Ceux qui instrumentalisent la nuance

La nuance est un concept fortement instrumentalisé de nos jours. Ce n’est jamais qu’un mot et donc on peut lui faire dire tout et son contraire. Comme lui, d’autres mots sont brandis comme des étendards par des personnes peu scrupuleuses du sens qu’elles leur donnent : « laïcité », « liberté d’expression », « complotisme », « esprit critique »… Tous ces mots revêtent des sens très différents en fonction de qui les prononce, tant ils sont parfois dévoyés de leur sens originel.

Certains voient la nuance comme un « juste milieu », une modération tiède et polie entre des « extrêmes » qui seraient d’office à renvoyer dos à dos. Un moyen facile pour disqualifier ses ennemis en se situant au-dessus de la mêlée.

Mais la nuance, pour moi, c’est avant tout le discernement. Ce discernement n’empêche pas de s’engager, de militer, de plaider. C’est contraire à la nuance telle que je l’entends que de l’utiliser comme un moyen de « clouer le bec » à la critique. Et il n’y a pas à mettre la « balle au centre » entre la vérité et le mensonge, donnant raison à 50% à chacun.

Joseph Mallord William Turner - La cinquième plaie d'Egypte (1800)
Joseph Mallord William Turner – La cinquième plaie d’Egypte (1800)

L’indécence de l’injonction à la nuance

La définition de la nuance que je mobilise dans mon livre sur le sujet renvoie à la réflexion critique (allier l’émotion et la raison, faire preuve de décentration) au discernement (relatif à l’identification des faits, à la cohérence des discours et à leurs effets et enjeux) et enfin l’ouverture au dialogue. Néanmoins, je note aussi que ceci implique des conditions et notamment en termes de réciprocité. Dans le chapitre « la nuance est-elle un luxe de personne privilégiée », je m’interroge notamment sur l’injonction à la nuance. Des personnes qui se revendiquent de la nuance rejettent des discours ou des actes qu’elles n’aiment pas en disant : « vous devez faire preuve de nuance ». Mais peut-on faire preuve de nuance avec un fusil sur la tempe ? N’est-il pas indécent de demander aux autres de faire preuve de nuance, alors que l’on est précisément en train de dénigrer leur perspective ? 

Il y a des gens qui n’ont peut-être pas d’autre choix que d’agir comme ils le font, et c’est faire preuve de discernement que de l’acter. Lorsque j’ai écrit mon livre-plaidoyer pour la nuance, je plaidais pour qu’elle s’applique davantage au débat public (dans les médias, sur les réseaux sociaux, en politique…) et je témoignais aussi de ma volonté de l’appliquer moi-même de mon mieux. Mais lorsque j’en vois utiliser l’argument de la nuance pour réduire les critiques au silence, cela me répugne. La nuance n’exclut pas la dissidence. Elle doit s’appliquer d’abord aux figures et aux formes du pouvoir, et non à celles et ceux qui le subissent. La nuance de Camus, d’ailleurs, était celle d’un homme engagé, ne mâchant certainement pas ses mots, par exemple.

> Voir aussi : Sois nuancé ! 

> En podcast : Podcast de présentation du livre et Podcast FAQ

Les mots appropriés et dévoyés

Comme pas mal de mots, « nuance » est un mot dévoyé.

Dans cet article, j’explique comment le concept de liberté d’expression est utilisé par des personnes qui bénéficient de tribunes dans de nombreux médias pour se plaindre que leurs discours fassent l’objet de critiques. Mais : 

  • Censurer (empêcher de dire en faisant usage de la force) et ne pas donner de mégaphone (ne pas offrir une visibilité démesurée à n’importe quelle idée), ce n’est pas la même chose !
  • Chez nous, les personnes qui crient sans arrêt à la censure sont paradoxalement des personnes qu’on entend beaucoup : c’est une stratégie de leur part de se présenter en victimes et de jeter le doute sur les sources d’information qu’elles ne contrôlent pas !
  • La liberté d’expression a des limites : si j’estime que frapper mon voisin relève de ma liberté d’expression, je suis pourtant hors-la-loi. On ne peut pas tout exprimer, de n’importe quelle manière, sans s’exposer à des conséquences ! La liberté d’expression concerne les idées et les faits.
  • Dans une démocratie de la tolérance, on ne peut pas tolérer l’intolérance : d’expérience, lorsqu’on donne « carte blanche » aux personnes intolérantes, elle s’approprient les moyens d’expression et musèlent toutes les voix dissidentes (dont scientifiques, journalistes, etc.).
  • Parmi les personnes qui chouinent en disant qu’on ne peut plus rien dire, beaucoup seraient en réalité ravies de pouvoir faire taire les voix qui les contredisent (on observe d’ailleurs que certaines le font quand elles en ont l’occasion), et qu’elles s’offusquent souvent, pour un oui ou pour un non. Ce qu’elles veulent, ce n’est pas une libre expression équitable, mais qu’on leur déroule le tapis rouge sans contradiction. Leurs idées, leurs modes de vie, mais surtout pas ceux des autres.
  • « Toutes les opinions devraient avoir le même droit de cité » : cette idée est de la merde. Au-delà du caractère nuisible de certaines « opinions », il est dommageable de laisser entendre que toutes les opinions ont la même valeur. On n’a pas à inviter sur tous les plateaux télé quelqu’un qui pense que boire de l’eau de javel est plus efficace pour vaincre la varicelle qu’un traitement médical.

