Dilemmes moraux et expériences de pensée en philosophie morale : tueriez-vous un homme pour en sauver cinq ?

Cet article fait suite à la lecture de l’ouvrage L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale, du philosophe Ruwen Ogien. L’auteur y défend l’intérêt des expériences de pensée, mais aussi plus largement de la méthode expérimentale (mettre des individus dans une situation et observer comment ils réagissent) en philosophie morale.

Plutôt que de faire une fiche de lecture de cet ouvrage, j’ai choisi de proposer une expérience de pensée du même type. J’ai proposé ce fil de discussion sur Twitter et sur Facebook, sous forme d’un sondage en 7 questions.

Le “Dilemme du Tramway” revisité

Ces expériences de pensée sont construites d’une manière très similaire au très connu “Dilemme du Tramway”. Dans une des versions de ce dilemme, un individu peut modifier la trajectoire du tramway en actionnant l’aiguillage. S’il ne le fait pas, 5 personnes mourront. S’il le fait, 1 seule personne mourra. Le but de cette expérience est – entre autres – de voir si oui ou non nous raisonnons de manière conséquentialiste, c’est-à-dire en fonction des conséquences de nos actes (ici la souffrance/douleur causée ou évitée).

Dans le cas du dilemme du tramway, une grande majorité de personnes (80-90%) déclarent qu’elles actionneraient l’aiguillage. Dans des réplications sous forme de simulation (jeu vidéo), les personnes activent également le changement de voie en majorité. Toutefois, cela ne signifie pas que l’on peut en tirer des conclusions sur la moralité humaine dans l’absolu.

> Tueriez-vous une personne pour en sauver cinq ? (Le Monde, 2011)

> “Dilemme du tramway” : allez-vous tuer une personne pour en sauver cinq ? (Nouvel Obs, 2018)

Dans cet article, premièrement, je commenterai les résultats des sondages réalisés. Un peu plus de 100 personnes y ont répondu. D’emblée, il est important de dire que ces commentaires ne peuvent être généralisés au-delà du sondage. De surcroit, il faut rester prudent quant à ce que nous pourrions en déduire à propos de la moralité des répondants. En effet, une des critiques majeures de ce genre d’expérience de pensée (et des méthodologies déclaratives en général, a fortiori dans des sondages) est que ce que les gens déclarent peut fortement différer de ce qu’ils pensent ou de ce qu’ils feraient en situation réelle.

Deuxièmement, je prendrai la peine de souligner les limites de ce type d’expérimentations. Ces dernières sont forcément réductrices (négligent de nombreuses données de contexte) et il est difficile de prédire les comportements que nous adopterions dans différentes situations sans les vivre effectivement.

Troisièmement, en guise de conclusion, je montrerai comment ces expériences peuvent aider à formaliser et à nourrir des réflexions de philosophie morale. Elles sont à mon sens un levier intéressant pour réconcilier la philosophie morale avec des questions de la vie de tous les jours. En effet, au-delà des données chiffrées, plusieurs personnes ont pris la peine de commenter et de discuter leurs opinions. L’hyper-abstraction est un piège de la pensée philosophique. Ce type d’expérience représente à mon avis un bon moyen de ne pas perdre de vue les liens nécessaires entre les théories philosophiques et leurs implications concrètes. Il s’agit d’ancrer le questionnement et les raisonnements éthiques dans des cas concrets, et non seulement dans des principes déconnectés du réels.

Tueriez-vous un inconnu innocent pour en sauver cinq autres ?

