Un petit titre provocateur, ça faisait longtemps. Avec un point d’interrogation, pour celles et ceux qui savent lire. Y a-t-il des raisons de s’émouvoir de la fusion-absorption entre les deux grands groupes de presse Rossel (Le Soir, Sud Info, Ciné Télé Revue…) et IPM (La Libre, La DH, L’Avenir, Moustique…) en Belgique ?

Francisco de Goya – The Inquisition Tribunal (1812 – 1819)
De journalistes et des figures médiatiques ont réagi en choeur en mettant en avant les risques encourus pour l’indépendance de la presse, pour le pluralisme des opinions et la liberté journalistique. J’y reviendrai, mais j’avoue ne pas me joindre à cet élan.
En 2013, alors que L’Avenir n’avait pas encore été englouti par IPM, j’écrivais déjà que c’est bien gentil de prétendre à ces beaux principes, encore faut-il les incarner dans un contexte où la concurrence avec d’autres émetteurs de contenus devient de plus en plus forte (Paysage médiatique belge : y a-t-il trop de médias d’info ?). Les poncifs récités sont très jolis, mais quelle est la véritable plus-value d’ouvrir La Libre plutôt que Le Soir ?
Ces dernières décennies, les titres de presse ont réduit leurs moyens en tâchant d’optimiser leurs coûts, se sont assujettis à la publicité et à des logiques marchandes. Sur la forme, un même style insipide appris en école de journalisme ou copié-collé de dépêches, fermes de contenus avant l’heure. Sur le fond, la plupart des sujets se retrouvent traités de manière plus ou moins équivalente selon les titres de presse.
L’information s’est uniformisée, et la fusion en est le résultat avant d’en être la cause.
A ce sujet, lire : Qu’est-ce qu’une agence de presse ? et Business des médias : quels modèles économiques pour (sauver) la presse ?
Je caricature, évidemment : il y a bien des articles qui sortent du lot, des dossiers de fond, un angle et un ancrage plus ou moins locaux, etc. Ainsi que des journalistes à qui il tient à coeur de proposer des contenus de qualité.
Mais force est de constater que ce qui fait la plus-value de tel ou tel titre ne suffit pas, et qu’on préfère rationaliser les coûts que de penser en profondeur une info émancipatrice pour le plus grand nombre.
Malgré tout, ils ont raison…
En dépit de ce qui relève pour moi d’un échec de proposer une information qui se démarque d’un point de vue qualitatif (et restaurer la confiance…), en réalité, j’adhère à l’idée que le pluralisme est primordial, en raison du risque de concentration des pouvoirs.
On parle par exemple du 4e pouvoir, la presse. Son indépendance est primordiale, par rapport à un monopole de l’information par le gouvernement, mais aussi par rapport à un monopole de celui-ci par des acteurs privés. Ce qui prime, c’est la diversité du paysage médiatique. En effet, lorsque les médias sont « aux ordres » du gouvernement, aucune autre voix n’est audible… La liberté de la presse constitue une garantie notamment en termes de liberté d’expression.
A ce sujet, lire : De l’importance des contre-pouvoirs
Le problème de la fusion n’est pas qu’un problème de concurrence, économique, loin de là. C’est avant tout un problème de concentration du pouvoir entre les mains d’un seul groupe. Certes, l’indépendance et la liberté de ton de chaque titre de presse est toute relative en termes d’émancipation et de contre-pouvoir citoyen. Mais plus de concentration n’est certainement pas une avancée dans la bonne direction pour améliorer les choses.
On sait combien des acteurs privés ou politiques usent de stratégies pour faire avancer leurs projets économiques, idéologiques et culturels. Dès lors que les médias publics sont mis au pas, le pluralisme est alors réduit à néant : il n’y a plus qu’une seule Vérité Absolue. On l’a vu en Italie sous Berlusconi, et les résultats quelques années plus tard (j’en parle dans mon premier livre sur l’influence des médias). On le voit en France avec certaines chaines d’info en continu. Yvan Tchanga nous a également parlé ici de la situation au Cameroun. On a pu voir ce que ça a donné en Hongrie également, avec récemment des excuses publiées par la télévision publique pour avoir menti pendant des années à la population. Et cette énumération est loin de prétendre à l’exhaustivité. L’information ou le divertissement ne sont pas des finalités en soi, et on le voit très bien avec la presse people* ou même la fiction : non seulement, l’info n’est jamais qu’un produit comme un autre (comme les rumeurs, les opinions, les récits et les fake news…), mais en plus, c’est une ressource fondamentale pour modeler l’opinion publique…
* A mon sens, d’ailleurs bien plus puissante et insidieuse que les médias d’info… Entre autres parce que plus consommée.
Pour aller plus loin, lire aussi :
- Détail de l’actionnariat des groupes médias IPM et Rossel sur le site du CSA belge : IPM – Rossel
- Yvan Tchanga : reprendre la parole : médias, savoirs et résistances face aux discours dominants
- Marc de Haan : journalisme audiovisuel de service public, déontologie et émancipation
- Médias français : qui possède quoi ? (Acrimed et Le Monde diplomatique)
- Business des médias : quels modèles économiques pour (sauver) la presse ? (2020)
- Financement et indépendance de la presse : la fiabilité et le pluralisme sont-ils menacés ? (2017)
- Classement de RSF (Reporters sans Frontières) à propos de la liberté de la presse dans le monde



