Armement et bombes nucléaires : l’Humanité en sursis ?

1945. 6 août. Les Etats-Unis bombardent Hiroshima. 140 000 morts estimés. 9 août, récidive sur Nagasaki. 74 000 décès.

“Septante ans après Hiroshima et Nagasaki, les hôpitaux de la Croix-Rouge japonaise continuent de soigner des personnes atteintes de divers cancers et leucémie imputables aux radiations des explosions atomiques et près de deux tiers d’entre elles en meurent” (La Libre, 2015).

Depuis, le spectre de la bombe nucléaire est toujours bien présent. Escalade de la menace durant la Guerre froide. Les technologies deviennent de plus en plus puissantes et donc potentiellement meurtrières. Plusieurs nations font la course à l’armement. Dans un but d’intimidation, sans doute prioritairement. Mais la menace demeure.

Images des champignons atomiques à Hiroshima (à gauche) et Nagasaki (à droite).

Un potentiel de destruction inédit

En 2018, plusieurs articles titrent que “la Russie détient l’arme nucléaire la plus puissante au monde” (SciencePost, 2018) :

“Selon le simulateur de bombe nucléaire Nukemap, si cette seule torpille était larguée demain sur New York, elle tuerait instantanément 8 millions de personnes et en blesserait 6,6 millions supplémentaires”.

> Lire aussi : US Report Confirms Russia Is Developing the World’s Most Powerful Nuclear Weapon (Futurism, 2018)

A titre comparatif, ci-dessous, une simulation du potentiel de destruction d’une telle bombe[*] si elle était larguée sur Bruxelles, ainsi qu’une autre prenant Paris pour cible.

Simulation NukeMap – Tsar Bomba (100MT) sur Bruxelles.

Simulation NukeMap – Tsar Bomba (100MT) sur Paris.

> Découvrez le simulateur Nukemap

L’Humanité détient le pouvoir de se suicider

Pour Philippe de Salle, président de l’association des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire, il y a aujourd’hui de nombreuses raisons de continuer à s’inquiéter de la menace nucléaire.

En plus de dénoncer les attitudes irrationnelles de certains dirigeants, Philippe de Salle explique que la course à l’armement bat toujours son plein. Selon lui, les politiques militaires des USA et de la Russie, notamment, sont loin d’être rassurantes. Il souligne que “les complexes militaro-industriels tout-puissants font et défont les présidents. Les actions boursières de l’armement, malgré les crises, sont en constante progression (plus de 7 %)”.

La dissuasion nucléaire due au fait qu’une attaque entrainerait des représailles engendre un équilibre précaire, souvent à un fifrelin d’être renversé. Pour de Salle, cette ambiance d’intimidation encourage même la prolifération des armes.

Enfin, l’auteur estime que dans un contexte de guerre presse-bouton (où un certain nombre d’actes meurtriers sont automatisés, déconnectant ainsi leurs responsables des conséquences de leurs actes), les technologies pourraient faire l’objet de cyberattaques qui augmentent notre vulnérabilité.

Il conclut que “le risque d’une guerre nucléaire mondiale est tout sauf négligeable. Elle ne signifierait rien moins que la fin de l’humanité”.

The Difference Between a Hydrogen Bomb and an Atom Bomb
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“Les bombes H à hydrogène, du type de celles que la Corée du Nord affirme avoir essayé avec succès, ont une puissance infiniment supérieure aux bombes A, comme celles larguées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945. […] La puissance de la plus grosse bombe H à avoir jamais explosé, l’essai soviétique “Tsar Bomba”, le 30 octobre 1961 au dessus de l’Arctique, était de 57 mégatonnes, une puissance théoriquement près de 4.000 fois supérieure à la bombe sur Hiroshima” (La Libre, 2016).

