Faut-il “en finir” avec Arendt ?

Pendant 6 ans, mes étudiants ont bouffé de la philo d’Hannah Arendt, dont je développe le concept de “banalité du mal” sur mon site également.

Récemment, j’ai vu une publication très critique à son égard, sur Twitter, la qualifiant de “raciste d’extrême-droite”.

Ceci m’a laissé un sentiment mitigé.

D’un côté, il me parait important de présenter cette facette de la réflexion philosophique, et plus spécifiquement de discuter du caractère douteux de certaines thèses philosophiques. D’un autre côté, je pense que les enjeux autour de la réappropriation de l’œuvre d’Hannah Arendt valent toujours le coup d’être étudiés et discutés. Je ne pense pas qu’il faille éliminer absolument tous les discours problématiques. Il me semble plus fertile de tâcher de les comprendre avec une distance critique, d’autant plus lorsque ceux-ci se prêtent à un débat d’idées (dans les limites du dialogue constructif et dans une certaine mesure).

De ce fait, il faudrait que je me penche plus longuement sur le sujet et que je mette à jour mes contenus liés à Arendt, le cas échéant.

En guise de première réflexion à chaud, je commencerais par noter plusieurs lectures possibles des auteurs incriminés, plusieurs rapports plus ou moins critiques à leurs œuvres. Par exemple, tout en rejetant fermement les dérives heideggeriennes (en ce comprises celles intrinsèques à ses écrits), il me semble dommage de faire l’impasse sur la pensée métaphysique de l’être humain dans sa temporalité et son influence sur d’autres auteurs, genre Sartre (Oui, Sartre, le mec qui a fricoté avec Castro et qui a “défendu la pédophilie” avec un paquet d’autres intellectuels français, genre de Beauvoir, Foucault, Barthes, Deleuze, etc. On n’est pas rendus… !).

> A propos d’Heidegger et du nazisme (Wikipédia)

De même, je trouverais dommage de reléguer Platon (et donc Socrate), Descartes et Kant aux oubliettes, alors qu’ils ont tous les 3 écrit de belles conneries (des trucs faux), voire des discours racistes / spécistes / … Non parce qu’il faut les idolâtrer, mais parce que leur pensée est réappropriée autrement aujourd’hui.

Après, cela peut remettre en question leur statut “d’incontournables” en regard d’autres philosophes et d’autres courants de pensée au moins tout aussi pertinents.

Kant n’aimait pas la branlette et était un poil raciste.

A propos du racisme et du totalitarisme de Platon : un article, un autre et encore un autre.

« […] le père s’habitue à devoir traiter son fils d’égal à égal et à craindre ses enfants, le fils s’égale à son père, n’a plus honte de rien et ne craint plus ses parents, parce qu’il veut être libre ; le métèque [563a] s’égale au citoyen et le citoyen au métèque, et la même chose pour l’étranger.

C’est bien ce qui se passe, dit-il.

À tout cela, dis-je, s’ajoutent encore ces petits inconvénients : le professeur, dans un tel cas, craint ses élèves et les flatte, les élèves n’ont cure de leurs professeurs, pas plus que de tous ceux qui s’occupent d’eux ; et, pour tout dire, les jeunes imitent les anciens et s’opposent violemment à eux en paroles et en actes, tandis que les anciens, s’abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffonneries [563b] et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas paraître désagréables et despotiques ».

Platon (République, VIII)

Platon, raciste et réactionnaire.

Je pense, contrairement à l’auteur du tweet, que celles et ceux qui apprécient des parties de l’œuvre d’Arendt – dont je fais partie – en apprécient une certaine lecture, et que cette lecture n’excuse en rien l’antisémitisme, par exemple. En même temps, je suis d’accord que ceci doit être mis en perspective avec l’ambivalence qui est reprochée à la philosophe, et ce déjà à l’époque, y compris entre autres par Hans Jonas.

Bande annonce du film “Hannah Arendt”

Je passe sur quelques caricatures / inexactitudes / éléments de rhétorique putaclic / jeux sémantiques stériles hors contexte dans le thread partagé en début d’article, sans présumer pour autant l’innocence de l’auteure. Une remise en question de ses positionnements philosophiques et politiques me semble bienvenue.

