Pourquoi la transparence des sources est fondamentale, et de plus en plus ?

Etienne Klein, physicien et vulgarisateur scientifique bien connu, vient d’être déchu de son doctorat en raison de l’ampleur du plagiat dans le manuscrit de sa thèse. De l’extérieur, on peut s’en étonner : il a pourtant bien produit un travail de synthèse qui avait été récompensé, il a lu des livres et en a compilé des idées. Pourquoi tant de foin pour des guillemets et des sources qui manquent ?

Je ne vais pas revenir ici sur la polémique en tant que telle, et encore moins sur la personne, ses compétences ou ses intentions. Ce qui m’intéresse, c’est la question de fond que cela soulève à propos de rapport à la vérité… Et à la confiance.

Joseph Mallord William Turner - The Burning of the Houses of Lords and Commons (1834)

Joseph Mallord William Turner – The Burning of the Houses of Lords and Commons (1834)

Ce n’est pas une question de propriété des idées, mais de leur origine

On pourrait aborder la question sous l’angle de la propriété intellectuelle. Je suis pour ma part favorable à la circulation des idées, des contenus culturels/immatériels, et à tout ce qui a trait à une économie du lien et des biens communs : je suis d’accord avec l’affirmation selon laquelle « une idée n’appartient à personne de manière définitive ». Je partage également l’avis selon lequel penser revient à se réapproprier des idées, à les faire siennes d’une certaine façon, voire – si tant est que cela soit réellement possible – à en produire de nouvelles, ou du moins un nouvel éclairage.

Mais s’il est si important de citer ses sources en sciences, ainsi qu’en journalisme, en histoire ou en philosophie, ce n’est pas tant pour une question de propriété que pour une question de provenance : d’où provient ce que la personne est en train d’affirmer ? Cela provient-il de ses propres observations ? Cette personne est-elle un témoin direct de quelque chose ? On a plus de raisons de croire un témoin direct qu’une personne ayant entendu une rumeur, par exemple. Cela provient-il de ses expérimentations ? Si oui, quelle était leur rigueur (transparence sur la méthodologie) ? Cela provient-il d’une autre source ? Si oui, d’où cette autre source tire-t-elle ses affirmations ?

En fait, citer ses sources revient à dire « voici d’où je tire mes connaissances », « voici les raisons pour lesquelles je crois ce en quoi je crois ». C’est une manière de donner au lectorat des raisons de nous faire confiance. Ce que je dis, je ne le tire pas juste de mon chapeau. De plus, dans certains cas, cela atteste de la présence ou de la non-présence de conflits d’intérêts. En politique par exemple, savoir qu’un discours provient de tel ou tel parti suffit souvent à montrer que son contenu est davantage basé sur des idéologies ou des stratégies populistes que sur des faits.

A l’heure du copier-coller généralisé et des textes générés automatiquement sur base de contenus déjà générés ailleurs, beaucoup de gens ne comprennent pas ce qui ressemble à de l’excès de zèle et à un « interdit » du copier-coller dans le monde scolaire et académique. Mais il ne s’agit pas d’un interdit de copier-coller, il s’agit d’un devoir de transparence. Comme je l’écrivais dans l’un de mes articles relatifs à la validité en sciences :

Le recours aux citations est une marque d’honnêteté scientifique. En effet, il semble relativement rare qu’une idée, aussi brillante soit-elle, provienne tout-à-fait de nulle part, ou encore que personne n’ait eu une idée identique ou similaire, ne puisse être reliée à aucune autre thèse qui ait déjà été formulée.

Dans cette mesure, le copier-coller n’est pas interdit. Au contraire, il est même recommandé lorsqu’il s’agit d’exercer son droit de (courte) citation en indiquant ses sources.