Les événements d’Hiroshima et de Nagasaki, notamment, ont profondément influencé la pensée d’Hans Jonas : tout comme un homme a la possibilité de se suicider, aujourd’hui c’est l’Humanité qui a ce pouvoir. Or, à une grande liberté, on associe une grande responsabilité : plus une personne a du pouvoir (d’agir), plus les conséquences de ses actes peuvent s’avérer gigantesques. De plus, l’Humanité possède le pouvoir technologique de s’auto-détruire : l’Humanité entière est à la fois le sujet et l’objet de la responsabilité. Elle est vulnérable par rapport à l’agir d’un ou plusieurs individus. La responsabilité porte sur l’Humanité entière.

En regard de ces enjeux, Hans Jonas énonce un impératif moral dans Le principe responsabilité (1979, p. 30) :

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ».

Autrement formulé :

« Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie ».

Armement et “pragmatisme”

Dans Guerre(s) et philosophie (2015), je prenais explicitement une position morale a priori contre la guerre. Je citais alors un argument que l’on peut opposer à un tel positionnement : en admettant que la guerre est un mal, cela n’empêche qu’elle est parfois un mal nécessaire pour éviter un plus grand mal. C’est l’argument de l’ultime recours : c’est la seule solution pour éviter efficacement plus de souffrance. C’est un argument sous-jacent que l’on retrouve dans la course à l’armement nucléaire.

En gros, on invite à considérer que l’arme sera utilisée “en bon père de famille”, seulement si les circonstances rendent cet usage nécessaire :

“[Il s’agit de] l’usage de la force en tant qu’ultime recours en fonction des circonstances. Cette notion est très importante […] dans la mesure où une stratégie de propagande de guerre consiste justement à présenter les faits de manière à laisser croire à la population qu’il s’agit de la seule et unique solution possible pour assurer la protection du plus grand nombre…

[…] La seule justification possible de faire du mal […], c’est d’éviter un mal qui lui est supérieur (résister contre un arbitraire sanguinaire, contre des injustices, etc.).

Un problème majeur à mon sens est que la position « défensive » (et les discours engendrant la peur vis-à-vis d’une instance désignée comme une menace en général) est l’une des postures argumentatives utilisées pour attiser les tensions et ériger une guerre probablement évitable (dans certains cas) en quelque chose de légitime aux yeux du peuple.

> A la lumière de ces considérations, il est possible de s’interroger sur les mots utilisés pour justifier le recours à la violence : la guerre « préventive », la « légitime défense », etc. Lire Doctrine de la guerre juste et Légitime défense

De manière générale, les arguments visant à légitimer une guerre a posteriori sont parfois fallacieux”.

Il s’agit également d’une posture qui se veut “pragmatique” : si vous ne vous armez pas, alors vous êtes vulnérable. C’est un argument circulaire basé sur une pétition de principe : “puisque ‘tout le monde’ est armé, alors ‘tout le monde’ doit être armé”.

Everybody else has a gun.

You’re not safe.

So buy a gun.

(Syllogisme US : tous les autres ont un flingue. Si vous n’avez pas de flingue alors que les autres en ont un, vous n’êtes pas en sécurité. Donc achetez un flingue).

Gun Safety – Toonhole.com

Ce raisonnement est biaisé par le fait qu’il tient implicitement ce sur quoi il se fonde pour une nécessité. Faut-il que “tout le monde” possède un flingue pour se protéger des personnes qui possèdent un flingue ?

“Les objets sont inoffensifs, seuls les méchants sont méchants”

Nous pourrions estimer que les technologies en tant que telles ne sont pas dangereuses, mais que c’est leur usage qui est problématique. Cet argument a des limites. Il est plus difficile pour un individu de tuer quelqu’un avec un bout de bois qu’avec une kalachnikov. L’objet en soi n’est pas totalement neutre. Dans le cas de la bombe H, comme nous l’avons vu, le potentiel de destruction est colossal.

Quant aux armes pour « se défendre », nous voyons aux USA qu’elles empêchent rarement les tueries de masse, alors qu’elles y contribuent régulièrement, sans compter les accidents et les suicides. Ce n’est pas efficace ! De plus, c’est un faux problème : « il faut avoir une arme pour se défendre de ceux qui ont une arme ». Le mieux serait que ces derniers n’en aient jamais possédé.