Le sondage se subdivise en 7 questions. Voici son énoncé complet :

  1. Un psychopathe vous enferme dans 1 pièce avec un homme, inconnu, attaché et bâillonné à une chaise. L’autre homme accepte de tuer 5 autres inconnus en échange de sa liberté Le psychopathe vous propose de tuer l’homme à coups de poing ou de ne rien faire. Que faites-vous ?
    • Vous frappez (poings)
    • Vous ne faites rien
  2. Variante KO. Le psychopathe vous propose de frapper l’autre homme (mêmes caractéristiques) à coups de poing ou de ne rien faire, mais cette fois vous devez le mettre KO (inconscient). L’homme n’aura pas à tuer les 5 autres personnes si vous faites cela. Que faites-vous ?
    • Vous frappez (poings)
    • Vous ne faites rien
  3. Variante batte. Cette fois, le psychopathe vous enferme dans une pièce avec cet autre homme (conditions idem) et il vous donne une batte de base-ball. Le psychopathe vous invite à tuer avec la batte ou à ne rien faire. Que faites-vous ?
    • Vous frappez (batte)
    • Vous ne faites rien
  4. Variante gaz. Cette fois, le psychopathe vous enferme dans une autre pièce que l’homme (caractéristiques toujours identiques). Vous ne voyez pas l’homme attaché. Le psychopathe vous propose d’appuyer sur un bouton qui libérera du gaz permettant d’asphyxier l’homme. Que faites-vous ?
    • Vous pressez le bouton
    • Vous ne faites rien
  5. Variante drone chirurgical. Cette fois, le psychopathe vous enferme dans une autre pièce que l’homme. Vous ne voyez pas l’homme. Le psychopathe vous propose d’appuyer sur un bouton qui commandera à un drone d’injecter à l’homme un produit mortel à base de morphine.
    • Vous envoyez le drone
    • Vous ne faites rien
  6. Variante criminel. Cette fois, le psychopathe vous montre, preuves à l’appui, que l’autre homme est un criminel récidiviste, ayant violé et tué des enfants. Une fois libéré, il tuera 5 autres personnes. Le psychopathe vous donne 4 choix.

    • Vous frappez à mort (batte)
    • Vous gazez
    • Vous utilisez le drone
    • Vous ne faites rien
  7. Variante psychopathe. Le psychopathe prend cette fois la place de l’homme inconnu et vous propose de soit le tuer lui, soit ne rien faire. Si vous ne faites rien, il continuera son jeu macabre. Que faites-vous ?
    • Vous frappez à mort (batte)
    • Vous gazez
    • Vous utilisez le drone
    • Vous ne faites rien
Expérience de pensée philosophique

Philosophie morale expérimentale – Résumé des expériences de pensée

Quelques mots sur la construction de cette expérience de pensée

A la base, je cherchais notamment à tester des hypothèses morales, principalement l’idée qu’il est moralement préférable de tuer “à distance” “sans se salir les mains” (voire sans faire souffrir) que de le faire en face à face.

On sait déjà à travers le dilemme du tramway que pour certaines personnes, l’interdit moral de tuer reste prédominant dans quasiment tous les cas de figure (ou en tout cas ils éprouvent une difficulté à agir, a priori, dans ce type de situation). Je voulais néanmoins aller plus loin et voir si le “dispositif” de meurtre avait une influence ou non sur la décision de “sacrifier une personne pour en sauver cinq”.

Frapper à mort ou ne rien faire ?

J’ai construit la question de la manière suivante : il fallait que l’autre homme soit “inoffensif” / ne puisse pas se défendre, mais quand même que l’acte de le tuer soit a priori plus “impliquant” que le fait d’actionner un levier pour modifier l’aiguillage d’un tramway.

On constate ici que sur 115 votes (votes également recueillis via Facebook), environ 75% des individus déclarent préférer ne rien faire. Ce chiffre est différent de celui obtenu via le dilemme du tramway, dans lequel 80-90% acceptent au contraire d’agir pour sacrifier une personne au lieu de cinq.

Or, une chose qui diffère ici, c’est entre autres la manière de sacrifier la personne. Même s’il est évidemment difficile de s’imaginer dans une situation où l’on pourrait être amené à frapper quelqu’un à mort, 3/4 des répondants semblent ici avoir une aversion à le faire.