A l’inverse, le plagiat peut engendrer un discrédit au-delà des droits d’auteurs. Il témoigne d’un manque de transparence, et donc de fiabilité. Ce n’est pas seulement une question financière : dans le cadre scientifique, toute thèse, toute théorie ou idée doit faire l’objet d’un examen minutieux. D’où provient-elle ? Qui l’affirme, et sur quelles bases ? Dans cette mesure, quelqu’un qui s’approprie des idées qui ne sont pas les siennes nuit à la vérifiabilité de son discours, alors qu’il pourrait au contraire l’appuyer sur les dires d’autres individus

[…] En général, un document est d’autant plus fiable qu’il donne de l’information sur ses sources, sur ses méthodes d’acquisition de l’info. Est-il le fruit d’une investigation poussée, d’une recherche rigoureuse ? Quels éléments sont donnés pour l’attester ? Cela est-il vérifiable ? Il n’est pas préjudiciable qu’une personne donne son opinion, si celle-ci est honnêtement assumée comme telle.

[…] Quand il est question d’évaluation d’un document, il s’agit parfois d’un véritable travail d’enquêteur. Dans ce cadre, il peut être judicieux d’opérer un « retour aux sources ».

Cf. également DORBAN, M., Critique de l’information : contribution de la critique historique, Louvain-la-Neuve : Academia-Bruylant, 2000 (ouvrage utile également à l’historien, justement).

Comme l’exprime Olivier Sartenaer, il s’agit d’un critère de traçabilité des idées.

La question de la vérité est indissociable de la question de la confiance

On pourrait se dire que les idées sont vraies ou fausses peu importe qui les prononce, et donc que tout cela ressemble à du chipotage. C’est une prétention métaphysique qui n’a pas beaucoup de sens en épistémologie. L’épistémologie, c’est la partie de la philo qui s’interroge sur ce qui est vrai, et notamment sur les conditions de production d’un savoir valide. On pourrait dire qu’une phrase est vraie ou fausse indépendamment de toute personne qui la prononce : tant qu’elle correspond aux faits (c’est-à-dire à des états du monde), alors elle est vraie.

Mais en admettant que les concepts et les nombres existent indépendamment de nous (genre, le chiffre 3 ou le concept de démocratie auraient une existence dans le monde en-dehors de nos esprits), cela oublie de penser notre rapport à ces phrases. Un mensonge est faux. Très bien. Mais le problème, c’est qu’il y a des gens pour le croire. Comment se fait-il que nous croyions des choses qui sont fausses, ou que nous refusions de croire des choses qui sont vraies ?

Au quotidien, nous nous fions à des personnes, nous nous fions à des idées, sans pour autant avoir pu les vérifier nous-mêmes. Plus encore, il y a des choses auxquelles nous croyons et qui sont invérifiables, comme par exemple en notre propre existence ou encore dans le fait que nous ne sommes pas dans un genre de matrice comme des cerveaux dans une cuve.

Cela occulte aussi la différence entre vérité des énoncés et validité des raisonnements. La vérité des énoncés serait une caractéristique intrinsèque de ceux-ci. Mais la validité des raisonnements repose davantage sur la manière dont ils ont été construits. En sciences, si la rigueur et le respect de certaines normes méthodologiques sont si importants, c’est parce qu’il s’agit de produire des discours valides, dont le processus de production a été éprouvé. Il n’est pas seulement question de vérité, mais de justification. C’est ce qui fait par exemple que l’on a instauré les études randomisées en double aveugle en médecine notamment : ce qui compte pour que la conclusion d’une telle étude ait de la valeur, c’est d’avoir suivi « les règles d’une science bien faite », et non seulement d’affirmer des choses comme si on pouvait les dire vraies ou fausses sans être passé par des protocoles expérimentaux.

Quand j’étais petit, on me disait de ne pas accepter un bonbon d’un inconnu. Pourtant, aujourd’hui, je vois de nombreux adultes accepter la première déclaration venue, y adhérer et la faire circuler, alors qu’ils ne se sont même pas un peu renseignés sur d’où elle provenait. La circulation des fake news, ce n’est pas seulement une question de vérité ou de fausseté, sinon on l’aurait enrayée avec le fact checking depuis longtemps.

Aujourd’hui, nous devrions nous interroger davantage sur la provenance des bonbons que l’on nous donne, sur leurs conditions de fabrication et sur les intérêts que l’on a à nous les donner.

