« Les médias influencent-ils notre société ? » [Entretien]

Deux étudiantes m’ont demandé mon avis quant à l’influence des médias sur la société, et plus spécifiquement sur l’influence des médias sur l’opinion publique à propos du cancer.

1- Selon vous, les médias influencent-ils notre société ?

Les médias influencent notre société… Et notre société influence les médias !

Depuis plusieurs années, les études sur l’influence des médias se sont détachées d’un modèle « linéaire » de l’influence des médias. Au siècle dernier, on imaginait que l’influence des médias de masse était directe et immédiate. Aujourd’hui, le tableau est plus nuancé.

Très concrètement, on se rend compte que les médias naissent et évoluent dans un contexte qui leur préexiste. Ils sont « imprégnés » d’idées, de manières de fonctionner, de « visions du monde ». Les journalistes sont des citoyens comme les autres, avec leurs valeurs, leurs opinions, etc. Aussi, je vous invite à lire cet excellent article de S. Laurent sur « lémédia » et le problème que cela pose de parler des médias dans l’absolu.

Enfin, les publics que nous sommes interprètent et se réapproprient les informations. Tout cela n’est pas neutre. Les publics jouent un énorme rôle dans la circulation de l’info. Déjà en amont, les titres de presse essaient d’anticiper les réactions du public, et en aval, les publics peuvent sélectionner et comprendre un peu ce qu’ils veulent à partir d’un article.

De nombreuses études montrent combien les gens ont tendance à se réapproprier les informations avec leurs propres filtres (qui peuvent eux aussi être hérités d’un contexte socioculturel).

Développer la capacité à changer de point de vue : les enjeux de la « décentration »

En bref, il ne faut pas voir le processus d’influence comme une chose linéaire [média => société], mais plutôt comme un ensemble d’interactions entre des médias, un contexte social et une pluralité d’acteurs (citoyens, journalistes, lobbies, etc.). C’est un peu ce que je vulgarisais il y a plusieurs années dans cet article et que j’ai développé dans mon livre Médias : influence, pouvoir et fiabilité.

Plan du livre Médias : influence, pouvoir et fiabilité

Médias : censure, influence et pouvoir

2- Depuis combien de temps les médias possèdent-ils une influence notable sur la société ?

L’imprimerie a considérablement contribué à influencer la société, par exemple. Des penseurs comme Jack Goody et Pierre Lévy montrent combien une société évolue avec ses « technologies de l’intelligence ». Nos technologies émergent d’un contexte social et puis s’accompagnent de symboles et langages, de contenus et de pratiques.

Un ouvrage qui a été massivement édité aux débuts de l’imprimerie, c’est la Bible ! On pourrait donc dire que l’imprimerie a « influencé » la société en favorisant la popularisation du christianisme en Europe, et en même temps ce n’est pas pour rien que c’est la Bible qui a été éditée massivement. Le contexte était plutôt favorable à ce que ce soit cet ouvrage-là qui soit édité et diffusé en masse !

Bref, tout cela pour dire que oui, les médias occupent une grande place dans la société et contribuent à la circulation d’idées, de pratiques, de valeurs, de croyances… Et ce, depuis l’existence de ces médias de masse, l’imprimerie étant le premier à permettre une diffusion à aussi large échelle. Et en même temps ce sont les « maillons » d’un système beaucoup plus complexe.

Médias, culture et cognition : entretien avec le philosophe Pierre Lévy

3- Existe-t-il une neutralité dans les médias ? Si oui, dans quelle mesure est-elle appréciable ?

Si la neutralité est à entendre comme un « non-engagement », alors c’est une vaste blague.

Paradoxe : revendiquer un non-engagement est déjà une forme d’engagement.

De même, cela peut faire sourire d’entendre des jeunes journalistes affirmer des propos – souvent tout droit sortis de leur école de journalisme – tels que « l’objectivité n’existe pas, mais il faut tendre vers l’objectivité ». Un énoncé bien creux, voire absurde : comment tendre vers quelque chose qui n’existe pas ? Au contraire, comment réconcilier l’objectivité du réel et la subjectivité de celui qui raconte ce réel ?

