Français et médias : aux racines de la défiance (ESJ Lille, 2021 et 2024)

Je centralise ici des réflexions et références qui m’ont permis de construire mon intervention (cours à l’ESJ Lille dans le cadre du diplôme universitaire en éducation aux médias et à l’information). Le cours a pour objectif de mieux comprendre le rapport que les citoyennes et citoyens entretiennent avec les médias d’information : quels sont leurs usages informationnels, comment s’informent-ils ? Quelles sont leurs représentations et leurs croyances à l’égard des médias, « traditionnels » ou « alternatifs » ? Quelles sont leurs attitudes face à la presse d’info et comment se réapproprient-ils les messages des médias ? Enfin, quelle place occupent-ils dans le circuit de diffusion, de propagation et de réappropriation de l’info dans l’espace public ?

[Mise à jour 2022] Voir aussi : Portail Presse et médias de la BnF, La défiance envers les médias (Bibliothèque nationale de France)

1. Confiance et méfiance : dans quelles mesures ? Étude synchronique

Les données chiffrées des derniers sondages d’opinion relatifs à la confiance nous font entrevoir un climat de méfiance, voire de défiance, à l’égard de la presse et des journalistes. Le tout, dans une certaine mesure.

Lectures :

2. Confiance et méfiance : dans quelles mesures ? Audiences et approche diachronique

Le croisement de différents types de données et l’étude diachronique des discours de remise en cause des médias d’info nous permettent de mettre en perspective la défiance actuelle ; la relativiser, d’une part, et en comprendre certains fondements et certaines raisons d’être, d’autre part.

« Le journal, au lieu d’être un sacerdoce, est devenu un moyen pour les partis. De moyen, il s’est fait commerce et, comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer mais pour flatter les opinions. Ainsi tous les journaux seront dans un temps donné lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins. Ils tueront les idées, les systèmes, les hommes et fleuriront par cela même ».

Balzac, Illusions perdues, tome 2, Un grand homme de province à Paris, 1839.

« Quelle importance peut-on alors accorder à la presse, telle qu’elle existe aujourd’hui, avec sa quotidienne dépense de poumons pour hurler, assourdir, exciter et effrayer ? – la presse est-elle autre chose qu’une fausse alerte permanente qui détourne les oreilles et les sens dans une fausse direction » ?

Nietzsche, Humain, trop humain, Opinions et sentences mêlées, aphorisme 321, 1888.

« Le flot déchaîné de l’information à outrance a transformé le journalisme, tué les grands articles de discussion, tué la critique littéraire, donné chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et petites, aux procès-verbaux des reporters et des interviewers ».

Zola, « Essai sur le journalisme », Les Annales politiques et littéraires, 1894.

Lectures :

On pourrait aussi mettre en regard cet « état des lieux de la défiance » envers les médias avec d’autres données comme la mesure des audiences ou le classement RSF, par exemple.

3. Confiance et méfiance : dans quelles mesures ? Aspects méthodologiques

Les journalistes le savent bien : le choix d’un angle d’attaque d’un sujet colore fortement la manière dont on va le traiter. Il en va de même pour la science de la confiance vis-à-vis des médias…

Lectures :