La question de la responsabilité est également soulevée, parce que dans ce cas-ci, ce n’est pas celui qui décide de frapper ou non l’individu attaché à la chaise qui devra ensuite s’occuper ou non des cinq autres innocents. C’est d’ailleurs l’un des raisonnements de plusieurs personnes m’ayant contacté au sujet de ce test : “on ne sait pas si le psychopathe ment, ni si l’autre homme va effectivement tuer les cinq inconnus lorsqu’il devra lui-même agir”. Dans le cas de l’aiguillage à actionner ou non, la personne est la seule qui puisse agir pour “minimiser le drame” d’un point de vue conséquentialiste. Dans le cas présent, c’est moins clair. Il peut y avoir un phénomène de dilution de responsabilité.

Les personnes qui décident de frapper justifient généralement leurs actes par un calcul conséquentialiste, c’est-à-dire un raisonnement qui pondère les joies et les peines en tentant de minimiser les peines et maximiser les joies pour le plus grand nombre :

J’ai toujours décidé de tuer le gars parce qu’il allait tuer 5 personnes en sortant… Peu importe la méthode. Comme ça reste très quantitatif (5 vs 1), balek je le tue.

Ne rien faire = participer au massacre de 5 personnes ! Le monde est dangereux à cause de ceux qui laissent faire, nous rappelait Albert. Bon évidemment, agir ce n’est pas de gaité de cœur, sinon on ajoute des psychopathes supplémentaires à ton équation 😉

Je le tue à chaque fois. Pragmatisme pur et logique du nombre.

Tout en adoptant un raisonnement similaire, une personne soulève l’une des limites de cette mise en situation par la pensée :

Je viens de répondre aux sondages. Je crois utile de préciser que j’ai considéré qu’il était certain que l’homme allait effectivement tuer 5 personnes, et que j’allais être en mesure de lui infliger des coups dans le sens où exercer la violence [nous soulignons] m’est psychologiquement difficile (voire impossible, j’ai pas testé), même si moralement c’est ce qui me semble juste (dans les situations données).

Les personnes qui estiment que tuer est mal, qu’importent les circonstances, adoptent quant à elle un raisonnement moral déontologiste. Pour elles, il y a des règles morales fondamentales. Je souligne la question de la violence dans le commentaire ci-dessus justement parce que c’est une notion connotée à ce niveau : toutes choses étant égales par ailleurs, il est un devoir moral d’éviter d’avoir recours à la violence. C’est un raisonnement déontologiste. On retrouve ici néanmoins la question des circonstances qui justifient le recours à la violence. De même, parmi les personnes qui ont décidé de ne rien faire au lieu de frapper à mort, on peut imaginer que plusieurs d’entre elles ont estimé que l’interdit moral de tuer était prioritaire par rapport au raisonnement conséquentialiste, pour différentes raisons. On peut toutefois discuter de cette interprétation sur base des réflexions émises par des personnes qui ont pris la peine de commenter leurs réponses. En effet, le fait de ne rien faire peut aussi s’expliquer par la méfiance envers le discours du psychopathe (qui dit qu’il ne ment pas ?), par l’aversion émotionnelle (dans les tripes) à la violence, par la dilution de responsabilité (l’autre ne tuera peut-être pas les cinq innocents), etc.

Dans les premières situations, il s’agit d’un innocent (et victime) et même si il a accepté l’offre, rien ne prouve qu’il le fera… pas question de le tuer, mais le mettre KO est acceptable surtout si cela sauve des vies. Dans les deux derniers cas, le drone est sans douleurs.

Mettre une personne KO pour sauver cinq innocents ?

Dans la variante ci-dessus, la tendance est inversée. Au lieu de tuer l’individu attaché et bâillonné à coups de poings, il s’agit ici de le mettre KO (inconscient). Le raisonnement conséquentialiste est ici fortement de mise. Dans une approche conséquentialiste, si en frappant une personne, on évite cinq meurtres, le ratio des douleurs infligées sur les douleurs évitées est “favorable”. D’un point de vue déontologiste, on peut constater que près d’1/4 des personnes se refusent à frapper un innocent. Néanmoins, il semblerait que l’interdit moral de tuer soit plus fort que l’interdit moral d’avoir recours à la violence, à moins qu’il ne s’agisse juste d’un ratio plus avantageux entre les “coûts” et les “bénéfices” moraux du choix de frapper dans le cas de l’étourdissement.