Je continue malgré cela de penser que le concept de banalité du mal est éclairant pour comprendre certains phénomènes. Cf. mes articles à ce sujet.

Cela n’empêche pas de débattre de sa pertinence, surtout en regard du zèle d’Adolf Eichmann dans l’extermination méthodique de juifs durant la seconde guerre mondiale. Cf. cet échange avec Baptiste Campion en 2019.

Aussi, s’il est indéniable (ou en tout cas très vraisemblable) que le vécu de la philosophe l’a poussée à vouloir comprendre comment des gens qu’elle a appréciés, voire admirés, ont pu soutenir “le mal” (c’est quand même de ça dont il est question), ça ne permet pas pour moi de conclure de manière aussi radicale et univoque à un antisémitisme d’extrême-droite de l’auteure.

Enfin, je pense qu’une certaine lecture de certains de ses concepts (voyez les pincettes) n’est pas incompatible avec une critique des idéologies / systèmes totalitaires et/ou racistes, au contraire. Comment certains systèmes et idéologies favorisent-ils – ou non – la déshumanisation ?

Cette perception a deux enjeux fondamentaux, à mon sens : plutôt que de s’en remettre à une « fatalité » contre laquelle on n’aurait rien pu faire (« ce sont des monstres », « ce sont des idiots » ou « ce sont des victimes ») :

    • d’une part, penser qu’il est possible de développer des habitudes éthiques en première personne (qui n’empêchent pas de garder toujours à l’esprit qu’il ne s’agit jamais d’un acquis). Il est possible d’exercer et d’entrainer une attitude réflexive sur soi-même. Il s’agit de développer une attitude attentive aux impacts effectifs (et potentiels, cf. Hans Jonas à propos de la responsabilité) de nos actes par rapport à nous-mêmes, à autrui (comme individu mais aussi en tant qu’être vivant, en tant que « vie ») et au monde. C’est une invitation éthique, individuelle : la personne humaine dispose d’une marge de liberté qu’il lui revient d’assumer.
    • d’autre part, penser qu’il existe des environnements et des systèmes qui sont plus ou moins propices à l’exercice du jugement moral. Nous sommes ici au niveau du contexte social : il est certain que les différentes situations peuvent aider ou non une personne à se mettre en questionnement sur elle-même. Il est possible de lutter contre les structures qui aliènent l’individu, pensent à sa place ou lui restreignent sa liberté au sens noble. Positivement, cela veut dire que l’on peut favoriser un cadre propice au jugement moral, au niveau politique (au sens noble, en ce compris à travers l’éducation, par exemple).

Qu’est-ce que l’existentialisme ? (2019)

C’est en tout cas la lecture que j’en avais jusqu’à présent. Mais il est bienvenu de la nuancer plus en profondeur en n’omettant pas les passages problématiques de l’œuvre et des positions politiques de l’auteure.

Pour conclure, ces circonstances m’ont permis de retrouver l’envie d’agir face au marasme émotionnel décrit plus haut. Ce plaidoyer pour la nuance peut s’avérer pertinent et efficace pour aller vers une meilleure entente vis-à-vis du réel. Il est donc non seulement souhaitable, mais il est également possible en pratique. Je me positionne en porte-à-faux face à ceux qui pensent que l’appel à un dialogue nuancé, faisant droit à la complexité du réel, peut être nuisible, même dans des situations d’injustice, même dans des situations d’urgence. Cela n’a rien d’un angélisme idiot. Au contraire : il s’agit alors de faire la part des choses de la manière la plus juste possible afin de résoudre les problèmes, en ce compris lorsqu’il s’agit de dénoncer. Il est question de prendre l’exacte mesure des faits, de les analyser et de les solutionner. Enfin, cela me semble être une façon de faire œuvre d’exemplarité et d’humilité au regard de la complexité du monde.

Plaidoyer pour la nuance (2020)

Comprendre, contextualiser, analyser de manière critique : cela me semble être l’un des enjeux de la démarche philosophique…