Surveillance de masse et pouvoir(s)

Edward Snowden

Edward Snowden

Je m’étonne de lire certaines réactions suite aux révélations d’Edward Snowden, relatives à la surveillance de masse (pour ceux qui ne savent pas ce dont il est question, cf. notamment cet article du Monde (2013)).

Ainsi, on peut lire ce genre d’article : « Prism : pourquoi le public ne se sent pas assez concerné par l’espionnage de nos vies privées (et pourquoi il devrait) ».

Déjà, notons que le titre de cet article est en partie fallacieux étant donné le nombre de partages dont il a fait l’objet. En réalité, ceux qui partagent ça font partie du public, et ils démontrent par conséquent que celui-ci se sent concerné par PRISM (au moins en partie). Il y a en réalité plusieurs publics, et l’un de ces publics rend faux le titre, au moins en ce qui le concerne. Il se distingue en le partageant.

Il y a plusieurs types de personnes qui s’agitent suite aux révélations d’Edward Snowden.

Ceux qui pensaient que ça n’arrivait qu’aux autres et qui se sentent concernés maintenant qu’ils savent que ça les touche directement

D’abord, il y a ceux que ça n’avait jamais inquiétés, et qui aujourd’hui crient au loup. Ceux pour qui la surveillance, c’était des conneries, des phantasmes de complotistes à deux balles. Ceux qui n’en avaient rien à foutre tant que ça n’était pas susceptible de toucher leurs messages privés sur Facebook. Désormais, ça leur parle les questions de vie privée et de confidentialité ! On les voit maintenant fervents défenseurs des libertés individuelles et de la confidentialité.

A croire qu’ils n’avaient jamais été prévenus auparavant. Parce qu’au fond, Edward Snowden n’apporte rien de véritablement neuf sous le soleil : cela fait des années que certains s’époumonent à dire qu’avec Internet, les gens se fichent eux-mêmes. De nombreux individus donnent leurs données en pâture à des firmes privées ou à des gouvernements. Combien de fois n’y a-t-il pas eu de levées de boucliers face aux politiques de confidentialité et de récoles de données de Facebook (Cf. « Europe versus Facebook », entre autres) ? Ces personnes ne se sentaient pas concernées. Aujourd’hui, dès lors qu’ils se sentent « espionnés » personnellement, cela les touche. Temporairement du moins, un objet de « scandale » en chassant un autre.

Ceux qui s’érigent en prophètes de l’apocalypse

Ensuite, il y a ceux « qui l’avaient dit ». Ah, ces visionnaires ! Ce sont ceux qui ont lu Orwell, ceux qui ont lu Foucault. Ceux qui, du haut de leur piédestal, se dressent en donneurs de leçons depuis des lustres. Ceux qui savaient que la plèbe sacrifiait ses libertés, en s’inscrivant sur Facebook, ou simplement au nom de la sécurité (caméras de surveillance, consentement de cession de données en échange de services, etc.)…

Pour l’anecdote au sujet du couple sécurité – liberté / vie privée, en 2010, un sondage estimait que 23% des Allemands seraient prêts à se faire implanter une puce sous la peau « si cela peut aider les secours à les localiser en cas de problème », par exemple. Notons qu’en règle générale, lorsqu’il s’agit de justifier une privation d’une liberté (ou du moins une surveillance et un contrôle accrus), c’est la sécurité qui est mise en avant (argumentaire généralement par la peur et/ou des incitations). De manière plus large, souvent un amoindrissement de liberté par la surveillance se voit « compensé » par un service, un privilège.

> [Edit 2016] Lire aussi : Lorre B., « La surveillance de la société, une question pas vraiment nouvelle… » (2016) et Mattelart A., Vitalis A., Le profilage des populations du livret ouvrier au cybercontrôle (Paris : La Découverte, 2014).

Dans quelques temps, sans doute que des assurances seront moins chères si vous choisissez d’installer une ou plusieurs caméras dans votre voiture.