En ce qui me concerne (moi et ma morale à moi), il n’y a que deux situations différentes dans celles que vous avez données :

– La seconde : rendre inconscient pour le libérer sans qu’il n’ait à assassiner 5 personnes

– Et toutes les autres

Il y a bien entendu d’autres explications possibles à ces choix, comme en témoigne le commentaire suivant.

En fait j’aurais accepté de le mettre KO si j’étais sûre de l’assommer. Je suis trop faible pour mettre KO quelqu’un juste avec mes poing.

Nous y reviendrons en discutant des limites de ces expériences de pensée.

Frapper à coups de batte ou ne rien faire ?

Cette variante est sans doute la moins intéressante de toutes à commenter. Ses résultats sont finalement fort proches de ceux relatifs à la situation initiale. Je dispose de peu d’éléments qualitatifs pour en discuter.

Gazer un innocent ou laisser mourir 5 personnes ?

Dans la variante avec le gaz, plusieurs paramètres changent. On aurait donc pu s’attendre à des résultats différents de la première situation. Néanmoins, ils sont ici similaires. Le premier paramètre qui change, c’est la distance. On peut gager qu’en situation réelle, il est plus difficile de mettre fin à la vie d’une personne dont on voit le visage que de le faire à distance, sans l’avoir jamais rencontré. Le second paramètre qui change, c’est le dispositif, qui n’est pas sans rappeler un contexte historique monstrueux. Ceci peut engendrer une aversion par rapport au dispositif. Toujours est-il qu’1/4 des personnes adoptent ici vraisemblablement un raisonnement conséquentialiste, comme lors des simulations précédentes : il est moralement préférable de sacrifier une personne pour éviter le massacre de cinq autres individus.

Et avec un drone chirurgical ?

Cette variante a mis à mal une de mes intuitions a priori. Cette variante implique l’usage d’un drone qui suppose au moins deux paramètres supplémentaires : tuer à distance (sans voir la victime) et le fait que ce drone est dit “chirurgical” (mort indolore). L’acte (pousser sur un bouton) est également “minime” par rapport au fait de frapper un individu jusqu’à l’étourdir, voire le tuer. La différence par rapport à la situation initiale est cependant relativement faible : 70% des votants déclarent qu’ils ne feraient rien, dans cette situation.

Si la différence est mineure, on peut toutefois prendre la peine d’ouvrir une réflexion sur cette base. On constate en fait que les individus répondent différemment à la question de savoir s’ils “sacrifieraient une personne pour en sauver cinq” en fonction du contexte dans lequel ils sont, et ici en l’occurrence en fonction du dispositif de “meurtre”. Ainsi, 80-90% des personnes interrogées disent qu’elles actionneraient un aiguillage pour modifier la trajectoire d’un train. Ici, seul 1 répondant sur 4 frapperait un individu à mort pour en sauver 5. Le résultat est même sensiblement différent lorsqu’il s’agit d’utiliser un drone chirurgical. Autrement dit, le moyen de tuer ne semble pas totalement neutre quant à la décision de tuer ou non.

Variante criminel

La variante dans laquelle l’individu attaché est un “dangereux criminel” est intéressante à plusieurs niveaux.

D’abord, on constate que la tendance à “tuer” ou “ne rien faire” est modifiée. Il n’y a plus que 40% des individus qui choisissent de ne rien faire, contre 70% dans le plus bas des cas précédents. Il serait donc plus “moral” de tuer certains individus que d’autres, pour les répondants qui auraient changé de réponse. Les justifications à ce type de raisonnement peuvent être multiples. On peut estimer par exemple qu’il existe “par essence” des individus moralement moins bons que les autres (je discute ici de pourquoi c’est une très mauvaise idée). Il peut s’agir aussi d’un “alibi” permettant de se déresponsabiliser moralement (“c’est lui qui l’a mérité”), de s’alléger la conscience. On peut aussi imaginer que l’individu recommencera des méfaits, et donc envisager selon une approche conséquentialiste qu’il est plus susceptible de respecter sa promesse d’effectuer 5 meurtres…

Ensuite, on constate une préférence pour la méthode du drone pour tuer le criminel. Cela conforte la thèse selon laquelle le moyen de tuer n’est pas neutre moralement.