La journaliste Florence Aubenas et le philosophe Miguel Benasayag (La fabrication de l’information, Les journalistes et l’idéologie de la communication, 2007) estiment que « l’idéologie du fait vrai » est l’une des idéologies majeures du milieu journalistique. Comme si le journaliste ne faisait que « montrer » en toute transparence des faits objectifs indiscutables. Toute opinion du journaliste serait un obstacle à cette sacro-sainte objectivité.

Cela n’empêche que les rédactions font tous les jours des choix : sélection de thèmes, sujets mis « à la une », manière de les traiter (cadrage, angle, perspective, montage…), personnes à interviewer, temps et moyens consacrés, etc. L’information est construite.

Eddy Caekelberghs, ou le tabou des préférences politiques des journalistes (2018)

Si cette neutralité correspond davantage à une forme d’effort de pluralisme, comme la « neutralité » sur Wikipédia, alors elle est davantage possible. Néanmoins, cela ne veut pas dire de présenter toutes les opinions sur un même plan.

C’est une question extrêmement complexe qui brasse un ensemble de présupposés philosophiques : constructivisme réaliste (nos représentations sont le fruit de constructions, ce qui n’empêche pas que celles-ci peuvent représenter plus ou moins correctement le réel), perspectivisme (ces constructions sont liées à des perspectives particulières), pluralisme non-relativiste (la connaissance s’enrichit de la prise en compte des diverses perspectives particulières, chacune dans une certaine mesure), etc. A ce sujet, cf. Questions d’épistémologie et Présupposés épistémologiques en journalisme et en éducation.

Présupposés épistémologiques en journalisme et en éducation

La question de savoir si cela est « appréciable » relève quant à elle de la philosophie morale et des liens entre épistémologie et éthique

4- Quelles sont les méthodes les plus marquantes utilisées par les médias pour influencer l’opinion publique ?

J’imagine que vous faites référence là à une volonté consciente d’influencer l’opinion, à une forme de propagande en quelque sorte. Les formes contemporaines de la propagande se retrouvent dans la communication (politique notamment), le marketing, la publicité, la censure ou la « mise à l’agenda » de thèmes en particulier.

Par exemple, lorsqu’un JT sur deux sur le service public parle de terrorisme islamiste, on peut s’interroger sur le choix de l’info. Je nuancerais en disant que je ne suis pas certain que ceci est toujours le résultat d’un calcul intentionnel. Parfois, comme je l’ai écrit plus haut, les médias ne sont que le reflet d’une société qui les entoure…

5- Quel est l’intérêt pour les médias d’adapter l’information source à leur manière ?

Qu’appelez-vous « information source » ?

L’information, qu’elle soit « captée » par un média, par un citoyen (et son système perceptif / cognitif) ou un dispositif technique est toujours – j’insiste : toujours – construite.

Il n’y a pas forcément « d’intérêt caché » à cela, c’est comme ça, simplement. Lorsque vous observez le monde, vous êtes obligé de sélectionner des données, de mettre des focus sur des éléments en particulier, d’occulter d’autres choses de votre champ de vision. Nous ne pouvons pas tout voir ou tout montrer en même temps.

Maintenant, ça n’empêche pas qu’il y ait des multitudes d’intérêts et de conflits d’intérêts à « agencer » et à « mettre en forme » l’information d’une certaine manière : intérêts idéologiques et politiques, intérêts économiques, etc. Ceci est à affiner au cas par cas.

6- Existe-t-il encore aujourd’hui des médias totalement neutres ?

Cela n’a jamais existé au sens d’un non-engagement.

7- Pensez-vous, que lorsqu’il s’agit de santé, les médias ont tendance à moins manipuler l’information et donc l’opinion publique ?