> [Edit 2016] J’ai lu il y a peu que des assurances proposent déjà des réductions si vous leur donnez accès à votre compte Facebook. Lire aussi « Et si, demain, votre mode de vie était contrôlé par votre compagnie d’assurance » (Bastamag, 2016)

Ceux qui n’ont (toujours) rien à se reprocher

Ceux qui « n’ont rien à se reprocher » et pour qui la vie privée n’est pas un problème accepteront-ils un jour de porter en permanence sur eux un objet explosif si celui-ci leur donne des avantages financiers et des privilèges, et que celui-ci sert « au cas où », dans la lutte contre le terrorisme ?

> « Si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre » (Wikipédia)

Ceux qui « n’ont rien à se reprocher » (pour le moment !), justement, pourraient peut-être également s’interroger sur les mesures discriminatoires qu’ils cautionnent implicitement. En gros, tant que ça ne les atteint pas directement, ils s’en fichent, alors que des personnes font face à des injustices.

On sait déjà par exemple que c’est considéré comme « louche » si vous n’êtes pas sur un réseau social, notamment par de potentiels employeurs. Il y a des normes et chacun doit s’y conformer implicitement. Si vous ne « montrez pas patte blanche », vous êtes considéré comme un dissident. Aujourd’hui, vous n’avez rien à vous reprocher. Demain, quelqu’un en décidera peut-être autrement, de manière totalement arbitraire, sur base de votre sexe, de votre couleur de peau, de votre langue, de votre religion, de vos fréquentations ou encore de vos convictions politiques ou idéologiques. Et il sera trop tard. C’est la fable de la grenouille.

Holger Gröschl

Au-delà de cet argument, il y a une forme d’égocentrisme dans cette posture. Ne faut-il s’inquiéter d’injustices que lorsque nous en sommes victimes ? En effet, comme le pointent plusieurs observateurs, un problème est que ce fonctionnement est hautement discriminant envers certaines catégories de population plus « fragiles » (voire particulièrement « dominées », des minorités ethniques ou culturelles, par exemple), plus « critiques » envers le système (des manifestants, entre autres), etc. A ce sujet, voir entre autres le documentaire Do Not Track.

Margaret Atwood, La servante écarlate (1985, trad. Sylviane Rué)

Les attitudes moralisatrices ou négligentes ne permettent pas à mon sens de penser véritablement les enjeux relatifs à ces faits. Ces faits inéluctables. Ces faits par rapport auxquels il est difficile, voire impossible, de faire marche arrière.

La vie privée, c’est la liberté

« La question de la vie privée est-elle un problème de vieux cons ? » se demandait Jean-Marc Manach en 2010. Pour lui, les « vieux » ont leur mot à dire face à ces jeunes qui ne s’en fichent peut-être pas tous tant que le sens commun voudrait le croire.

Citée dans un article de PCInpact.com, la fondatrice du site Groklaw est plus explicite encore. Elle évoque un passage d’un livre de Janna Malamund intitulé « Private Matters : In Defense of the Personal Life » décrivant notamment comment la surveillance est un puissant moyen de contrôle : « L’une des fonctions de la vie privée est de fournir un espace sûr loin de toute terreur ou agression. Lorsque vous enlevez à une personne sa capacité à s’isoler ou à conserver des informations intimes pour elle-même, vous la rendez extrêmement vulnérable ».

Le problème, c’est que la mécanique est en marche, et depuis longtemps. Cartes bancaires, cartes d’identité à puces, GPS, GSM, croisements d’informations issues des bases de données commerciales et administratives, caméras publiques de surveillance, formulaires remplis çà-et-là de notre plein gré, présence en ligne (et même absents, nous sommes taggés par nos pairs, mis sur le web par nos employeurs…), etc. Big Brother, qu’on le veuille ou non, c’est trop tard : on est tous fichés.