Il convient enfin de se demander qui parle, et quels sont les intérêts de la source à tenir le discours qu’elle tient (présence de conflits d’intérêts). On pourra par exemple s’interroger sur son indépendance par rapport à des pressions politiques et financières (cf. mes articles à ce sujet), et tout simplement se demander s’il y a de bonnes raisons de croire une personne qui cache son identité derrière un pseudonyme sans nous dire d’où elle tient ses idées, ou une autre qui nous montre avec transparence qui elle est et où elle a obtenu ses informations… Personnellement, je choisirai toujours la source la plus transparente… (Bullshit et fake news : revenir aux bases)

[Mise à jour 2026/06] Lire aussi le commentaire d’Olivier Sartenaer, docteur en philosophie et professeur à l’UNamur en philosophie des sciences et épistémologie.

Pouvoir faire le tri dans un environnement opaque : comment « remonter à la source » ?

Dans « Peut-on faire confiance à Wikipédia ? », j’expliquais comment l’utiliser intelligemment. Wikipédia n’est pas une « source primaire » :

Là où une source primaire présente des matériaux fournis par le témoin de première main d’un phénomène et où une source secondaire fournit des commentaires, des analyses et une critique de sources primaires, une source tertiaire est une sélection et une compilation de sources primaires et secondaires (Wikipédia).

Je suis pourtant d’avis que la fiabilité de Wikipédia est globalement assez bonne, et certainement meilleure que beaucoup d’autres sources tertiaires. Pour quelle raison, entre autres ? Parce que l’encyclopédie est basée sur une culture de citation des sources, et que l’on peut dès lors remonter à la source pour consolider sa propre opinion.

Et donc, quand j’avais des étudiantes et étudiants ou des élèves, je les encourageais à aller sur Wikipédia, mais surtout à ne pas s’y arrêter et à aller consulter les sources de Wikipédia et à citer ces dernières lorsque celles-ci étaient pertinentes pour leurs travaux.

Wikipédia représente avant tout un outil qui permet de débroussailler et de se familiariser avec un sujet peu connu ou flou. Sa grande force réside dans sa culture de citation des sources : si vous voulez approfondir un sujet ou juger vous-même de la qualité d’un article, vous disposez d’un ensemble de liens permettant d’approfondir votre enquête ! (Peut-on faire confiance à Wikipédia ?)

A l’époque des IA génératives et du retour en force des régimes autoritaires et de leur propagande, d’où viennent les discours auxquels nous sommes confrontées et confrontés au quotidien ?

Les IA génératives ne citent pas systématiquement leurs sources (à moins de le leur demander), et on sait qu’il leur arrive d’halluciner des réponses… et des sources. On se retrouve donc dans un contexte d’opacité plutôt que de transparence : il est extrêmement difficile de savoir d’où provient ce qu’on nous affirme.

Je pense que ce n’est pas une raison pour ne pas l’exiger. Au contraire.


Commentaires

Une réponse à « Pourquoi la transparence des sources est fondamentale, et de plus en plus ? »

  1. J’ai demandé son avis à Olivier Sartenaer, titulaire d’un doctorat en philosophie et professeur à l’UNamur (épistémologie et philosophie des sciences) :
    J’ai lu, merci. Je suis assez sensible à ton point sur l’importance de la traçabilité des idées, ainsi que sur l’importance de ne pas se focaliser sur la question de la vérité, mais davantage sur celle de la justification (qui passe en effet par une clarté sur les sources). C’est un bon point épistémologique.
    Dans cette histoire, on oublie également le fait qu’une thèse de doctorat n’est pas un article scientifique ou de vulgarisation, dont l’objectif serait en effet de diffuser des affirmations justifiées (ou vraies).
    Le but du parcours doctoral qui culmine dans la thèse n’est pas en soi de diffuser de la connaissance (ça c’est éventuellement pour le livre ou les articles qui en découlent parfois). C’est d’abord un exercice académique qui sanctionne l’acquisition de certaines compétences. Il est difficile de penser que celle-ci sont acquises lorsqu’on pratique le copié-collé. À ce que j’ai compris du dossier, la thèse d’Etienne Klein lui a été retirée, mais son livre qui en est ressorti demeure disponible à l’achat et participe de la diffusion de la connaissance.