Un autre exemple est celui du terme « laïcité ». Comme le rappelle le Centre d’action laïque belge, « la laïcité n’est pas une opinion, c’est la liberté d’en avoir une ». C’est un principe qui organise la vie collective pour garantir que chacune et chacun puisse vivre selon ses convictions personnelles tant que celles-ci n’empiètent pas sur la liberté des autres. Mais de plus en plus de personnes utilisent ce concept pour critiquer des religions en particulier et les empêcher de bénéficier de cette liberté.

Dans mon mémoire en 2009, je montrais combien la notion d’esprit critique était à géométrie variable : si tout le monde est d’accord pour dire que c’est important, l’esprit critique à gauche et l’esprit critique à droite, ce n’est pas la même chose !

Enfin, dans mes (de plus en plus rares) interventions sur le complotisme (que je trouve extrêmement problématique), je n’ai cessé de rappeler combien ce thème est délicat : en effet, il faut faire très attention à éviter que ce mot juste un argument-épouvantail qui vise à disqualifier toute critique dissidente, comme par exemple durant le mouvement des gilets jaunes en France.

Il s’agit selon moi d’usages pervertis de ces mots. Ils servent alors les intérêts de ceux qui les prononcent, et non le bien commun.

« You are fake news, vous manquez de nuance, vous êtes complotiste » (chat-bite, je suis perché, interdit de retoucher son père)

> Voir aussi : Nous n’allons pas vers plus de nuance (et c’est un euphémisme)

Un milieu pas tout juste, et qui se déplace

Il faut en outre sortir de l’assimilation de la nuance à un centre équidistant, surtout dans un contexte de glissement de la fenêtre d’Overton. La fenêtre d’Overton « désigne l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme plus ou moins acceptables par l’opinion publique d’une société donnée » (Wikipédia). Ces dernières années, un travail de sape a été fait pour présenter des courants oeuvrant pour plus de diversité comme des extrémistes voulant imposer leurs valeurs (leur voix n’est donc plus audible) tandis que des discours ont fini par se normaliser, portés par des figures médiatiques d’extrême droite notamment. L’agenda politique et médiatique est dicté entre autres par certains partis, certains idéologues, et également par les lois du marché. Ce centre-là n’est pas neutre, ce n’est pas un centre démocratique. Il ne donne donc pas lieu à une nuance politique au sens noble du terme, mais à une nuance « politicienne », c’est-à-dire à un instrument de pouvoir, voire d’asservissement, au profit d’intérêts particuliers.

Je ne dis pas que le mot nuance est d’office dévoyé lorsqu’il est prononcé par des personnalités politiques. J’ose espérer que certaines d’entre elles sont de bonne foi, et qu’elles ont une vision de leur travail comme orienté vers le bien commun. Mais il est clair que d’autres utilisent ce mot comme une étiquette repoussoir sans se remettre en question et plutôt comme une fermeture au dialogue qu’une ouverture démocratique.

La nuance ne doit pas uniquement être au service de la parole hégémonique, mais aussi de celles des minorités. Il s’agit d’un postulat pluraliste qui puisse prendre en compte la diversité.

> Sur tous ces sujets, voir aussi Mener le débat : éléments de rhétorique médiatique

Je continue à plaider pour une nuance digne de ce nom

Tout cela implique un retour de flamme pour la nuance qui apparait politisée, tout comme la laïcité. A force d’être brandie par des personnes qui sont surtout soucieuses de leur électorat et de disqualifier des voix qui ne sont pas les leurs, le concept est vidé de son sens. Les opposants de ces partis en viennent à attribuer une couleur politique à la nuance. Je pense que c’est dommage, car même dans la lutte, on a besoin de la réflexion, du discernement, de l’écoute et du dialogue, ne serait-ce que pour construire des alliances, élaborer des stratégies, distinguer les alliés et les opposants, etc. On aurait tort de jeter le bébé avec l’eau du bain : au lieu de laisser les autres continuer à dévoyer ces concepts, ne serait-il pas temps de se les réapproprier ?