> [Edit 2015] Dans l’excellent documentaire Do Not Track, des images d’archives montrent que certains intervenants « prédisaient » déjà ces enjeux il y a plusieurs dizaines d’années.

La réputation, une vraie fausse question ?

La plupart des pseudo « penseurs » de la vie privée mettent l’accent sur des questions qui se situent davantage à un niveau interpersonnel qu’à un niveau social.

Ainsi en découlent les principes marketing de « réputation » : votre (futur) employeur peut voir ce que vous publiez, vos amis vous jugent en fonction de vos actions sur les réseaux sociaux, etc. Le conseil d’or, en conséquence, est de régler ses paramètres de confidentialité et de « réfléchir avant de publier » (cf. par exemple la caricature dénoncée par Michel Guillou, s’exprimant au sujet de la campagne « Soyez net sur le net »).

Le genre de choses qu’une ou deux claques sociales permettent d’apprendre et qui semblent de plus en plus admises en termes de règles implicites sur les réseaux en ligne.

Une des dérives possibles est de créer une culture du self-branding, du « marketing de soi », où chacun ne se montre que sous un jour tout à fait hypocrite, travaillé et artificiel, avec également cette question de « la mise en chiffres de soi ». Ce n’est pas le débat ici.

> [Edit 2014] cf. mon article « Le coté malsain de la réputation » (2014).

Ces « penseurs » se retrouvent bien démunis quand on leur explique que même leur navigation privée fait l’objet d’une surveillance. A moins d’avoir été parano toute sa vie, de ne fonctionner que par logiciels libres, d’habiter dans une grotte derrière un rideau de fer et de n’avoir aucune vie sociale, il est plus que probable que des données aient été collectées sur nous, plus ou moins à notre insu.

Au sujet de la gestion de l’intimité et des relations interpersonnelles, il me semble plus porteur de développer une réflexion sur la question du consentement, notamment. Par exemple, pourquoi cela pose-t-il problème que je dévoile des photos d’un ami sans son accord préalable ?

Pouvoirs et contre-pouvoirs

Maintenant, il demeure stupide de penser qu’Obama « lit tous nos mails ». J’ai la croyance qu’il a autre chose à faire de ses journées.

C’est là qu’interviennent les alarmistes : Big Brother, c’était de la gnognotte face à ce qu’on connait aujourd’hui. Sauf que dans 1984, le système est beaucoup plus coercitif. Dans cet ouvrage de fiction, le système est totalitaire et tyrannique, et ça change énormément la donne. En gros, il y a une disproportion de pouvoir, et qui plus est ce pouvoir est utilisé pour se perpétuer lui-même au détriment de la majorité du peuple (et a fortiori de minorités en son sein).

Toutefois, on ne peut pas totalement donner tort à ces alarmistes, car on le sait depuis longtemps : aux States (et ailleurs), on utilise ses armes en bon père de famille, faut pas déconner (lire au second degré, hein) ! La bombe nucléaire, les armes à feu, c’est seulement pour la sécurité. C’est seulement contre les méchants.

En réalité, n’importe quel système totalitaire qui aurait accès à ces possibilités techniques deviendrait directement extrêmement puissant : si on sait lire vos mails, on sait lire aussi ceux de « votre » armée. Puis on peut vous faire chanter, puis on peut vous retrouver, ainsi que vos proches (en les « embêtant » un peu, au besoin). Comme dans les meilleures dystopies.

Ce n’est pas faux.

Ce n’est pas neuf non plus. Un système totalitaire n’a d’ailleurs pas besoin de tout cela pour être extrêmement puissant et coercitif.

Un problème réside dans le fait qu’on ne peut pas décemment penser comme dans tel ou tel article (un au hasard) que demain, face à ces risques, la population entière va se mettre aux logiciels libres et déserter ces saletés de sociétés commerciales, administrations et autres organismes qui ont minutieusement collecté leurs données – souvent offertes sur un plateau d’argent – depuis des années (ce qui n’empêche pas de tâcher de faire des avancées en ce sens…).