Dans les premières situations, il s’agit d’un innocent (et victime) et même si il a accepté l’offre, rien ne prouve qu’il le fera… pas question de le tuer, mais le mettre KO est acceptable surtout si cela sauve des vies. Dans les deux derniers cas, le drone est sans douleurs.

40% des personnes interrogées préfèrent néanmoins toujours ne pas tuer. Ne prennent-elles pas néanmoins une part de la responsabilité de la mort des autres individus ? Ne pas tuer, c’est choisir de laisser mourir, non ? Ceci est évidemment discutable en philosophie morale dans la mesure où ici, elles agissent sous la contrainte. De plus, contrairement au dilemme du tramway où les personnes peuvent décider en leur âme et conscience, et où leur décision semble le seul moyen permettant de changer le sort des victimes, ici la mort des 5 autres individus pourrait être évitée par d’autres moyens (par exemple, la rébellion de la personne attachée sur la chaise, ou encore le fait que le psychopathe bluffe ou change d’avis, par exemple).

J’avoue avoir hésité, mais je suis partie du principe que je ne tue personne dans cette histoire.

Variante psychopathe

En 6/7 j’hésite beaucoup, mais, en admettant que j’accepte de croire le psychopathe (ce qui n’est pas gagné), je crois que je décide d’utiliser le drone. En 7/7 je défonce le psychopathe, peu importe la méthode… Mais ça, c’est en théorie… Difficile de savoir ce que je ferais réellement.

Cette variante obtient des réponses similaires à la variante “criminel”. Néanmoins, elle soulève aussi d’autres questions intéressantes. En effet, bien que ce ne soit pas formulé comme tel, on pourrait envisager qu’il s’agit d’une invitation à une euthanasie ou à une forme de suicide assisté.

C’est le meurtrier lui même qui demande à être tué, ça me semble faire une différence importante avec les autres cas et rendre l’acte plus acceptable.

La personne met volontairement sa vie en jeu. Néanmoins, est-ce le seul critère pour parler d’un suicide ou d’une euthanasie ?

Des limites de ces expérimentations

Comme je l’ai annoncé, ces mises en situation (qui n’en sont pas réellement, d’ailleurs), comportent plusieurs limites, que je liste ici de manière sans doute non exhaustive.

Biais du questionnaire et de son mode de passation

D’abord, le questionnaire lui-même et son mode de passation sont biaisés.

Par exemple, le fait d’utiliser des mots plutôt que d’autres (“vous pressez le bouton” ou “vous asphyxiez la victime” sont deux formulations différentes) n’est pas neutre. Le fait de parler de “meurtre” ou de “massacre”, “d’innocent” ou de “dangereux criminel” implique un lot de représentations.

L’ordre des questions n’est pas neutre non plus. On pourrait imaginer une forme de progression entre les différentes “étapes” du questionnaire, ou encore penser que par une forme de “souci de cohérence”, une personne ayant déjà choisi de “ne pas tuer” va conserver sa réponse afin d’éviter une dissonance cognitive. On peut noter aussi que sur Facebook, quasi personne n’a voulu répondre publiquement (le fait de répondre publiquement ou non, anonymement ou non, a une importance).

En outre, j’aurais pu utiliser un dispositif permettant de relier chaque questionnaire à une personne, à un profil-type, et de ce fait les réponses les unes aux autres. Je ne l’ai pas fait.

