéré comme vrai tant que cela n’a pas été rendu faux, en quelque sorte.

Karl Popper

K. Popper

> Par rapport à ces considérations, et pour des liens avec la philosophie des sciences de la nature, cf. notamment FELTZ, B., La science et le vivant. Introduction à la philosophie des sciences de la vie, Bruxelles : De Boeck, 2002.

Avoir cela à l’esprit a beaucoup de sens dans la mesure où il existe un biais de confirmation d’hypothèse. Le biais de confirmation d’hypothèse désigne la tendance à être plus attentif aux éléments qui confirment une hypothèse qu’à ceux qui l’infirment.

Ce type de biais peut se retrouver à différents moments de la recherche : lors de la sélection, du recueil, du traitement, du classement, de l’organisation ou encore de la communication ou de l’interprétation des données.

Cela rejoint les considérations de G. Bachelard, lorsqu’il invite à prendre garde à nos idées préconçues. Pour lui, les opinions sont des « obstacles épistémologiques » et la science doit se détacher du sens commun :

Face au réel, ce qu’on croit savoir clairement offusque ce qu’on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune, car il a l’âge de ses préjugés. Accéder à la science, c’est, spirituellement, rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire le passé.

BACHELARD, G., La formation de l’esprit scientifique, Paris : Vrin, 1967 (1934).

Gaston Bachelard

G. Bachelard

Considérer que l’hypothèse posée pourrait être fausse, c’est garder une vigilance par rapport à ce type de biais.

Cela rejoint par ailleurs une attitude que j’appellerais un « scepticisme méthodologique a priori ». Il ne s’agit pas d’un scepticisme radical qui remet tout en doute en même temps, mais d’une démarche qui consiste à enquêter rigoureusement sur une affirmation, à la mettre en doute provisoirement afin de voir si oui ou non des éléments l’attestent ou la contredisent. Cela trouve des similitudes avec l’attitude dite « zététique » (cf. MONVOISIN, R., Pour une didactique de l’esprit critique : Zététique et utilisation des interstices pseudo-scientifiques dans les médias, Université Grenoble 1 – Joseph Fourier, 2007).

Indicateurs et observabilité (opérationnalisation)

Toutes ces délimitations doivent pouvoir donner lieu à la production de données qui sont elles-mêmes observables. Elles représentent des indicateurs, des éléments de réponse tangibles.

Ce travail correspond en quelque sorte à un effort d’« objectivation » d’un phénomène étudié. Un chercheur ne peut se contenter de l’impression subjective qu’un élément corrobore son hypothèse. La définition d’indicateurs « objectifs » (indépendants de l’observateur) est un corolaire de la réfutabilité de l’hypothèse : concrètement, des éléments doivent pouvoir indiquer si celle-ci fonctionne ou non.

Un indicateur observable de la pauvreté, par exemple, est le niveau de revenu (en-dessous d’un certain seuil défini, un individu ou une collectivité est considéré-e- comme pauvre). Un indicateur de la santé des employés dans une entreprise est le taux d’absentéisme. Un indicateur de l’appréciation d’une marque est ce que les clients en disent lorsqu’on le leur demande, etc. L’important est de prévoir des types d’éléments qui peuvent éclairer l’hypothèse posée.

Notons que les exemples illustratifs cités ici sont tous discutables, dans une certaine mesure. En sciences humaines et sociales, il est intéressant de combiner les différents types d’indicateurs.

> En guise de prolongement, nous renvoyons en outre à la tension entre subjectivité et objectivité. L’objectivité est une caractéristique de l’objet. Dès le moment où il y a un ou plusieurs observateurs, il y a (inter)subjectivité. Nous postulons que cela n’empêche pas de dire des choses plus vraies que d’autres sur le réel, mais cela souligne le rôle actif du sujet humain dans la construction des connaissances. Lire aussi MORIN, E., « Autonomie et dépendance de la science », repris de Quadrature n°30, 1998.

Ces indicateurs doivent permettre de décrire (schématiser), d’expliquer ou encore de comprendre un phénomène, c’est-à-dire de déterminer des relations, des causes ou des raisons (données par les acteurs, les individus, c’est-à-dire le sens qu’ils donnent à leurs pratiques). A ce sujet, il ne faut pas confondre causalités et corrélations (cf. La logique face aux mauvais arguments (2014), ainsi qu’une version vulgarisée de ces questions dans Questions de causalité (2011)).

> Lorsqu’il s’agit d’examiner un impact d’un ou plusieurs éléments sur un ou plusieurs autres, il importe de définir des variables et de les isoler. A ce sujet, cf. l’article sur les méthodes de collecte en sciences humaines et sociales.

De même, lorsqu’il s’agit d’élaborer des catégorisations et comparaisons, des précautions peuvent être prises. En général, les catégories exclusives sont à privilégier. Deux catégories sont exclusives entre elles quand un élément ne peut appartenir à la fois à l’une et à l’autre. Par exemple, la catégorie des personnes âgées de moins de 25 ans est exclusive de celle des personnes âgées de 25 ans ou plus. Le fait que des catégories soient exclusives est un indice de la rigueur de leur définition : si le classement d’un élément sous une catégorie est indiscutable, alors la catégorisation est suffisamment opérationnelle. S’il y a hésitation, sans doute y a-t-il un travail de structuration ou de délimitation supplémentaire à réaliser.

Le fait de réfléchir a priori à des catégories n’empêche pas qu’il puisse y avoir des inductions supplémentaires au fur et à mesure de la recherche. Cela arrive entre autres dans les entretiens ouverts, lorsque les répondants amènent des raisons ou des significations qu’ils donnent à leurs pratiques auxquelles le chercheur n’avait pas pensé. Rien n’empêche à ce moment d’enrichir le modèle pour les entretiens futurs.

De manière générale, les différentes « étapes » d’une recherche peuvent faire l’objet d’allers-retours, au fur et à mesure des « découvertes » et de la mise à l’épreuve.

> Des méthodes de collecte en sciences humaines et sociales