Quand bien même ce serait le cas, ce nombre écrasant de personnes aurait tout de même été fiché durant des années. Et à chaque génération, il faudrait que les enfants et ados suivent les traces de leurs parents pour éviter de tomber dans le piège du fichage. Autrement dit, face à la collecte massive et systématique de données, la « déconnexion » massive ne me semble ni souhaitable, ni réaliste (et peut-être même pas efficace).

Est-ce pour autant du fatalisme ? Je ne le crois pas. Je préfère de loin cette position à celle qui inculque un self-branding nauséabond, mettant tout à fait de coté les véritables enjeux de société.

Pour moi, être absent du web, se créer un « faux profil » et partager des informations erronées, « réfléchir [à sa réputation] avant de poster » ou encore fuir les « gros acteurs » des réseaux n’a pas beaucoup de sens, si l’enjeu est de prévenir toute dérive totalitaire.

Même l’éducation aux médias, lorsqu’elle se limite au niveau interpersonnel, est stérile face à ce problème. Le problème se situe dans le déséquilibre des pouvoirs.

Par conséquent, il est selon moi possible de développer des contre-pouvoirs, entre autres. Le problème d’un système à la Big Brother, c’est le déséquilibre dans la répartition du pouvoir, avec une entité quasi omnipotente et aucune alternative ayant assez de pouvoir par ailleurs.

Il ne faut pas se leurrer : si un système suffisamment puissant décide de faire un usage de nos données personnelles contre nous, ce n’est probablement pas parce que nous ne sommes pas ou plus sur Facebook que nous aurons la moindre chance d’y échapper. Le fait que certaines personnes n’aient pas appris à gérer leur confidentialité et que ça leur pose des problèmes au niveau personnel peut être soulevé, mais cela ne suffit pas au niveau collectif. La question d’une « communication consciente de soi » est presque anecdotique si l’on se situe au niveau politique et social.

I sometimes fear that people might think that fascism arrives in fancy dress worn by grotesques and monsters as played out in endless re-runs of the Nazis. Fascism arrives as your friend. It will restore your honour, make you feel proud, protect your house, give you a job, clean up the neighbourhood, remind you of how great you once were, clear out the venal and the corrupt, remove anything you feel is unlike you… It doesn’t walk in saying, « Our programme means militias, mass imprisonments, transportations, war and persecution ».

Michael Rosen, « I sometimes fear… », 2014.

Résoudre les déséquilibres

Le web offre notamment des possibilités de faire réseau, d’échanger de l’information, etc. Il est possible de contribuer à prévenir les usages nocifs, les abus de pouvoir, en faisant circuler l’information, par exemple. Il existe plus que probablement de nombreuses pistes que je n’envisage même pas. Mon propos est simplement de dire que face à un système dont le potentiel de contrôle et de surveillance est gigantesque, si on veut vraiment agir, il convient d’envisager d’autres systèmes parallèles – des contre-pouvoirs – et non de se voiler la face.

Voir aussi, pour aller plus loin (edit) :

> Les « révélations » au sujet d’un autre outil de surveillance (juillet 2013).

> « Données personnelles : sortir des injonctions contradictoires » (2014).

> Refusez les programmes de surveillance de données comme PRISM, XKeyscore etTempora – PRISM Break.

> « Grâce à vos données personnelles, on peut tout savoir de vous, voyez vous-même » (2014).

> « Tentez d’échapper à la surveillance de la NSA » (2014).

> « Google en sait beaucoup plus sur nous que nous-mêmes » (2015).

> Do Not Track (webdoc, 2015).

> John Oliver, Edward Snowden, and Unconditional Basic Income. How all three are surprisingly connected (2015).

> Marc Dugain et Christophe Labbé : « L’homme nu – La dictature invisible du numérique » (On n’est pas couché, 2016).

> François Charlet :  « On veut vous faire croire que vous n’avez rien à cacher » (2016).