A noter également comme des participants me l’ont fait remarquer qu’il était difficile d’imaginer la situation 7 dans laquelle le psychopathe se retrouve “à la place de” la victime : s’il est attaché est bâillonné, quelle coercition peut-il utiliser sur nous ? Ne peut-on pas simplement s’enfuir et le dénoncer aux autorités ? Il y a des failles dans la conception de mon énoncé.

Enfin, il faut éviter de généraliser les résultats obtenus à toute la population, sachant les biais de représentativité de l’échantillon (que ce soit au niveau de la quantité de répondants ou au niveau de leurs profils)…

Limites d’une mise en situation “artificielle” : l’écart entre le déclaratif et le comportemental

Ensuite, ces mises en situation ont un côté artificiel.

On ne peut pas déduire à coup sûr des comportements sur base de déclaratif. C’est l’un des gros enseignements des études en sciences humaines et sociales contemporaines. Les individus sont loin d’être toujours cohérents avec ce qu’ils déclarent. Quelle proportion d’individus aurait déclaré a priori être capable de contribuer à des génocides, ou ne serait-ce qu’à un meurtre ? Force est de constater que des personnes en sont néanmoins capables.

« […] on ne sera jamais assuré ni de la sincérité, ni de la fidélité, ni de la compréhension, ni de la compétence des répondants » (JAVEAU, C., L’enquête par questionnaire, 1990)

> Lire aussi : BOURDIEU, P., « L’opinion publique n’existe pas », 1973.

Par ailleurs, le contexte est souvent bien plus complexe que ces situations simplifiées. Ne peut-on pas neutraliser le psychopathe ? Essayer de lui parler, de le raisonner ? Tâcher de libérer la victime ? … ?

Des expériences montrent que les individus se révèlent moins utilitaristes lorsqu’ils sont confrontés à un choix impliquant une souffrance réelle que lorsque cette souffrance est seulement “en pensée” (cf. notamment Of Mice, Men, and Trolleys: Hypothetical Judgment Versus Real-Life Behavior in Trolley-Style Moral Dilemmas (2018), People make different moral choices in imagined versus real-life situations (2018)).

A noter que ceci représente surtout à mon sens une invitation à mieux comprendre les liens entre nos choix effectifs et nos raisonnements moraux a priori (ainsi que ce que l’on en déclare), ou même encore les liens entre ceux-ci et nos justifications a posteriori.

> Par exemple, pour Albert Bandura, il existe des situations dans lesquelles des individus se “désengagent moralement” (Moral disengagement – Wikipedia (en)), c’est-à-dire en gros qu’ils “mettent en veilleuse” leurs principes éthiques en agissant. C’est le cas par exemple dans des situations de dilution de responsabilité (effet du témoin) ou cela peut être mis en parallèle avec ce qu’Hannah Arendt appelle la “banalité du mal”.

Une transposition difficile à “la vraie vie”

Par conséquent, les réponses ici recueillies sont difficilement “transposables” à une situation concrète complexe. Il ne s’agit aucunement d’acter une prédiction fiable des comportements des individus ou encore une compréhension définitive de ce qui est (considéré comme) moral ou non.

Elles permettent toutefois à mon sens de mettre en évidence des critères de décision moraux, des “manières de raisonner” / justifier une décision morale. De ce fait, elles contribuent à ouvrir et à alimenter la discussion.

> Découvrir d’autres exemples de dilemmes moraux : Some Moral Dilemmas

De l’utilité et de l’intérêt de ces expériences en philosophie morale

Nous le répétons : le but n’est pas de tirer de grandes conclusions quant à la moralité de l’Humanité.

Néanmoins, nous avons pu discuter des tendances philosophiques des répondants, et également relier ces expériences de pensée à des débats éthiques concrets, comme ceux à propos de la peine de mort, de l’euthanasie, du suicide, de la vente d’armes à feu, etc.

Déontologisme et conséquentialisme

Nous avons tout d’abord mis en évidence les intuitions déontologistes et conséquentialistes des répondants. Telle personne est-elle (a priori, de manière subjective et déclarative) plutôt attachée à la règle morale (interdit de tuer – déontologisme) ou bien aux conséquences d’un acte (sauver 5 en tuant 1 – conséquentialisme – utilitarisme) ?