L’idée de manipulation est encore plus connotée que celle « d’influence ».

Comme je ne connais pas le thème en particulier, je me demanderais d’abord pourquoi des médias pourraient vouloir me manipuler sur ce sujet.

Ensuite, et surtout, comme cette question est spécifique, il est nécessaire pour moi de l’étudier de manière spécifique aussi ! Votre hypothèse est peut-être correcte, et en même temps dans ce cas il faut la confronter aux faits concrets. Cela relève de la science et pas de mon opinion. Cf. Des critères de validité en sciences humaines et sociales.

Comme votre question suppose une comparaison (il y aurait des sujets qui font plus ou moins l’objet de manipulation que d’autres), il est nécessaire de délimiter des points de comparaison et des indicateurs. Il est en effet difficile de définir un « taux de manipulation » dans l’absolu !

Prenez des sujets de JT, de radio ou d’articles de presse et décortiquez-les. Sont-ils fiables ? Présentent-ils plusieurs points de vue différents ? Si oui, lesquels ? Y a-t-il des données occultées, ou au contraire d’autres qui sont mises en avant de manière systématique ?

Je pourrai moi-même mieux répondre à votre question si vous me présentez un exemple de sujet que vous trouvez manipulateur, par exemple. Nous pouvons déterminer au cas par cas si tel ou tel reportage est globalement fiable ou non, ou encore si un ensemble de reportages (sur la santé) est plus ou moins « manipulé » qu’un autre sur un ou plusieurs autres thèmes (pour peu que l’on détermine des critères mesurables de ce qu’est une « manipulation »).

Des critères de validité en sciences humaines et sociales : introduction

8- En ce qui concerne la maladie du cancer, dans quelle mesure pensez-vous que les médias ont contribué à la construction d’un phénomène de société ?

Ne sachant répondre à votre question, j’ai envie de vous en poser plusieurs en retour :

  • Qu’entendez-vous par « phénomène de société » ? Vous voulez dire, comme la téléréalité ou les Pokémon ? Comme une mode ? Et de vous retourner la question : si oui, pensez-vous que le cancer soit traité comme un phénomène tels que ceux-là ?
  • Questionnement absurde : pensez-vous que la maladie du cancer n’aurait pas été un phénomène de société si les médias de masse tels que nous les connaissons aujourd’hui n’avaient pas existé ou s’ils n’en avaient pas parlé ?
  • Plus spécifiquement, j’aurais envie de vous poser la question de savoir ce qui vous fait vous poser cette question comme cela. Le problème pour moi étant qu’elle est extrêmement générale.

Comme vous l’aurez compris, je ne suis pas d’avis de tenir des propos absolus, déconnectés de la réalité (cf. La logique face aux mauvais arguments et Réserves à parler de « la » société). De ce fait, j’ai besoin que cette question soit reliée à des faits : « nous avons observé tel traitement journalistique du cancer, en corollaire de telle réaction sociale à son égard, pensez-vous que ce soit lié, que ce traitement médiatique a contribué à façonner cette image sociale » ?

La logique face aux mauvais arguments

9- Quel pourrait-être l’intérêt pour les médias de falsifier l’information ?

Même réponse qu’à votre question 5.

Votre question revient ici presque à se demander « pourquoi les gens mentent-ils » ? Il y a des raisons multiples, et il arrive même parfois qu’ils le fassent sans en être conscients, par méconnaissance par exemple.

Si vous estimez que cela est arrivé au sujet du cancer, présentez des situations concrètes et nous pourrons émettre des hypothèses plus solides sur la raison de ce traitement médiatique fallacieux.

Cf. mon entretien avec Lisabelle Trohar relatif à la désinformation.

Désinformation et éducation aux médias : entretien

10- Existe-t-il une marchandisation des médias ?

Oui. Je vous renvoie à cet article et au chapitre 3 de la partie 1 de mon premier livre.

Cf. aussi Médias, éthique et régulation : entretien avec Boris Libois et Journalisme audiovisuel public, déontologie et émancipation : entretien avec Marc de Haan.