> Corrélation directe entre le port d’armes et le nombre de morts aux USA (Vox, 2015)

Des guerres de plus en plus “automatisées” – et donc déshumanisées

Pour Albert Bandura, il existe des situations dans lesquelles des individus se “désengagent moralement” (Moral disengagement – Wikipedia (en)), c’est-à-dire en gros qu’ils “mettent en veilleuse” leurs principes éthiques en agissant. C’est le cas par exemple dans des situations de dilution de responsabilité (effet du témoin) ou cela peut être mis en parallèle avec ce qu’Hannah Arendt appelle la “banalité du mal”. Pour Arendt, le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann a commis des actes atroces parce qu’il a cessé d’exercer son jugement moral. Il s’est comporté comme un médiocre. Pour sa défense, celui-ci a d’ailleurs martelé qu’il n’avait fait que “suivre les ordres”.

Il y a des siècles, pour assassiner quelqu’un, il fallait s’en approcher, s’armer d’un objet lourd ou pointu, ou encore l’empoisonner… Puis il y a eu les fusils, puis les grenades, qui ont augmenté la distance : il était désormais possible de tuer une personne sans voir son visage, ses émotions… “Il suffisait” alors de le déshumaniser à grands renforts de propagande. Ensuite, il y a eu des avions, les chars ou les navires dans lesquels les pilotes appuient sur des boutons qui balancent des missiles sur des choses qui ressemblent parfois vaguement à des humains, de loin. Désormais, il existe des drones et des écrans qui permettent d’agir à distance, et encore cette bombe nucléaire. De sorte que la personne qui appuie sur un bouton, qui n’est potentiellement même que celle qui reçoit l’ordre de le faire et non celle qui le décide en première instance, est de plus en plus déconnectée des conséquences de ses actes. L’acte en soi est rendu si anodin en regard de ses conséquences.

Autrement dit, nous vivons désormais dans un contexte facilitant le désengagement moral des individus qui peuvent poser des actes de guerre meurtriers. Des armes sont conçues pour faciliter le meurtre de masse, y compris d’un point de vue moral.

C’est là tout le paradoxe : aujourd’hui, les actes de guerre n’ont jamais eu autant de potentiel destructeur, et ceux qui les commettent n’ont jamais été autant déconnectés de ce potentiel.

4 commentaires

  1. Commentaire de Baptiste Campion

    Tout en trouvant ta réflexion très intéressante, je trouve que c’est une drôle d’idée de choisir la Tsar Bomba pour une telle réflexion. Si le résultat de la simulation est assurément plus spectaculaire (et pour cause…), elle était aussi une sorte d’aberration dans la folle course au nucléaire des années 50-60 : engin expérimental de recherche (pour un modèle de bombe destinée à être presque deux fois plus puissant, dont le programme a avorté après ce test), plus de deux fois plus puissant que tout ce qui a jamais été construit et mis en service.

    La puissance destructrice de la Tsar Bomba était démentielle (je veux dire : encore plus démentielle que les autres), et à ce titre est peut-être intéressante pour montrer jusqu’où est allée cette folie, mais elle était tellement hors du commun qu’elle en viendrait presque à relativiser les arsenaux bien opérationnels, dont chaque tête nucléaire est de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de fois moins puissants.

    Or, les dangers actuels du nucléaire ne résident pas dans l’existence d’armes avec des puissances destructrices aussi démentielles, mais dans des armes (en comparaison) beaucoup plus “raisonnables” : les bombes intermédiaires (échappant aux traités de contrôle des armes stratégiques), la prolifération nucléaire (Israël, Inde, Pakistan, Corée du Nord, demain sans doute l’Iran, l’Arabie Saoudite, peut-être la Syrie, la Turquie, le Brésil, la Corée du Sud, l’Afrique du Sud voire —même si le débat y est évidemment plus vif qu’ailleurs— le Japon), le brouillage du “seuil nucléaire” (avec la tendance de certains pays à légitimer le “nucléaire tactique” ou “de théâtre”), les “bombes du pauvre” et les acteurs non-étatiques…

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