Certains individus justifient leurs actes en ayant recours à des considérations telles que le droit à la vie, le devoir de ne pas nuire, l’interdiction de tuer. Il s’agit de raisonnements déontologistes.

D’autres personnes expliquent leurs décisions par un calcul visant à minimiser les douleurs et/ou maximiser le bien-être du plus grand nombre. C’est un mode de pensée conséquentialiste.

A l’aide de cas simples et concrets, nous pouvons illustrer ces grands courants de pensée en philosophie morale et en cerner les enjeux, les forces et les limites. Est-il moral de faire une “guerre préventive” pour éviter l’usage d’armes de destruction massive ? Cette question est on-ne-peut-plus concrète (cf. Guerre(s) et philosophie, 2015).

La peine de mort versus la vie comme valeur

Autre thème soulevé : la question de la peine de mort. Pour certaines personnes, donner la mort est en soi un acte immoral. Certains évoquent par ailleurs des valeurs et des vertus à opposer aux situations évoquées.

J’aimerai vivre dans un monde où chaque parent éveille ses enfants au respect de la vie sous toutes ses formes, sans mépris de l’autre. En développant l’empathie, on limite les risques de psychopathie.

Ethique des vertus, déontologisme et conséquentialisme

Une personne ayant commis des crimes “mérite-t-elle” la peine de mort ?

Si l’on se place d’un point de vue essentialiste, il existerait des personnes qui “par nature” sont moralement meilleures ou moins bonnes que d’autres. Il pourrait alors être justifiable, moralement parlant, d’opérer un “tri” sur base de caractéristiques individuelles. Toutefois, comme je l’ai évoqué plus haut, l’essentialisme est nuisible en morale.

D’un point de vue conséquentialiste, on peut imaginer qu’il est moral de sacrifier une ou plusieurs personnes pour éviter un désastre plus grand.

D’un point de vue déontologiste, c’est plus compliqué : si l’on considère que la vie est inaliénable, que l’on ne peut utiliser autrui comme un moyen en vue d’une finalité extérieure, alors c’est beaucoup moins justifiable de la tuer au nom d’un autre but, quel qu’il soit. Le fait de tuer ne réparant pas les actes commis, il est plus difficile de l’envisager d’un point de vue conséquentialiste que déontologiste, à moins d’envisager que le criminel est amené à récidiver. Question : qui aurait tué le criminel s’il ne “menaçait” pas de sacrifier 5 autres personnes par la suite ?

Qu’est-ce qui différencie un meurtre, un suicide et une euthanasie ?

La question de l’euthanasie et celle du suicide ont été soulevées, alors que je ne m’y attendais pas à la base. Qu’est-ce qui fait que le fait d’ôter la vie d’une personne peut être qualifié d’un suicide assisté ou d’une euthanasie ? Qu’est-ce qui rapproche ou différencie la proposition du psychopathe d’un suicide assisté ou d’une euthanasie ?

Les partenaires semblent s’accorder sur l’intention de mourir du sujet concerné, mais s’agit-il d’un critère suffisant ? Certains mentionnent le fait qu’il faut que la personne souffre, mais comment peut-on le jauger de l’extérieur ? De plus, il est mentionné que l’euthanasie et le suicide doivent être envisagés comme des solutions “après avoir essayé d’autres choses” : quelle est la limite entre soutien bienveillant et acharnement thérapeutique ? A contrario, si elle souffre au point d’être inconsciente, et donc de ne pouvoir verbaliser sa volonté – ou non – de mourir, l’euthanasie se justifie-t-elle ? Ces questions sont très complexes, mais aussi extrêmement concrètes et actuelles, dans le domaine du soin médical par exemple. Ces débats visent à se mettre d’accord sur des critères de décision moraux.