Financement et indépendance de la presse : la fiabilité et le pluralisme sont-ils menacés ?

11- Quelle est selon vous, la différence notable entre la façon de communiquer d’un journal presse écrite et celle d’un journal télévisé ?

Il y a plusieurs différences, et il y a aussi pas mal de différences entre les chaines de télévision et les titres de presse entre eux !

Je vais me limiter à des différences « sémiotiques » qui ne représentent pas des « règles » absolues :

  • Le format, évidemment. Un canal beaucoup plus audiovisuel pour la télé, contre un canal écrit et imagé pour la presse écrite. Le premier a tendance à favoriser moins de prise de distance, on est davantage « touchés » en tant que spectateurs. Ceci est à nuancer dans la mesure où de plus en plus, les journaux écrits fonctionnent avec des images, de plus en plus grande, ainsi que des appels à l’émotion et des « narrations imagées ».
  • Le format, toujours. Un reportage au JT, ce sont quelques phrases seulement, contre plusieurs paragraphes dans un article papier. Les articles de presse écrite ont tendance à être un peu plus approfondis que les reportages de JT.

Les différences de conception technique (et donc les contraintes que cela suppose) pourraient également être discutées ici.

Aimez, indignez-vous, partagez, réagissez… : les injonctions émotionnelles

12- Quel est selon vous, entre ces deux médias, celui qui aurait tendance à plus influencer l’opinion ?

Si l’on s’en tient à une donnée quantitative, la télévision est beaucoup plus consommée que la presse écrite. Il ne faut pas oublier que même dans nos sociétés dites « avancées », il y a encore un grand pourcentage de personnes en situation d’analphabétisme. La télé est plus abordable. Dans certaines maisons, elle reste allumée du matin au soir.

Maintenant, c’est super difficile de mesurer l’influence d’un média. Il faut définir ce qu’on entend par « influence » et puis observer à l’aide de cas concrets. Parce que la consommation ne dit pas tout de ce que les individus pensent de ce qu’ils consomment ! Par exemple, je peux regarder la téléréalité et pourtant trouver ça « idiot ». Je peux regarder un JT ou une émission politique en me disant que « le gouvernement n’arrête pas de me mentir ».

Bref, tout ça pour dire qu’il ne faut pas se limiter à une intuition et tenter de l’observer concrètement au niveau des gens.

On peut par exemple faire observer un reportage sur le cancer à un groupe de personnes et leur faire remplir un questionnaire sur leur opinion sur le cancer. On fait remplir le même questionnaire à un groupe qui n’a pas vu le reportage. A ce moment-là, si notre échantillon est valide, on pourra voir si le reportage a eu un effet ou non !

Enfin, encore une fois, le processus d’influence n’est pas quelque chose de simple et de déconnecté de la réalité. Il faut que cela « résonne » au sein du public, ou alors que celui-ci soit « vierge » de représentations initiales (qu’il n’ait pas d’avis) pour que cela l’influence.

On a observé depuis des dizaines d’années que les débats politiques ne faisaient globalement pas changer d’avis les personnes qui sont déjà convaincues au niveau politique, par exemple (cf. cet article). Les gens ne « gobent » pas tout de manière univoque. Cela n’empêche pas que les médias peuvent colporter des représentations et idéologies (par exemple, sur les questions des migrations ou encore de la laïcité en France, dont le traitement m’inquiète à titre personnel), mais ceci ne se fait pas en un jour et surtout cela s’inscrit dans un contexte plus large où un système économique, un système politique et des citoyens interagissent de manière complexe.

Une piste enfin, au niveau citoyen : s’il faut analyser les médias, il faut également analyser notre rapport à ces médias. Cf. T’as laissé ton esprit critique au placard ! et 8 questions sur l’éducation aux médias.

T’as laissé ton « esprit critique » au placard !

8 questions sur l’éducation aux médias