Il convient de compléter ces lectures relatives aux aspects méthodologiques avec l’une ou l’autre remarque concernant la distinction entre les méthodes quantitatives et qualitatives (cf. ce dossier). Concrètement, les données quantitatives rendent compte d’états de fait, de manière brute. Les données qualitatives, quant à elles, permettent de mieux comprendre les raisons des acteurs, de répondre à la question « pourquoi ? » (compréhension des subjectivités) et non seulement à la question « quoi ? » (description d’états de fait). Une enquête quantitative (questionnaires), pour être solide, doit reposer sur un échantillon conséquent et construit selon certaines exigences, tandis qu’une étude basée sur des entretiens longs investigue en général davantage le sujet, et tire sa validité de la saturation de l’échantillon (lorsque l’entretien n+1 n’apporte absolument rien de plus que l’entretien n), par exemple. De même, une observation participante (immersion de terrain) peut porter sur de petits groupes, parce que le but est de s’imprégner de leurs usages et façons de concevoir le monde. La méthodologie qualitative est appropriée pour mieux comprendre les représentations (croyances) et les pratiques des individus. En général, elles sont utiles pour rendre compte de la complexité des réalités socioculturelles. Dans le cas qui nous occupe, il me semble donc important de ne pas se limiter à une approche quantitative de la défiance, mais de tâcher de comprendre ce qui la fonde. Il est d’ailleurs possible que la défiance doive s’accorder au pluriel (tout comme « les médias », « les Français »… sont loin d’être des groupes homogènes) : si les contestations auxquelles les médias doivent faire face ont sans doute des traits communs, il y a aussi certainement des spécificités propres à chacune de celles-ci. Dans tous les cas, il faut aussi s’interroger sur les limites de chaque méthode de collecte ou de traitement des données, afin de ne pas extrapoler les conclusions à en tirer. On sera très vigilant à la différence entre ce que les individus déclarent (déclaratif) et leurs comportements (comportemental), par exemple.

Prolongement : les termes « média » et « média d’info » sont insuffisamment définis, lorsqu’on les retrouve dans des sondages, notamment. Question rhétorique : que veut dire « s’informer sur Internet » ? Avez-vous déjà vu un livre indiquer « Source : Bibliothèque » ?

4. Consommation, pratiques et usages de l’info : au-delà des chiffres

La défiance envers les médias est-elle synonyme d’esprit critique ? Au contraire, est-elle nécessairement le symptôme d’une pathologie paranoïde ? Les réponses se situent certainement entre les deux. En tout cas, la défiance témoigne certainement de logiques sociales et affectives, et non seulement rationnelles. Pour mieux les comprendre, il importe de comprendre les pratiques, usages et comportements des publics, ainsi que leurs discours, au-delà de chiffres bruts…

Lectures :

Pour approfondir des thèmes spécifiques :

Gilets jaunes

Complotisme, défiance et post-vérité

5. La critique académique des médias

Il existe plusieurs paradigmes relatifs à la sociologie des médias. Certains étudient les émetteurs et leurs intentions, d’autres se focalisent sur les industries médiatiques et les idéologies et/ou représentations qu’elles véhiculent, ou encore sur la réception. Peut-on y trouver des raisons de se méfier des médias ? Quelle est la réappropriation de ce genre de théories critiques ?

Lectures :

Prolongement : un média n’est pas l’autre, un public n’est pas l’autre…

6. La critique des médias dans les médias et la politique

Les médias adorent la critique, d’autant plus si elle est contestataire. Ils organisent des luttes d’opinion sur différents sujets, quitte à ce que la dénonciation porte sur leur propre fonctionnement. Cela se manifeste entre autres sous la forme d’articles et d’émissions de « décryptage » ou satiriques, « mettant violemment en cause le système des médias, eux-mêmes compris » (cf. Aubenas et Benasayag).

Lectures :

Entre la critique académique et la critique des médias par les médias : Acrimed, @rrêt sur images

Pour approfondir des thèmes spécifiques :

Régulation, éthique et déontologie

Trump et les discours politiques anti-médias

7. Regard historique sur les médias de masse et les origines de la défiance

Lecture : LECOMTE, J., Nuance ! La puissance du dialogue, Paris, Les Pérégrines, 2022.

Plus précisément, les points abordés figurent dans la Partie 1, Chapitre 1 : « Médias, Modernité et Postmodernité ». Intertitres : « Le sacre de la Raison », « Les grandes désillusions », « L’accélération du morcellement social », « Désinformation, post-vérité : récits et contre-récits », pp. 21-32.

Tout le monde est un média !

Voir aussi la tension entre émancipation et aliénation dans Présupposés moraux en éducation et journalisme (2014).

Prolongements et débats par rapport à l’éducation aux médias et à l’information (EMI)

Lectures :