Le dispositif n’est jamais neutre

Les “résultats” obtenus ici diffèrent à ceux obtenus à l’égard du dilemme du tramway et de plusieurs de ses variantes (par exemple, le fait, pour un pilote, de choisir de modifier la trajectoire de son avion voué à s’écraser vers une ville avec moins d’habitants que celle vers laquelle il se dirige). Cela signifie qu’il y a des contextes et des dispositifs qui “justifient” a priori de sacrifier 1 pour sauver 5, et d’autres moins.

Disons-le autrement : les décisions morales d’un individu ne dépendent pas que des caractéristiques de cet individu. C’est un enseignement crucial de la psychologie sociale et de toutes les études apparentées. Le contexte est important. Le dispositif n’est jamais neutre. Il y a des situations dans lesquelles il est “moralement préférable” et/ou “plus facile” de “sacrifier 1 pour sauver 5”.

Un argument des pro-armes est que “les armes ne tuent pas, seuls les meurtriers le font”. Il suffirait de faire passer des tests psychologiques aux individus pour donner des armes aux gentils (qui vont s’en servir pour leurs loisirs ou uniquement se défendre contre les méchants) et les refuser aux méchants (qui eux, les veulent pour tuer). C’est un argument idiot qui ne résiste non seulement pas au raisonnement théorique, mais surtout encore moins aux faits (cf. par exemple Vox, 2015). C’est aussi pour cela que j’ai abordé la question des drones, notamment : n’est-il pas plus simple de tuer avec un dispositif “propre”, à distance, sans voir sa victime, que de devoir lui fracasser le crâne (cf. Armement et bombes nucléaires : l’Humanité en sursis ? (2019)) ?

Nourrir et prolonger le questionnement

Sur base de ces 7 petites situations, j’ai reçu un certain nombre de réflexions critiques (par tweets, par messages privés, etc.). Ces réflexions ont alimenté directement les questions morales liées à la simulation (peine de mort, influence du dispositif / contexte sur le choix moral, question de la responsabilité, différence entre meurtre et euthanasie, etc.) et/ou ont porté sur la simulation en tant que telle, avec ses limites (en sachant qu’en critiquant l’approche, les personnes ont souvent contribué en même temps aux débats de fond liés à cette approche).

Je pense que c’est là l’apport principal de ce genre d’expérience de pensée. J’aurais très bien pu faire un article sur la différence entre déontologisme et conséquentialisme, mais je crois que cette porte d’entrée par “mise en situation” apporte un angle d’approche plus abordable de la philosophie morale. Elle permet à la réflexion théorique de renouer avec le concret, même s’il s’agit toujours d’avoir recours à une forme d’abstraction réductrice.

Comme je l’ai évoqué plus haut, je pense qu’un des pièges de la philosophie est d’être “déconnectée du réel”. Je fais face régulièrement à ce genre d’a priori négatif par rapport à la philo. Au contraire, et a fortiori lorsqu’il s’agit d’éthique – ou philosophie pratique -, je suis d’avis que celle-ci a intérêt à être profondément ancrée dans le réel. J’aurais pu faire un article sur le déontologisme de Kant, sur son impératif catégorique. Ici, je l’ai cité sans le faire de manière formelle, en mentionnant le fait de ne pas utiliser (la vie d’)autrui comme un moyen en vue d’une fin extérieure, le tout en lien avec un argumentaire concret d’une personne ayant participé à la discussion. Je crois que c’est une chose intéressante que d’éprouver la démarche philosophique en la pratiquant.

Des défis et des pièges en philosophie

Au final, comme le suggère Ogien dans son ouvrage, je pense que de telles expériences de pensée peuvent nourrir un questionnement philo concret, de même que l’on peut disserter sur base de citations, par exemple. En ce sens, ces expériences sont à voir comme des prétextes, des supports, pour amorcer et alimenter la réflexion.

En termes didactiques, pour le dire de manière abordable, je dirais simplement que le “dispositif dilemmes moraux” offre une “accroche sexy” pour parler de questions philo.

Ruwen Ogien, L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale.